La simplicité des choses Petits
sentiers dramaturgiques autour de la création de Aglavaine
et Sélysette de Maurice Maeterlinck Jean-Michel
Potiron La vie est grave et au fond de notre être notre âme na pas encore souri. Le Trésor des Humbles, Maurice Maeterlinck
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commencement, Le Monte-Plats de Harold Pinter
(1991). Beckett avait passé sa vie à dire le rien. Que
dire ensuite ? Cest parti de là, de la cave
du monde, de son sous-sol, de ce qui est enfoui. De
limpasse à dire avec un langage inopérant. De
limpasse à être, dans cette profusion infinie de
signes et de sons, dimages et de sens, de discours
et de savoirs affaiblis par la spécialisation à
outrance qui dilue ou qui éclate le Tout-Un ou
lessence. De limpasse à vivre un art ou un
langage sur un sol qui se dérobe sans discontinuer et
qui peut-être nexiste pas. Cest parti du
chaos, de limpossibilité aussi à sy
résoudre et à se satisfaire de ce constat. Cest
parti du vide, du silence et du néant, et de leur
nécessité aussi. *** Kiki lIndien de Joël Jouanneau (1993). Au cur du chaos, la fracture du noyau, du noyau familial. Avec la toujours même difficulté à dire. La tentative de trouver son propre langage. La tentation aussi (enfin ?) de se fermer sur soi-même, de se protéger, de séloigner pour toujours plus loin. La fuite trouvant son paroxysme dans le renoncement à la vie même, le refuge dans la mort. *** Violences, Corps et Tentations de Didier-Georges Gabily (1995). La matérialisation du constat apocalyptique et catastrophique du monde par lentremise dune messe noire incessamment redite. Une représentation brute, immédiate du monde tel quil est, vu et perçu. Sa fatale explosion, et lexplosion du noyau familial (encore), accrue par lexplosion du langage lui-même : du récit et des dialogues. Lentredéchirement et lentretuerie des frères, toujours, à linstar des spectacles précédents. *** Andromaque de Jean Racine (1995). Le retour au grand texte. Après la représentation des conséquences, la représentation dune des causes de la catastrophe, dans un monde sans Dieu ni dessein, sans foi ni repère, sans perspective ni projet, en déclin : le langage du pouvoir et le pouvoir du langage, les abus et la ruine de lun et de lautre. Le conflit entre lintérêt général et lintérêt particulier. La raison détat foulée aux pieds. Lhomme artisan de ses propres tourments et châtiments. Dans la nuit, enfin, une lumière, une femme, Andromaque, se lève et lutte avec courage et abnégation pour ses convictions. La justice et lespérance lemportent sur la corruption et la dégénérescence. *** Les Phéniciennes dEuripide (1996). Le chant langoureux délivré, tour à tour, par les adultes responsables ou coupables (dipe, Jocaste), les adultes irresponsables (Etéocle, Polynice), les adultes qui tentent dêtre responsables (Créon ) mais sur la base danciennes valeurs morales, politiques et religieuses préservées malgré leur obsolescence, et les enfants (Antigone, Ménécée, les Phéniciennes) qui souhaitent mettre un terme à lhémorragie, à lengrenage infernal de la faute et du châtiment, à lincessante douleur, à léternelle blessure filiale, par létablissement de nouvelles règles destinées à se substituer aux valeurs désuètes de leurs parents : dun côté, Ménécée se suicide pour la Cité ; de lautre, Antigone révoltée détruit une partie du passé, se tourne vers lavenir et annonce le retour dadultes redevenus responsables. *** En 1997, Aglavaine et Sélysette de Maurice Maeterlinck |
