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La simplicité des choses

Petits sentiers dramaturgiques autour de la création de Aglavaine et Sélysette de Maurice Maeterlinck

Jean-Michel Potiron

‘La vie est grave et au fond de notre être notre âme n’a pas encore souri.’’

Le Trésor des Humbles, Maurice Maeterlinck



Les sentiers d’autrefois

Au commencement, Le Monte-Plats de Harold Pinter (1991). Beckett avait passé sa vie à dire le rien. Que dire ensuite ? C’est parti de là, de la cave du monde, de son sous-sol, de ce qui est enfoui. De l’impasse à dire avec un langage inopérant. De l’impasse à être, dans cette profusion infinie de signes et de sons, d’images et de sens, de discours et de savoirs affaiblis par la spécialisation à outrance qui dilue ou qui éclate le Tout-Un ou l’essence. De l’impasse à vivre un art ou un langage sur un sol qui se dérobe sans discontinuer et qui peut-être n’existe pas. C’est parti du chaos, de l’impossibilité aussi à s’y résoudre et à se satisfaire de ce constat. C’est parti du vide, du silence et du néant, et de leur nécessité aussi.

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Kiki l’Indien de Joël Jouanneau (1993). Au cœur du chaos, la fracture du noyau, du noyau familial. Avec la toujours même difficulté à dire. La tentative de trouver son propre langage. La tentation aussi (enfin ?) de se fermer sur soi-même, de se protéger, de s’éloigner pour toujours plus loin. La fuite trouvant son paroxysme dans le renoncement à la vie même, le refuge dans la mort.

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Violences, Corps et Tentations de Didier-Georges Gabily (1995). La matérialisation du constat apocalyptique et catastrophique du monde par l’entremise d’une messe noire incessamment redite. Une représentation brute, immédiate du monde tel qu’il est, vu et perçu. Sa fatale explosion, et l’explosion du noyau familial (encore), accrue par l’explosion du langage lui-même : du récit et des dialogues. L’entredéchirement et l’entretuerie des frères, toujours, à l’instar des spectacles précédents.

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Andromaque de Jean Racine (1995). Le retour au grand texte. Après la représentation des conséquences, la représentation d’une des causes de la catastrophe, dans un monde sans Dieu ni dessein, sans foi ni repère, sans perspective ni projet, en déclin : le langage du pouvoir et le pouvoir du langage, les abus et la ruine de l’un et de l’autre. Le conflit entre l’intérêt général et l’intérêt particulier. La raison d’état foulée aux pieds. L’homme artisan de ses propres tourments et châtiments. Dans la nuit, enfin, une lumière, une femme, Andromaque, se lève et lutte avec courage et abnégation pour ses convictions. La justice et l’espérance l’emportent sur la corruption et la dégénérescence.

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Les Phéniciennes d’Euripide (1996). Le chant langoureux délivré, tour à tour, par les adultes responsables ou coupables (Œdipe, Jocaste), les adultes irresponsables (Etéocle, Polynice), les adultes qui tentent d’être responsables (Créon…) mais sur la base d’anciennes valeurs morales, politiques et religieuses préservées malgré leur obsolescence, et les enfants (Antigone, Ménécée, les Phéniciennes) qui souhaitent mettre un terme à l’hémorragie, à l’engrenage infernal de la faute et du châtiment, à l’incessante douleur, à l’éternelle blessure filiale, par l’établissement de nouvelles règles destinées à se substituer aux valeurs désuètes de leurs parents : d’un côté, Ménécée se suicide pour la Cité ; de l’autre, Antigone révoltée détruit une partie du passé, se tourne vers l’avenir et annonce le retour d’adultes redevenus responsables.

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En 1997, Aglavaine et Sélysette de Maurice Maeterlinck…


Les petits sentiers

La règle

" Ce qui dirige notre vie, malgré toutes nos paroles et toutes nos actions, c’est la simplicité des choses ; et l’on se trompe toujours lorsque l’on veut lutter contre ce qui est simple. " (Aglavaine et Sélysette, Maurice Maeterlinck, acte III, scène 2). Comme il " suffit " d’écouter le texte pour pouvoir le jouer, il " suffit " de le lire pour le mettre en scène. Comme à son habitude, l’écriture de Maeterlinck aménage de larges espaces vides, des grands pans de silence destinés à laisser agir et parler l’Inexplicable. Dans le même temps, elle procure toutes les clefs de son interprétation. Pour la mise en scène, elle n’indique qu’une voie possible : la simplicité.

L’aire de jeu ou de repos

Le décor se composera d’un bel et simple espace de jeu positionné au sol. La matière de cette surface inspirera le respect que l’on doit aux lieux de méditation et de recueillement. " Attendez-moi dans la salle où vous attendez d’ordinaire que sonne l’heure du repos ", dit Aglavaine (Acte I, scène unique). A la façon du tatami sur lequel s’exerce le pratiquant d’un art martial ou à la façon du tapis ou de la natte que l’on dépose dans les lieux de prière, cette surface dégagera une autorité douce mais effective. L’acteur se présentera humblement devant elle, nus pieds.