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La règle " Ce qui dirige notre vie, malgré toutes nos paroles et toutes nos actions, cest la simplicité des choses ; et lon se trompe toujours lorsque lon veut lutter contre ce qui est simple. " (Aglavaine et Sélysette, Maurice Maeterlinck, acte III, scène 2). Comme il " suffit " découter le texte pour pouvoir le jouer, il " suffit " de le lire pour le mettre en scène. Comme à son habitude, lécriture de Maeterlinck aménage de larges espaces vides, des grands pans de silence destinés à laisser agir et parler lInexplicable. Dans le même temps, elle procure toutes les clefs de son interprétation. Pour la mise en scène, elle nindique quune voie possible : la simplicité. Laire de jeu ou de repos Le décor se composera dun bel et simple espace de jeu positionné au sol. La matière de cette surface inspirera le respect que lon doit aux lieux de méditation et de recueillement. " Attendez-moi dans la salle où vous attendez dordinaire que sonne lheure du repos ", dit Aglavaine (Acte I, scène unique). A la façon du tatami sur lequel sexerce le pratiquant dun art martial ou à la façon du tapis ou de la natte que lon dépose dans les lieux de prière, cette surface dégagera une autorité douce mais effective. Lacteur se présentera humblement devant elle, nus pieds. Brusquerie La pièce démarre à sec, détrange façon, par la lecture dune lettre. Il ny a pas de préliminaire, ni dintroduction. Nous navons pas le temps de nous demander où nous sommes : sans transition, nous plongeons dans lhistoire de nos cinq personnages Premier écueil On pourrait déceler dans cette pièce lhistoire dune formidable escroquerie. Cynique, Aglavaine y mentirait de bout en bout et viendrait chez Sélysette dans lunique objectif de lui retirer Méléandre. La fin justifiant les moyens, elle nhésiterait pas à sacrifier sa rivale en la poussant au suicide. Lue sous cet angle, la pièce deviendrait noire et pessimiste. En terme de travail dailleurs, cette approche ne serait pas inintéressante. Il y aurait deux versions constamment : celle allant du côté de lobscurité, de lintrigue et de la culpabilité, où Sélysette serait la dupe ; et celle allant du côté de la lumière et de linnocence où tous les personnages seraient victimes et dupes deux-mêmes. Dans la première version, plus morale, plus rassurante, mais également plus décevante, Aglavaine et Méléandre seraient daffreux coupables : on saurait séparer les bons des méchants. Dans la seconde, ce serait plus tragique, et beaucoup plus pessimiste : ni bons, ni méchants, ils seraient tous aveugles, tous innocents et tous coupables ! Deuxième écueil Une autre lecture quil conviendra déviter est celle qui traiterait des rapports de classes. Ces personnages vivent dans un château, ils nhabitent pas dans un appartement à Gennevilliers. Ils entretiennent un nombreux personnel : lorsque Sélysette fait sa chute, elle est ramenée par des servantes, il ny a pas un médecin, mais des médecins qui viennent la soigner, Yssaline est prise en charge par une nourrice, et lentretien du jardin se fait par un jardinier Ces conditions de vie ne sont pas à la portée de tous. Comment font-ils ? Ils ne vont jamais au travail et consacrent le plus clair de leur temps à parler damour et détats dâme. Réduite à une histoire de nobles oisifs, cette pièce deviendrait ennuyante. En réalité, Aglavaine et Sélysette, comme Blanche-Neige ou Barbe-Bleue, sont des archétypes dégagés de toutes contingences matérielles et sociales. La pièce pourrait commencer comme un conte, et elle commencera ainsi : il était une fois deux jeunes filles, lune se prénommait Aglavaine et lautre Sélysette Comparaisons Dans Andromaque de Jean Racine, les personnages sont des êtres exceptionnels. Ils sont princes ou princesses, ils sont au pouvoir (nous les suivons dans les arcanes du " Palais de lElysée " ou de " lHôtel Matignon "), ils parlent en alexandrins et ont atteint une forme pure du langage et donc une forme pure du pouvoir. Ces êtres exceptionnels ont pourtant une quête des plus ordinaires : dans un pays en ruines et sans dessein, où le rang et les titres ont perdu toutes valeurs, ils mettent à profit le pouvoir que leur confère leur situation afin daboutir à leurs fins. Ils disent