Brusquerie

La pièce démarre à sec, d’étrange façon, par la lecture d’une lettre. Il n’y a pas de préliminaire, ni d’introduction. Nous n’avons pas le temps de nous demander où nous sommes : sans transition, nous plongeons dans l’histoire de nos cinq personnages…

Premier écueil

On pourrait déceler dans cette pièce l’histoire d’une formidable escroquerie. Cynique, Aglavaine y mentirait de bout en bout et viendrait chez Sélysette dans l’unique objectif de lui retirer Méléandre. La fin justifiant les moyens, elle n’hésiterait pas à sacrifier sa rivale en la poussant au suicide. Lue sous cet angle, la pièce deviendrait noire et pessimiste. En terme de travail d’ailleurs, cette approche ne serait pas inintéressante. Il y aurait deux versions constamment : celle allant du côté de l’obscurité, de l’intrigue et de la culpabilité, où Sélysette serait la dupe ; et celle allant du côté de la lumière et de l’innocence où tous les personnages seraient victimes et dupes d’eux-mêmes. Dans la première version, plus morale, plus rassurante, mais également plus décevante, Aglavaine et Méléandre seraient d’affreux coupables : on saurait séparer les bons des méchants. Dans la seconde, ce serait plus tragique, et beaucoup plus pessimiste : ni bons, ni méchants, ils seraient tous aveugles, tous innocents et tous coupables !

Deuxième écueil

Une autre lecture qu’il conviendra d’éviter est celle qui traiterait des rapports de classes. Ces personnages vivent dans un château, ils n’habitent pas dans un appartement à Gennevilliers. Ils entretiennent un nombreux personnel : lorsque Sélysette fait sa chute, elle est ramenée par des servantes, il n’y a pas un médecin, mais des médecins qui viennent la soigner, Yssaline est prise en charge par une nourrice, et l’entretien du jardin se fait par un jardinier… Ces conditions de vie ne sont pas à la portée de tous. Comment font-ils ? Ils ne vont jamais au travail et consacrent le plus clair de leur temps à parler d’amour et d’états d’âme. Réduite à une histoire de nobles oisifs, cette pièce deviendrait ennuyante. En réalité, Aglavaine et Sélysette, comme Blanche-Neige ou Barbe-Bleue, sont des archétypes dégagés de toutes contingences matérielles et sociales. La pièce pourrait commencer comme un conte, et elle commencera ainsi : il était une fois deux jeunes filles, l’une se prénommait Aglavaine et l’autre Sélysette…

Comparaisons

Dans Andromaque de Jean Racine, les personnages sont des êtres exceptionnels. Ils sont princes ou princesses, ils sont au pouvoir (nous les suivons dans les arcanes du " Palais de l’Elysée " ou de " l’Hôtel Matignon "), ils parlent en alexandrins et ont atteint une forme pure du langage et donc une forme pure du pouvoir. Ces êtres exceptionnels ont pourtant une quête des plus ordinaires : dans un pays en ruines et sans dessein, où le rang et les titres ont perdu toutes valeurs, ils mettent à profit le pouvoir que leur confère leur situation afin d’aboutir à leurs fins. Ils disent aimer, mais ils n’aiment qu’eux-mêmes. Ils aiment par calcul. Et plutôt que l’amour, c’est l’ambition, l’orgueil, et l’image idéalisée de leurs parents (Agamemnon pour Oreste, Achille pour Pyrrhus, Hélène pour Hermione) et leur insatiable soif de reconnaissance qui les font agir. En revanche, les personnages d’Aglavaine et Sélysette sont, en dépit de leur train de vie, des êtres absolument ordinaires engagés dans une quête extraordinaire. Maeterlinck, qui définit tout lorsqu’il écrit, la résume ainsi : la volonté d’accéder à la vérité la plus simple de l’âme ; autrement dit : devenir transparent pour autrui, donner le meilleur de soi-même, vivre dans la vérité et la sincérité, l’amour et la modestie, l’humilité et la simplicité, au plus près de soi-même, en accord avec soi-même. Quand ils aiment, ils aiment sans arrière-pensées ; ils désirent être heureux et aller au bout de leurs rêves. Dans les deux pièces, les personnages vivent un conflit insoluble. Dans Andromaque, les personnages aimants (A aime B, qui aime C, qui aime D) ne sont pas aimés en retour, mais ils veulent imposer leur amour. Dans Aglavaine et Sélysette, deux femmes se partagent l’amour d’un même homme qui, pour diverses raisons, ne se détermine pas. Pour sortir de leur dilemme, les personnages d’Andromaque trichent, mentent sans fin, et ils perdent ; ceux d’Aglavaine et Sélysette tentent, autant qu’ils peuvent, de dire la vérité, mais ils perdent également. Dans les deux cas, par des voies différentes, ils aboutissent au même résultat. Dans les deux cas, il y a morts d’hommes : assassinat de Pyrrhus exécuté par Oreste, suicide d’Hermione, folie d’Oreste dans Andromaque ; suicide de Sélysette, désespoir d’Aglavaine et de Méléandre dans Aglavaine et Sélysette. Chez ces derniers, le désir de transparence, de lucidité et de vérité, la volonté de se livrer et de se donner à l’autre n’empêchent rien. La quête la plus simple de l’âme est vaine. " Tout avouer " comme le prescrit Aglavaine ne sert à rien. C’est cela qui sans doute est le plus pessimiste. Pourtant, quel terrain autre que celui de l’amour pouvait être plus propice à la poursuite de cette quête ? A la nuit tragique d’Andromaque répond donc la luminosité dramatique d’Aglavaine et Sélysette.