aimer, mais ils naiment queux-mêmes. Ils aiment par calcul. Et plutôt que lamour, cest lambition, lorgueil, et limage idéalisée de leurs parents (Agamemnon pour Oreste, Achille pour Pyrrhus, Hélène pour Hermione) et leur insatiable soif de reconnaissance qui les font agir. En revanche, les personnages dAglavaine et Sélysette sont, en dépit de leur train de vie, des êtres absolument ordinaires engagés dans une quête extraordinaire. Maeterlinck, qui définit tout lorsquil écrit, la résume ainsi : la volonté daccéder à la vérité la plus simple de lâme ; autrement dit : devenir transparent pour autrui, donner le meilleur de soi-même, vivre dans la vérité et la sincérité, lamour et la modestie, lhumilité et la simplicité, au plus près de soi-même, en accord avec soi-même. Quand ils aiment, ils aiment sans arrière-pensées ; ils désirent être heureux et aller au bout de leurs rêves. Dans les deux pièces, les personnages vivent un conflit insoluble. Dans Andromaque, les personnages aimants (A aime B, qui aime C, qui aime D) ne sont pas aimés en retour, mais ils veulent imposer leur amour. Dans Aglavaine et Sélysette, deux femmes se partagent lamour dun même homme qui, pour diverses raisons, ne se détermine pas. Pour sortir de leur dilemme, les personnages dAndromaque trichent, mentent sans fin, et ils perdent ; ceux dAglavaine et Sélysette tentent, autant quils peuvent, de dire la vérité, mais ils perdent également. Dans les deux cas, par des voies différentes, ils aboutissent au même résultat. Dans les deux cas, il y a morts dhommes : assassinat de Pyrrhus exécuté par Oreste, suicide dHermione, folie dOreste dans Andromaque ; suicide de Sélysette, désespoir dAglavaine et de Méléandre dans Aglavaine et Sélysette. Chez ces derniers, le désir de transparence, de lucidité et de vérité, la volonté de se livrer et de se donner à lautre nempêchent rien. La quête la plus simple de lâme est vaine. " Tout avouer " comme le prescrit Aglavaine ne sert à rien. Cest cela qui sans doute est le plus pessimiste. Pourtant, quel terrain autre que celui de lamour pouvait être plus propice à la poursuite de cette quête ? A la nuit tragique dAndromaque répond donc la luminosité dramatique dAglavaine et Sélysette. Positif et négatif Du fait des différences entre les deux pièces, la direction dacteurs différera du tout au tout. Dans Andromaque, les acteurs se consumaient sur place, et leur combustion devait entraîner les spectateurs dans le vertige de leur destruction. Ce nétait pas à lacteur daller au public, mais au public daller à lacteur. Sans produire le moindre effort en direction du spectateur, lacteur devait laspirer par la seule force de sa brûlure et de son jeu, insoucieux de celui qui ne le suivait pas. Cétait là lun des thèmes essentiels de la pièce de Racine qui met en scène des ego monstrueux, des personnages narcissiques, égocentriques, centrés sur eux-mêmes. Obnubilés, en revanche, jusquaux limites du fanatisme par la volonté daccéder à la vérité la plus simple de lâme, les personnages dAglavaine et Sélysette, consumés damour jusquà la nausée, joueront avec le public devenu pour loccasion une fraction deux-mêmes. Durant cette crémation et cette descente, acteurs et spectateurs seffondreront et se consumeront ensemble Ainsi, tandis quAndromaque traduisait une sorte de divorce avec un certain nombre de spectacles, et donc avec un certain nombre de spectateurs, Aglavaine et Sélysette poursuivra lambition folle denglober tous les spectacles et donc de se réconcilier avec tous les spectateurs. Au fond tous deux jouent sur la même corde, mais de manière inverse Le tapis rouge eût été préférable Méléandre et Sélysette lisent la lettre dAglavaine. Leur hôte annonce son arrivée imminente et formule de vu de passer inaperçue. Elle ne souhaite aucune cérémonie particulière. Méléandre et Sélysette ne doivent rien changer à leurs habitudes. Le soin dAglavaine de ne pas déranger, de devenir familière et dintégrer sa nouvelle famille dans les plus brefs délais aboutira à leur perte. Les oracles Larrivée dAglavaine saccompagne dune quantité de signaux funestes : les chemins défoncés par les pluies, le soleil qui se couche, le veuvage, les cheveux blancs qui couvrent les yeux de grand-mère, la duplication de la clef de lancien phare que lon croyait perdue, la grande facilité désormais daccéder à la tour, la difficulté den refermer la porte depuis quelle est ouverte, le vent qui souffle dune force inhabituelle, le cri des mouettes mêlé à celui des colombes Tous ces signaux sintroduisent dans la parole des personnages, mais ceux-ci nen tiennent pas compte La rôdeuse La mort est omniprésente, elle séjourne même au cur de la vie et de la lumière. Parce quelle est invisible, nul ny prend garde. On a tort. Il serait plus sage de veiller sur elle. Depuis quelle sest immiscée en sournoise parmi les invités de la noce dAglavaine (puisquelle sassoit toujours à la place du bonheur), elle vagabonde urbi et orbi. A son insu, Aglavaine lapporte en elle chez Sélysette Nouvelles dispositions et conséquences Depuis le décès de son mari, Aglavaine est plus " heureuse ". Cette épreuve a accru en elle son désir de vivre et daimer. Elle souhaite faire bénéficier son entourage de son expérience. Pour autant, est-il exact de dire que ceux qui ont souffert aiment davantage ? Faut-il avoir souffert pour aimer ? Ceux qui nont pas souffert ne le savent-ils pas ? Ne le sauront-ils jamais ? Cette soif damour et de bonheur, ces excès de vie mais aussi de mort, guident Méléandre vers Aglavaine Il ne faut pas rêver Aglavaine pense avoir suffisamment souffert pour servir de sérum à autrui. A ses côtés, Méléandre et Sélysette seront immunisés. Elle leur indique la route du bonheur : en cherchant le meilleur de soi-même, chacun deviendra beau et aimera davantage. Pendant quelle aspire à chasser le malheur et la tristesse, elle oublie que lennemi ne loge pas nécessairement hors deux mais quil peut sommeiller en eux ; et quà force de répandre de lamour en eux et autour deux, ils encourent le risque de propager le contraire. Au rebours des prévisions dAglavaine en effet, lennemi ne peine pas à sinfiltrer en eux. Il sy terre : cest lamour. Lamour est lennemi qui les perdra. Avant de devenir ambigu puis adultère, il se gauchira. Ils ne se " bonifient " pas en saimant mais ils se détériorent. A leurs dépens, ils découvrent quen matière damour la volonté est inopérante et que les bonnes intentions sont vaines. Le rêve dAglavaine est brisé. Dommage Léternel dilemme Aglavaine bute sur le même écueil où de nombreux utopistes viennent échouer. Toute quête de la pureté possède son revers et fraye, si lon ny prend pas garde, avec le fanatisme. Entre lamour et lextrémisme, il y a un pas que Méléandre franchit dans cette pièce. Lorsque Aglavaine se sacrifie au profit de Sélysette et choisit de quitter Méléandre, ce dernier sécrie : " Mais comment le lui diras-tu (à Sélysette) ; et ne crains-tu pas que lenfant (Sélysette) qui est déjà si près de nous et ne vis quen toi, malgré toute ses larmes, ne souffre, à te voir ten aller, ce que tu souffrirais toi-même si un être meilleur sacrifiait ainsi sa destinée à une destinée qui ne vaut pas la sienne ? " (Acte III, scène 3). En dautres termes, certaines vies valent mieux que dautres Heureusement Aglavaine répond : " Nous navons pas le droit de peser la destinée des autres ". Toutefois, nest-elle pas linspiratrice des propos de Méléandre ? Le problème est posé. Le risque de verser dans le fanatisme doit-il aboutir au renoncement à toute quête ? Devons-nous ne plus prendre parti, ne plus faire de choix et ne plus les défendre ? Le canon Aglavaine est belle. Sa plastique nentre dans aucune catégorie (Méléandre est intarissable à ce sujet) : elle varie avec le temps