Positif et négatif

Du fait des différences entre les deux pièces, la direction d’acteurs différera du tout au tout. Dans Andromaque, les acteurs se consumaient sur place, et leur combustion devait entraîner les spectateurs dans le vertige de leur destruction. Ce n’était pas à l’acteur d’aller au public, mais au public d’aller à l’acteur. Sans produire le moindre effort en direction du spectateur, l’acteur devait l’aspirer par la seule force de sa brûlure et de son jeu, insoucieux de celui qui ne le suivait pas. C’était là l’un des thèmes essentiels de la pièce de Racine qui met en scène des ego monstrueux, des personnages narcissiques, égocentriques, centrés sur eux-mêmes. Obnubilés, en revanche, – jusqu’aux limites du fanatisme – par la volonté d’accéder à la vérité la plus simple de l’âme, les personnages d’Aglavaine et Sélysette, consumés d’amour jusqu’à la nausée, joueront avec le public devenu pour l’occasion une fraction d’eux-mêmes. Durant cette crémation et cette descente, acteurs et spectateurs s’effondreront et se consumeront ensemble… Ainsi, tandis qu’Andromaque traduisait une sorte de divorce avec un certain nombre de spectacles, et donc avec un certain nombre de spectateurs, Aglavaine et Sélysette poursuivra l’ambition folle d’englober tous les spectacles et donc de se réconcilier avec tous les spectateurs. Au fond tous deux jouent sur la même corde, mais de manière inverse…

Le tapis rouge eût été préférable…

Méléandre et Sélysette lisent la lettre d’Aglavaine. Leur hôte annonce son arrivée imminente et formule de vœu de passer inaperçue. Elle ne souhaite aucune cérémonie particulière. Méléandre et Sélysette ne doivent rien changer à leurs habitudes. Le soin d’Aglavaine de ne pas déranger, de devenir familière et d’intégrer sa nouvelle famille dans les plus brefs délais aboutira à leur perte.

Les oracles

L’arrivée d’Aglavaine s’accompagne d’une quantité de signaux funestes : les chemins défoncés par les pluies, le soleil qui se couche, le veuvage, les cheveux blancs qui couvrent les yeux de grand-mère, la duplication de la clef de l’ancien phare que l’on croyait perdue, la grande facilité désormais d’accéder à la tour, la difficulté d’en refermer la porte depuis qu’elle est ouverte, le vent qui souffle d’une force inhabituelle, le cri des mouettes mêlé à celui des colombes… Tous ces signaux s’introduisent dans la parole des personnages, mais ceux-ci n’en tiennent pas compte…

La rôdeuse

La mort est omniprésente, elle séjourne même au cœur de la vie et de la lumière. Parce qu’elle est invisible, nul n’y prend garde. On a tort. Il serait plus sage de veiller sur elle. Depuis qu’elle s’est immiscée en sournoise parmi les invités de la noce d’Aglavaine (puisqu’elle s’assoit toujours à la place du bonheur), elle vagabonde urbi et orbi. A son insu, Aglavaine l’apporte en elle chez Sélysette…

Nouvelles dispositions et conséquences

Depuis le décès de son mari, Aglavaine est plus " heureuse ". Cette épreuve a accru en elle son désir de vivre et d’aimer. Elle souhaite faire bénéficier son entourage de son expérience. Pour autant, est-il exact de dire que ceux qui ont souffert aiment davantage ? Faut-il avoir souffert pour aimer ? Ceux qui n’ont pas souffert ne le savent-ils pas ? Ne le sauront-ils jamais ? Cette soif d’amour et de bonheur, ces excès de vie mais aussi de mort, guident Méléandre vers Aglavaine…

Il ne faut pas rêver

Aglavaine pense avoir suffisamment souffert pour servir de sérum à autrui. A ses côtés, Méléandre et Sélysette seront immunisés. Elle leur indique la route du bonheur : en cherchant le meilleur de soi-même, chacun deviendra beau et aimera davantage. Pendant qu’elle aspire à chasser le malheur et la tristesse, elle oublie que l’ennemi ne loge pas nécessairement hors d’eux mais qu’il peut sommeiller en eux ; et qu’à force de répandre de l’amour en eux et autour d’eux, ils encourent le risque de propager le contraire. Au rebours des prévisions d’Aglavaine en effet, l’ennemi ne peine pas à s’infiltrer en eux. Il s’y terre : c’est l’amour. L’amour est l’ennemi qui les perdra. Avant de devenir ambigu puis adultère, il se gauchira. Ils ne se " bonifient " pas en s’aimant mais ils se détériorent. A leurs dépens, ils découvrent qu’en matière d’amour la volonté est inopérante et que les bonnes intentions sont vaines. Le rêve d’Aglavaine est brisé. Dommage…

L’éternel dilemme

Aglavaine bute sur le même écueil où de nombreux utopistes viennent échouer. Toute quête de la pureté possède son revers et fraye, si l’on n’y prend pas garde, avec le fanatisme. Entre l’amour et l’extrémisme, il y a un pas que Méléandre franchit dans cette pièce. Lorsque Aglavaine se sacrifie au profit de Sélysette et choisit de quitter Méléandre, ce dernier s’écrie : " Mais comment le lui diras-tu (à Sélysette) ; et ne crains-tu pas que l’enfant (Sélysette) qui est déjà si près de nous et ne vis qu’en toi, malgré toute ses larmes, ne souffre, à te voir t’en aller, ce que tu souffrirais toi-même si un être meilleur sacrifiait ainsi sa destinée à une destinée qui ne vaut pas la sienne ?… " (Acte III, scène 3). En d’autres termes, certaines vies valent mieux que d’autres… Heureusement Aglavaine répond : " Nous n’avons pas le droit de peser la destinée des autres ". Toutefois, n’est-elle pas l’inspiratrice des propos de Méléandre ? Le problème est posé. Le risque de verser dans le fanatisme doit-il aboutir au renoncement à toute quête ? Devons-nous ne plus prendre parti, ne plus faire de choix et ne plus les défendre ?

Le canon

Aglavaine est belle. Sa plastique n’entre dans aucune catégorie (Méléandre est intarissable à ce sujet) : elle varie avec le temps et ne provoque pas l’ennui. Etrange et spirituelle, elle est liée à la beauté de l’âme, l’une n’empêchant pas l’autre, au contraire, l’une devenant le véhicule de l’autre.

Sujet du baccalauréat

Autour de la beauté, d’emblée deux thèses s’affrontent. Celle de Méligrane : " Je ne sais pas s’il est permis d’être si belle " (Acte I, scène unique), autrement dit, la beauté procède du diable ; et celle d’Aglavaine : " Il est ordonné, au contraire d’être aussi belle que possible " (Ibid), autrement dit, elle procède de Dieu… Entre les deux, une troisième voie est-elle possible ?

Il faut bien un coupable

Etre hors norme, ne pas rentrer dans les cadres, rompre avec les habitudes sont les reproches coutumiers qui sont lancés à l’encontre d’Aglavaine. L’accuser de ce qui se passe est donc superflu, cette inculpation s’accomplit seule. Qu’une personne s'attelât à polir ses traits, il se trouverait toujours un spectateur pour l’accuser de tous les maux. Il existe plusieurs raisons à cela – toutes culturelles. Venant de l’extérieur, Aglavaine rompt l’harmonie qui régnait au château avant elle (et nous avons naturellement tendance à préférer l’harmonie au désordre), elle est étrangère, elle est belle, elle ravit Méléandre à Sélysette, elle a donc tous les défauts. Mais son tort suprême est sans doute d’être femme. Qu’un homme eût enlevé Sélysette à Méléandre, nous eussions sans doute été beaucoup plus indulgents !

La révolte

Et pourquoi Aglavaine devrait-elle avoir tort ? Pourquoi n’aurait-elle pas le droit d’aimer Méléandre ? Pourquoi devrait-elle partir sous prétexte qu’elle est arrivée " trop tard "  (Acte II, scène 3) ? Pourquoi ne serait-ce pas Sélysette qui serait arrivée " trop tôt " ?

Hic

Si Méléandre et Sélysette avaient été plus proches, jamais Aglavaine n’eût trouvé la place de s’immiscer entre eux. Bien qu’ils vivent ensemble depuis quatre ans, un sentiment d’incomplétude les sépare et les séparera peut-être toujours. Méléandre ne comprend pas Sélysette. Pourquoi redoute-t-elle l’amour ? Pourquoi s’imagine-t-elle ne pas être à la hauteur ? Pourquoi ne se considère-t-elle pas comme la femme ad hoc ? Pourquoi s’estime-t-elle ennuyeuse au point de ne pas vouloir être belle ? Privé de réponses, Méléandre interprète ses silences comme une fuite. Craignant la gravité et la vérité dans l’amour, refusant l’échange authentique, ils s’interdisent tout accès à une union plus profonde. Aglavaine est le détonateur d’une force qui sommeillait en eux. D’une force ou d’une peur ? D’une force chez Méléandre désireux d’obtenir une plus grande communion entre leurs âmes, d’une peur chez Sélysette inapte à devenir l’objet du désir de Méléandre. C’est du moins ce qu’il croit. Il espère que l’arrivée d’Aglavaine remédiera à leurs difficultés et qu’elle leur indiquera une porte de sortie…

Sur le fil du rasoir

Pour s’aimer davantage, Sélysette et Méléandre font appel à l’intervention d’une tierce personne. Contre l'avis de Sélysette, Méléandre opte pour Aglavaine dans ce rôle. De deux choses l’une : ou bien ses paroles ne contiennent aucune ambiguïté, et le veto que Sélysette oppose à son souhait de vivre une relation absolue avec une autre femme (Aglavaine), sans préméditation de sa part, va le jeter entre les bras de celle-ci ; ou bien ses paroles sont ambiguës, il a déjà pris sa décision, il veut rejoindre Aglavaine et adopte mille précautions pour le lui annoncer. Dans le second cas, Sélysette n’a pas tort de lui faire subir un interrogatoire et Méléandre dispose de deux raisons éventuelles pour justifier son concours : il l’aime encore (il est de bonne foi et veut la rassurer ; pour lui éviter toute souffrance, il table sur la franchise) ; il ne l’aime plus (sa foi est gauchie, sa sincérité est un masque, il ment et la prépare à la séparation). Qui triche ? Qui dit la vérité ? Qui est aveugle ? Qui est sincère ? Dans tout ce que dit Méléandre, Sélysette peut trouver des raisons de se rassurer ou de s’inquiéter…