et ne provoque pas lennui. Etrange et spirituelle, elle est liée à la beauté de lâme, lune nempêchant pas lautre, au contraire, lune devenant le véhicule de lautre. Sujet du baccalauréat Autour de la beauté, demblée deux thèses saffrontent. Celle de Méligrane : " Je ne sais pas sil est permis dêtre si belle " (Acte I, scène unique), autrement dit, la beauté procède du diable ; et celle dAglavaine : " Il est ordonné, au contraire dêtre aussi belle que possible " (Ibid), autrement dit, elle procède de Dieu Entre les deux, une troisième voie est-elle possible ? Il faut bien un coupable Etre hors norme, ne pas rentrer dans les cadres, rompre avec les habitudes sont les reproches coutumiers qui sont lancés à lencontre dAglavaine. Laccuser de ce qui se passe est donc superflu, cette inculpation saccomplit seule. Quune personne s'attelât à polir ses traits, il se trouverait toujours un spectateur pour laccuser de tous les maux. Il existe plusieurs raisons à cela toutes culturelles. Venant de lextérieur, Aglavaine rompt lharmonie qui régnait au château avant elle (et nous avons naturellement tendance à préférer lharmonie au désordre), elle est étrangère, elle est belle, elle ravit Méléandre à Sélysette, elle a donc tous les défauts. Mais son tort suprême est sans doute dêtre femme. Quun homme eût enlevé Sélysette à Méléandre, nous eussions sans doute été beaucoup plus indulgents ! La révolte Et pourquoi Aglavaine devrait-elle avoir tort ? Pourquoi naurait-elle pas le droit daimer Méléandre ? Pourquoi devrait-elle partir sous prétexte quelle est arrivée " trop tard " (Acte II, scène 3) ? Pourquoi ne serait-ce pas Sélysette qui serait arrivée " trop tôt " ? Hic Si Méléandre et Sélysette avaient été plus proches, jamais Aglavaine neût trouvé la place de simmiscer entre eux. Bien quils vivent ensemble depuis quatre ans, un sentiment dincomplétude les sépare et les séparera peut-être toujours. Méléandre ne comprend pas Sélysette. Pourquoi redoute-t-elle lamour ? Pourquoi simagine-t-elle ne pas être à la hauteur ? Pourquoi ne se considère-t-elle pas comme la femme ad hoc ? Pourquoi sestime-t-elle ennuyeuse au point de ne pas vouloir être belle ? Privé de réponses, Méléandre interprète ses silences comme une fuite. Craignant la gravité et la vérité dans lamour, refusant léchange authentique, ils sinterdisent tout accès à une union plus profonde. Aglavaine est le détonateur dune force qui sommeillait en eux. Dune force ou dune peur ? Dune force chez Méléandre désireux dobtenir une plus grande communion entre leurs âmes, dune peur chez Sélysette inapte à devenir lobjet du désir de Méléandre. Cest du moins ce quil croit. Il espère que larrivée dAglavaine remédiera à leurs difficultés et quelle leur indiquera une porte de sortie Sur le fil du rasoir Pour saimer davantage, Sélysette et Méléandre font appel à lintervention dune tierce personne. Contre l'avis de Sélysette, Méléandre opte pour Aglavaine dans ce rôle. De deux choses lune : ou bien ses paroles ne contiennent aucune ambiguïté, et le veto que Sélysette oppose à son souhait de vivre une relation absolue avec une autre femme (Aglavaine), sans préméditation de sa part, va le jeter entre les bras de celle-ci ; ou bien ses paroles sont ambiguës, il a déjà pris sa décision, il veut rejoindre Aglavaine et adopte mille précautions pour le lui annoncer. Dans le second cas, Sélysette na pas tort de lui faire subir un interrogatoire et Méléandre dispose de deux raisons éventuelles pour justifier son concours : il laime encore (il est de bonne foi et veut la rassurer ; pour lui éviter toute souffrance, il table sur la franchise) ; il ne laime plus (sa foi est gauchie, sa sincérité est un masque, il ment et la prépare à la séparation). Qui triche ? Qui dit la vérité ? Qui est aveugle ? Qui est sincère ? Dans tout ce que dit Méléandre, Sélysette peut trouver des raisons de se rassurer