Paul Claudel

Huit jours plus tard, Aglavaine et Méléandre se proclament un amour indéfectible. Lorsqu’ils se gratifient d’un baiser, Méléandre a le sentiment d’embrasser le passé…tandis qu’Aglavaine a le sentiment d’embrasser le futur. Condensé d’une seule et même personne qui se prolonge de l’un à l’autre, ils se disputent le privilège de désigner celui ou celle qui, des deux, symbolise l’âge d’or : pour Méléandre (le futur), c’est Aglavaine ; pour Aglavaine (le passé), c’est Méléandre… Le partage est équitable…

" C’est quand on est heureux qu’il faut craindre au contraire "

Ils ont l’amour gai, mais ce bonheur s’entache de souffrance ; car tout bonheur n'engendre pas de la joie. Au cœur de la lumière loge parfois un noyau obscur si puissant qu’il absorbe la lumière. Dans ce cas, l’amour donne naissance à un monstre…

Mais il y a Sélysette

Après avoir un instant songé, non sans lyrisme, à entraîner Sélysette sur le chemin escarpé d’un amour à trois, Aglavaine s’engage dans la voie du renoncement. Méléandre lui oppose un refus net : comment pourraient-ils éviter de faire souffrir Sélysette sans souffrir eux-mêmes ? Aglavaine ne dispose pas de la réponse, mais au cas où quelqu’un devrait souffrir, à son avis, il vaut mieux que ce soit eux, car mieux vaut commettre une erreur envers soi-même qu’une faute envers autrui. " Quelqu’un ", " une force supérieure " leur impose cette épreuve et veille sur la manière dont ils la surmonteront. En protégeant Sélysette, jugée la plus faible, Aglavaine choisit la voie du bien (ou présumée telle) à l’encontre de la voie du mal.

Comme Hermione

Depuis qu’elle a surpris les deux amants en " flagrant délit " d’infidélité, Sélysette a le sentiment de déranger, elle ne s’autorise plus le droit d’apparaître, ni d’exister. Comment supportera-t-elle leurs baisers condescendants sur le front, leurs étreintes apitoyées, leurs cadeaux de consolation, leurs chuchotements étouffés, leurs sourires résignés, leur protection paternaliste, leurs trames camouflées, leurs batifolages à la dérobée et les mille précautions qu’ils prendront pour se dissimuler ?

La chasse aux défauts

Aglavaine refuse d’entendre parler de son prétendu amour impur à l’encontre Méléandre. Quand bien même cet hymen la placerait dans une posture incommode, elle soutiendrait sa bénignité, attendu qu’il apporte un bonus dans la maison et ne retranche rien à personne. Toute l’existence d’Aglavaine gravite autour de ce précepte de la pureté. C’est un combat mené au quotidien dans le but de devenir la plus pure et la plus belle possible…

Le flash

Le temps d’un éclair, Sélysette éprouve une pulsion de meurtre à l’encontre Aglavaine. Un accident est si vite arrivé…

Sœurs jumelles

Sélysette ne suspectait pas qu’Aglavaine fût perdue comme elle. Après que cette dernière a erré toute la nuit à travers le parc, elle a échoué aux bords du puits, à quelques mètres de Sélysette. Là, à la faveur de la nuit, leurs langues se délient. Contrairement aux croyances d’Aglavaine qui prédisait la survenue d’un miracle au cas où elles s'investiraient dans une communication profonde, les forces occultes, sourdes à leur détresse, ne se précipitent pas à leur secours. Face à l’immensité du vide et de la nuit, esseulées, elles se réalisent… identiques. Le cours de l’intrigue eût été plus simple, si Sélysette avait découvert en Aglavaine un prétexte de haine. Malheureusement – manière de dire – elles se confessent un amour mutuel.

Le dénuement

Au bord de ce puits, Sélysette avoue à sa nouvelle amie de quelle manière elle souhaiterait que Méléandre l’aimât : pour ce qu’elle est en profondeur et non pas pour ce qu’elle est en apparence. Elle ne veut pas devenir belle à l’aune d’Aglavaine, mais belle comme elle sait l’être, sans être mise en demeure de donner sa beauté en spectacle. Elle ne sait pas exprimer son amour aussi bien qu’Aglavaine, mais son amour pour Méléandre est entier, et c’est un amour entier qu’elle escompte en retour et non un amour disputé.

Droit au but

Avec son petit côté " pieds dans le plat ", qu’à plusieurs reprises elle signale par sa façon de poser les questions : " L’aimes-tu, Aglavaine ? " (acte II, scène 2) en parlant de Méléandre, ou " Est-ce qu’il t’embrasse souvent ? ", Sélysette témoigne de son sens aigu des réalités. Chez elle, ce trait ne s’assimile pas à de la naïveté ou à un manque de maturité, mais à son vœu de franchise. Appelant un chat un chat, facile d’accès comme un livre ouvert, Sélysette n’entre pas dans cette catégorie de personnes qui revêtent une demi-douzaine d’armures afin de s’adresser aux autres…

L’inversion progressive des rôles

La spontanéité est le trait de caractère de Sélysette qu’Aglavaine jalouse le plus. Pendant que l’une travaille à être belle tous les jours, l’autre, dont la beauté est innée, ne fournit aucun effort dans de dessein. Lorsque Aglavaine le réalise par ces mots : " Elle n’a qu’à se baisser pour trouver des trésors inouïs dans son cœur, et elle vient les offrir en tremblant, comme une petite aveugle qui ne sait pas que ses deux mains sont pleines de joyaux et de perles… " (Acte III, scène 2), elle se morfond de douleur. Tandis qu’elle se croyait supérieure, elle s’aperçoit qu’elle n’arrive pas au niveau de la cheville de sa concurrente.

Sinon ce serait trop facile

Rien dans le comportement, le caractère ou le physique de Sélysette ne doit justifier son congé. Elle ne doit être ni trop grande, ni trop petite, ni trop jeune, ni " trop " laide… La décision de Méléandre de la quitter ne doit s’appuyer sur aucune raison apparente. Elle doit paraître injuste, comme l’amour.

Pourrissement

Sélysette ne veut pas endosser la responsabilité du départ d’Aglavaine et préfère le statut quo. Quelles seraient les conséquences de ce départ sur son couple si elle l’encourageait ? Méléandre pourchasserait-il Aglavaine ? Serait-elle accusée de jalousie ou de mesquinerie ? Sa rupture avec Méléandre serait-elle précipitée ? Aglavaine bénéficierait-elle de l’attribution du plus beau rôle (celui de la sacrifiée) et Méléandre l’aimerait-il davantage ? Ils se posent beaucoup de questions, mais ils n’agissent pas.

Les limites de la vérité

La pièce gravite autour des notions de la franchise et de la vérité. Une fois, Aglavaine, maniaque de la vérité, songe à mentir à Sélysette. Elle veut lui annoncer son (hypothétique) départ en s’appuyant sur un faux prétexte : la fin de son amour pour Méléandre. Puis se ravisant, elle délivre sa vraie raison : elle l’aime toujours mais elle le quitte par esprit de sacrifice envers Sélysette. Afin de se hisser à son niveau, Méléandre et Sélysette s’essaient à la même franchise, mais constatant le prix à payer, ils abandonnent bientôt la partie. Ecœurée, Sélysette achève la pièce dans le mensonge le plus éhonté, par esprit de vengeance à l’égard de la Vérité.

Une fois, pas deux

Projetant son suicide, Sélysette ne veut plus qu’Aglavaine s’en aille. Son départ lui retirerait toute chance de réparation. Pour que son geste acquière tout son poids, il doit être accompli en présence de sa rivale. Son arrivée a coïncidé avec son sevrage de Méléandre, son départ ne doit pas coïncider avec le rapt de sa mort.

Peu probable !

Aglavaine serait-elle partie un jour si Sélysette ne s’était pas tuée ?

L’insupportable nature

Au moment de son suicide, Sélysette déborde de vie. L’appel à la vie est d’autant plus puissant, son enthousiasme et son euphorie d’autant plus importants, ses réactions face aux manifestations les plus simples de la création d’autant plus exacerbées et meurtries, qu’elle s’apprête à tout quitter. Le spectacle de la nature en plein jour est si beau qu’elle reporte sa mort à la tombée de la nuit. Entre la disparition de la lumière du jour et l’apparition du scintillement des étoiles, un délai se joue où le noir est si total que l’on peut se jeter dans le vide…

Enragée

Face à Sélysette mourante, les survivants conserveront-ils leurs systèmes de valeurs ? La capitulation de Méléandre est complète, mais le renoncement d’Aglavaine est rude. Pour cet esprit intégriste, la préservation du système est une question de vie ou de mort. Animée par l’énergie du désespoir, elle cherche à connaître dans quelles mesures sa doctrine est responsable du suicide de Sélysette. Afin d’être éclairée sur ce point, elle n’hésite pas à la harceler jusqu’à aller l’interroger son lit de mort !

Horreur

A son corps défendant, Aglavaine opère une sorte de synthèse terrifiante entre Hitler et Mère Térésa.

Intraitable

Placée sur un petit nuage entre Aglavaine et Méléandre (enfin), sereine, heureuse, triomphante, à l’article de la mort, Sélysette nie son suicide qu’elle a pris soin de déguiser en accident. Jetant le trouble dans l’esprit des amants illégitimes afin de les hanter et de les séparer à jamais, insensible aux supplications d’Aglavaine, elle ne leur accorde ni son pardon ni sa bénédiction.

Obsessions

Dans Pelléas et Mélisande, Golaud dresse un barrage masculin et paternel entre les deux amants, à l’opposite de Sélysette, dans Aglavaine et Sélysette, où la figure paternelle est incarnée par Aglavaine et Méléandre. Là où pourtant avec toute sa force et son autorité Golaud échoue dans son dessein d’interposition entre Pelléas et Mélisande, Sélysette, la petite Sélysette, mettant sa vie en jeu, fait barrage à Aglavaine et Méléandre…

La procédure

Pour empêcher Pelléas et Mélisande d’arriver à leurs fins, Golaud les détruit. Pour arriver à ses fins, Sélysette se détruit.