ou de sinquiéter Paul Claudel Huit jours plus tard, Aglavaine et Méléandre se proclament un amour indéfectible. Lorsquils se gratifient dun baiser, Méléandre a le sentiment dembrasser le passé tandis quAglavaine a le sentiment dembrasser le futur. Condensé dune seule et même personne qui se prolonge de lun à lautre, ils se disputent le privilège de désigner celui ou celle qui, des deux, symbolise lâge dor : pour Méléandre (le futur), cest Aglavaine ; pour Aglavaine (le passé), cest Méléandre Le partage est équitable " Cest quand on est heureux quil faut craindre au contraire " Ils ont lamour gai, mais ce bonheur sentache de souffrance ; car tout bonheur n'engendre pas de la joie. Au cur de la lumière loge parfois un noyau obscur si puissant quil absorbe la lumière. Dans ce cas, lamour donne naissance à un monstre Mais il y a Sélysette Après avoir un instant songé, non sans lyrisme, à entraîner Sélysette sur le chemin escarpé dun amour à trois, Aglavaine sengage dans la voie du renoncement. Méléandre lui oppose un refus net : comment pourraient-ils éviter de faire souffrir Sélysette sans souffrir eux-mêmes ? Aglavaine ne dispose pas de la réponse, mais au cas où quelquun devrait souffrir, à son avis, il vaut mieux que ce soit eux, car mieux vaut commettre une erreur envers soi-même quune faute envers autrui. " Quelquun ", " une force supérieure " leur impose cette épreuve et veille sur la manière dont ils la surmonteront. En protégeant Sélysette, jugée la plus faible, Aglavaine choisit la voie du bien (ou présumée telle) à lencontre de la voie du mal. Comme Hermione Depuis quelle a surpris les deux amants en " flagrant délit " dinfidélité, Sélysette a le sentiment de déranger, elle ne sautorise plus le droit dapparaître, ni dexister. Comment supportera-t-elle leurs baisers condescendants sur le front, leurs étreintes apitoyées, leurs cadeaux de consolation, leurs chuchotements étouffés, leurs sourires résignés, leur protection paternaliste, leurs trames camouflées, leurs batifolages à la dérobée et les mille précautions quils prendront pour se dissimuler ? La chasse aux défauts Aglavaine refuse dentendre parler de son prétendu amour impur à lencontre Méléandre. Quand bien même cet hymen la placerait dans une posture incommode, elle soutiendrait sa bénignité, attendu quil apporte un bonus dans la maison et ne retranche rien à personne. Toute lexistence dAglavaine gravite autour de ce précepte de la pureté. Cest un combat mené au quotidien dans le but de devenir la plus pure et la plus belle possible Le flash Le temps dun éclair, Sélysette éprouve une pulsion de meurtre à lencontre Aglavaine. Un accident est si vite arrivé Surs jumelles Sélysette ne suspectait pas quAglavaine fût perdue comme elle. Après que cette dernière a erré toute la nuit à travers le parc, elle a échoué aux bords du puits, à quelques mètres de Sélysette. Là, à la faveur de la nuit, leurs langues se délient. Contrairement aux croyances dAglavaine qui prédisait la survenue dun miracle au cas où elles s'investiraient dans une communication profonde, les forces occultes, sourdes à leur détresse, ne se précipitent pas à leur secours. Face à limmensité du vide et de la nuit, esseulées, elles se réalisent identiques. Le cours de lintrigue eût été plus simple, si Sélysette avait découvert en Aglavaine un prétexte de haine. Malheureusement manière de dire elles se confessent un amour mutuel. Le dénuement Au bord de ce puits, Sélysette avoue à sa nouvelle amie de quelle manière elle souhaiterait que Méléandre laimât : pour ce quelle est en profondeur et non pas pour ce quelle est en apparence. Elle ne veut pas devenir belle à laune dAglavaine, mais belle comme elle sait lêtre, sans être mise en demeure de donner sa beauté en spectacle. Elle ne sait pas exprimer son amour aussi bien quAglavaine, mais son amour pour Méléandre est entier, et cest un amour