Contre-points

D’un côté, la jeunesse, la beauté, l’insouciance et la légèreté réunissent Pelléas et Mélisande, de l’autre, la maturité associe Aglavaine et Méléandre. Tandis que Pelléas et Mélisande sont des êtres féminins, Aglavaine et Méléandre sont des êtres masculins.

Tragédies du gâchis

Dans Pelléas et Mélisande, les trois protagonistes, Golaud, Pelléas et Mélisande s’aiment et s’entretuent. Dans Aglavaine et Sélysette, les trois protagonistes, Aglavaine, Méléandre et Sélysette s’aiment et s’entretuent. Etc.

Retour au tatami

L’Humilité occupe une place centrale dans la pièce Aglavaine et Sélysette. Etant donné le rôle d’Aglavaine par exemple, la tentation serait grande de lui laisser tout loisir de se mirer. Elle a beaucoup d’orgueil et de fierté, elle est narcissique, mais elle ne se résume pas à cela. Aglavaine et ses partenaires ne sont pas des personnages qui s’écoutent parler. Au contraire, leur humilité se doublant d’une certaine spiritualité, ils cherchent coûte que coûte à se parler, yeux dans les yeux, d’âme à âme. Dans ces conditions, Aglavaine ne saurait être trop imbue d’elle-même. Son impuissance à être autre chose qu’amoureuse de Méléandre et la souffrance qui en découle sont véridiques. Dans la débâcle, elle n’est ni plus sûre, ni plus fine, ni plus intelligente que les autres, elle se débat, elle aussi… Ce qu’il faudrait également éviter serait l’incarnation d’une spiritualité d’obédience catholique, autrement dit d’apparat. D’origine plutôt orientale, asiatique ou bouddhiste, la spiritualité qui les unit est plus austère, plus modeste, et plus humble. Elle recèle davantage de profondeur. Austérité ne signifiant pas à tous coups pauvreté, tristesse et noirceur, leur austérité est baignée de joie, de bonheur et de lumière. Les personnages d’Aglavaine et Sélysette ont édifié un monde à part, un monde idéal, un contre-monde disait même Maeterlinck, un monde en dehors du monde, où l’amour, l’humilité, le calme, la sérénité, la joie, la modestie, le bonheur et la lumière règnent, où les préoccupations et les contingences matérielles, pécuniaires, charnelles, esthétiques, artistiques ont disparu, où les êtres se sont détournés de l’accessoire, de l’objet, du superficiel, afin de se vouer à l’essentiel, à l’essence, à l’être, à l’âme et de privilégier l’introspection, la méditation et la prière. Ce monde est un peu fou et un peu inhumain. Ses occupants vouent une vénération sans borne à leurs valeurs portées aux nues. Leur vie s’apparente à une sorte de culte. Aussi, cette pièce, qui aurait pu se clore en apothéose, est précisément l’histoire

de l’échec de ce monde spirituel,

de l’échec de cette quête humble et folle,

de l’inutilité de la transparence de l’être,

de l’impossible accès à la vérité la plus simple de l’âme,

de la faillite de cette sorte d’amour inhumain et barbare,

du naufrage de ce monde en retrait

de l’échec de cette mise en retrait du monde,

car le retrait du monde ne saurait être une solution.

Des ratés

Pour cette pièce, nos motivations se situent moins dans les succès qu’elle charrie que dans les retentissants échecs qu’elle comporte, qui sont au nombre de quatre, et que le suicide de Sélysette parachève. Déjà Stéphane Mallarmé, prince des poètes, tête de file des symbolistes, rétorquait à l’un de ses disciples du mardi : " Mais ratés, nous les sommes tous ! Que pouvons-nous être d’autre, puisque nous mesurons notre fini à un infini ? Nous mettons notre courte vie, nos faibles forces en balance avec un idéal qui, par définition, ne saurait être atteint. Nous sommes des ratés prédestinés. La récompense est d’être précisément, sur le plan supérieur, un raté, c’est-à-dire un homme qui, dédaignant l’avantage immédiat et facile, s’est mesuré d’emblée avec ce qui nous domine et nous dépasse de toute part. Tel est, du moins, mon credo peut-être désespéré mais qui me fait vivre… Quoi que la vie vous réserve, ne craignez rien et n’enviez jamais les réussis. " Quels sont, par ordre croissant d’importance, les échecs d’Aglavaine et Sélysette ? Enfermées dans un conflit insoluble, deux femmes partagent l’amour d’un même homme indécis. Durant les deux premiers tiers de la pièce, soucieux de déboucher sur une solution positive, au lieu de mentir, de tricher ou de masquer la vérité, ils décident, en commun, de tout avouer. Or, leur sincérité est vaine. Tout avouer ou tout dissimuler reviennent au même : premier échec. Deuxième échec (incluant le premier) : Ces personnages ordinaires et communs mènent une quête hors du commun : ils veulent accéder à la vérité la plus simple de l’âme, autrement dit, devenir transparents pour autrui (tout avouer), mais aussi donner le meilleur d’eux-mêmes, vivre, dans la simplicité, l’humilité, la générosité et l’amour, au plus près d’eux-mêmes, en accord avec eux-mêmes. Mais parce qu’ils échouent dans leur intention première, ils échouent aussi dans la seconde. Accéder à la transparence de l’âme est une chimère. Troisième échec : Dans toute l’histoire de la littérature dramatique, une force contraint les personnages et les empêche de vivre. Les héros du théâtre antique sont empêchés par l’injustice des Dieux, ceux du théâtre classique par la fatalité et le destin, ceux du théâtre romantique, par le tourbillon des passions et le précipice des angoisses, ceux du théâtre naturaliste, par les conventions sociales, ceux de Brecht, par l’injustice des rapports sociaux, ceux de Beckett, par l’absurde condition humaine, ceux du théâtre symboliste, par le mystère de l’esprit des sphères. Jusqu’en 1896, date de la parution d’Aglavaine et Sélysette, toutes les pièces de Maeterlinck, de la Princesse Malène aux Aveugles, en passant par l’Intruse, Intérieur, Pelléas et Mélisande et la Mort de Tintagiles, sont hantées par la mort. Avec Aglavaine et Sélysette, Maeterlinck nourrit l’ambition de détrôner la mort pour y substituer la vie. La mort ne se situe plus devant mais derrière les personnages : Aglavaine est veuve, et désormais elle veut vivre et aimer. Elle vient chez Méléandre et Sélysette équipée d’un programme : " Nous n’aurons plus d’autre inquiétude que celle du bonheur ". Maeterlinck, désireux de transformer son entreprise artistique, réalise cette ambition durant les deux premiers tiers de sa pièce puis, rattrapé par ses vieux démons, il l’achève, à l’instar des précédentes, dans la Mort : Sélysette est fauchée. Au motif de cette tentative avortée, la pièce détient la réputation d’être mauvaise. Bien qu’elle soit un authentique chef-d’œuvre, elle est tombée dans l’oubli… Quatrième échec : Le Symbolisme est un courant artistique apparu en Europe au cours de la seconde moitié du XIXe siècle. A cette époque, l’Europe connaissait deux révolutions majeures : la révolution industrielle et l’exode des campagnes vers les villes. Pour décrire, accompagner, dénoncer ou idéaliser ces évolutions, deux mouvements artistiques les prirent en estime : le naturalisme et le réalisme. Par nostalgie du passé, en souvenir d’un paradis perdu, un mouvement artistique s’y est opposé : le symbolisme. Quoique disparu, après une brève durée de vie, dès 1914, ce mouvement occupe dans l’histoire de l’Art une place majeure. Il eut sur l’Europe une influence énorme et son apport fut jugé fondamental. Opposé au positivisme et au scientisme triomphants de l’époque, contraire aux mouvements avant-gardistes et " socialistes " du naturalisme à la Zola et du réalisme à la Courbet, il a puisé son inspiration dans la mythologie antique et celtique, dans les légendes, dans les mythes et dans la Bible. Privilégiant la magie, le fantastique, l’ésotérisme et l’imaginaire, il a cultivé son goût pour l’étrange, l’au-delà, le mysticisme et la mort. Surtout, c’est là que réside son principal apport, il fut l’art de la suggestion, non du signe et du sens (la sémantique), mais de la sensation (plus subjective et plus psychique). Comme Mallarmé le préconisait, sa tâche consistait à décrire non la chose mais l’effet qu’elle produisait. Sans lui, l’Art Moderne ne serait sans doute pas devenu ce qu’il est. Quoique aujourd’hui timide, sa réhabilitation est bien réelle. Sans explication complémentaire destinée aux lecteurs, maintes couvertures de romans bon marché d’aujourd’hui fleurissent de reproductions de peinture des grands maîtres symbolistes : Puvis de Chavanne, Moreau, Redon, Khnopff, Burne-Jones, Böcklin, Munch ou de leurs prédécesseurs préraphaélites : Rossetti, Hunt, Millais. En se suicidant poétiquement en 1896 (les précédentes morts dans l’œuvre de Maeterlinck n’étaient pas des suicides), Sélysette présageait l’échec de ce courant artistique utopique majeur…

Pourquoi en cette fin de siècle (1997-1998) revenir à la fin du siècle précédent ?

Peut-être qu’avec ce modèle de l’Art, de la Suggestion, de la Sensation et de l’Imaginaire, nous indignons-nous contre les spectacles utiles actuels qui s’échinent à diffuser un message, qui s’évertuent à refléter une prétendue image de notre société avant de se poser la question essentielle de l’art du théâtre ; qui, s’exonérant de cette question, font sombrer le jeu de leurs acteurs dans la " psychologie ", le " réalisme ", le cabotinage ou même l’absence de jeu. Peut-être nous élevons-nous contre le faux divertissement explicatif, grossier et trivial et faisons-nous l’éloge d’une beauté plus abstraite ? Peut-être sommes-nous en quête d’un art plus suggestif et choisissons-nous la poésie ? En matière de théâtre, peut-être nous sentons-nous plus proches de Meyerhold que de Stanislavski, de Witkiewicz que de Piscator, d’Artaud que de Brecht ?

Besançon, le 17 juin, le 8 novembre 1996 et le 6 février 1998, Jean-Michel Potiron

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