entier quelle escompte en retour et non un amour disputé. Droit au but Avec son petit côté " pieds dans le plat ", quà plusieurs reprises elle signale par sa façon de poser les questions : " Laimes-tu, Aglavaine ? " (acte II, scène 2) en parlant de Méléandre, ou " Est-ce quil tembrasse souvent ? ", Sélysette témoigne de son sens aigu des réalités. Chez elle, ce trait ne sassimile pas à de la naïveté ou à un manque de maturité, mais à son vu de franchise. Appelant un chat un chat, facile daccès comme un livre ouvert, Sélysette nentre pas dans cette catégorie de personnes qui revêtent une demi-douzaine darmures afin de sadresser aux autres Linversion progressive des rôles La spontanéité est le trait de caractère de Sélysette quAglavaine jalouse le plus. Pendant que lune travaille à être belle tous les jours, lautre, dont la beauté est innée, ne fournit aucun effort dans de dessein. Lorsque Aglavaine le réalise par ces mots : " Elle na quà se baisser pour trouver des trésors inouïs dans son cur, et elle vient les offrir en tremblant, comme une petite aveugle qui ne sait pas que ses deux mains sont pleines de joyaux et de perles " (Acte III, scène 2), elle se morfond de douleur. Tandis quelle se croyait supérieure, elle saperçoit quelle narrive pas au niveau de la cheville de sa concurrente. Sinon ce serait trop facile Rien dans le comportement, le caractère ou le physique de Sélysette ne doit justifier son congé. Elle ne doit être ni trop grande, ni trop petite, ni trop jeune, ni " trop " laide La décision de Méléandre de la quitter ne doit sappuyer sur aucune raison apparente. Elle doit paraître injuste, comme lamour. Pourrissement Sélysette ne veut pas endosser la responsabilité du départ dAglavaine et préfère le statut quo. Quelles seraient les conséquences de ce départ sur son couple si elle lencourageait ? Méléandre pourchasserait-il Aglavaine ? Serait-elle accusée de jalousie ou de mesquinerie ? Sa rupture avec Méléandre serait-elle précipitée ? Aglavaine bénéficierait-elle de lattribution du plus beau rôle (celui de la sacrifiée) et Méléandre laimerait-il davantage ? Ils se posent beaucoup de questions, mais ils nagissent pas. Les limites de la vérité La pièce gravite autour des notions de la franchise et de la vérité. Une fois, Aglavaine, maniaque de la vérité, songe à mentir à Sélysette. Elle veut lui annoncer son (hypothétique) départ en sappuyant sur un faux prétexte : la fin de son amour pour Méléandre. Puis se ravisant, elle délivre sa vraie raison : elle laime toujours mais elle le quitte par esprit de sacrifice envers Sélysette. Afin de se hisser à son niveau, Méléandre et Sélysette sessaient à la même franchise, mais constatant le prix à payer, ils abandonnent bientôt la partie. Ecurée, Sélysette achève la pièce dans le mensonge le plus éhonté, par esprit de vengeance à légard de la Vérité. Une fois, pas deux Projetant son suicide, Sélysette ne veut plus quAglavaine sen aille. Son départ lui retirerait toute chance de réparation. Pour que son geste acquière tout son poids, il doit être accompli en présence de sa rivale. Son arrivée a coïncidé avec son sevrage de Méléandre, son départ ne doit pas coïncider avec le rapt de sa mort. Peu probable ! Aglavaine serait-elle partie un jour si Sélysette ne sétait pas tuée ? Linsupportable nature Au moment de son suicide, Sélysette déborde de vie. Lappel à la vie est dautant plus puissant, son enthousiasme et son euphorie dautant plus importants, ses réactions face aux manifestations les plus simples de la création dautant plus exacerbées et meurtries, quelle sapprête à tout quitter. Le spectacle de la nature en plein jour est si beau quelle reporte sa mort à la tombée de la nuit. Entre la disparition de la lumière du jour et lapparition du scintillement des étoiles, un délai se joue où le noir est si total que lon peut se jeter dans le vide Enragée Face à Sélysette mourante, les survivants conserveront-ils leurs systèmes de valeurs ? La capitulation de Méléandre est complète, mais le renoncement dAglavaine est rude. Pour cet esprit intégriste, la préservation du système est une question de vie ou de mort. Animée par lénergie du désespoir, elle cherche à connaître dans quelles mesures sa doctrine est responsable du suicide de Sélysette. Afin dêtre éclairée sur ce point, elle nhésite pas à la harceler jusquà aller linterroger son lit de mort ! Horreur A son corps défendant, Aglavaine opère une sorte de synthèse terrifiante entre Hitler et Mère Térésa. Intraitable Placée sur un petit nuage entre Aglavaine et Méléandre (enfin), sereine, heureuse, triomphante, à larticle de la mort, Sélysette nie son suicide quelle a pris soin de déguiser en accident. Jetant le trouble dans lesprit des amants illégitimes afin de les hanter et de les séparer à jamais, insensible aux supplications dAglavaine, elle ne leur accorde ni son pardon ni sa bénédiction. Obsessions Dans Pelléas et Mélisande, Golaud dresse un barrage masculin et paternel entre les deux amants, à lopposite de Sélysette, dans Aglavaine et Sélysette, où la figure paternelle est incarnée par Aglavaine et Méléandre. Là où pourtant avec toute sa force et son autorité Golaud échoue dans son dessein dinterposition entre Pelléas et Mélisande, Sélysette, la petite Sélysette, mettant sa vie en jeu, fait barrage à Aglavaine et Méléandre La procédure Pour empêcher Pelléas et Mélisande darriver à leurs fins, Golaud les détruit. Pour arriver à ses fins, Sélysette se détruit. Contre-points Dun côté, la jeunesse, la beauté, linsouciance et la légèreté réunissent Pelléas et Mélisande, de lautre, la maturité associe Aglavaine et Méléandre. Tandis que Pelléas et Mélisande sont des êtres féminins, Aglavaine et Méléandre sont des êtres masculins. Tragédies du gâchis Dans Pelléas et Mélisande, les trois protagonistes, Golaud, Pelléas et Mélisande saiment et sentretuent. Dans Aglavaine et Sélysette, les trois protagonistes, Aglavaine, Méléandre et Sélysette saiment et sentretuent. Etc. Retour au tatami LHumilité occupe une place centrale dans la pièce Aglavaine et Sélysette. Etant donné le rôle dAglavaine par exemple, la tentation serait grande de lui laisser tout loisir de se mirer. Elle a beaucoup dorgueil et de fierté, elle est narcissique, mais elle ne se résume pas à cela. Aglavaine et ses partenaires ne sont pas des personnages qui sécoutent parler. Au contraire, leur humilité se doublant dune certaine spiritualité, ils cherchent coûte que coûte à se parler, yeux dans les yeux, dâme à âme. Dans ces conditions, Aglavaine ne saurait être trop imbue delle-même. Son impuissance à être autre chose quamoureuse de Méléandre et la souffrance qui en découle sont véridiques. Dans la débâcle, elle nest ni plus sûre, ni plus fine, ni plus intelligente que les autres, elle se débat, elle aussi Ce quil faudrait également éviter serait lincarnation dune spiritualité dobédience catholique, autrement dit dapparat. Dorigine plutôt orientale, asiatique ou bouddhiste, la spiritualité qui les unit est plus austère, plus modeste, et plus humble. Elle recèle davantage de profondeur. Austérité ne signifiant pas à tous coups pauvreté, tristesse et noirceur, leur austérité est baignée de joie, de bonheur et de lumière. Les personnages dAglavaine et Sélysette ont édifié un monde à part, un monde idéal, un contre-monde disait même Maeterlinck, un monde en dehors du monde, où lamour, lhumilité, le calme, la sérénité, la joie, la modestie, le bonheur et la lumière règnent, où les préoccupations et les contingences matérielles, pécuniaires, charnelles, esthétiques, artistiques ont disparu, où les êtres se sont détournés de laccessoire, de lobjet, du superficiel, afin de se vouer à lessentiel, à lessence, à lêtre, à lâme et de privilégier lintrospection, la méditation et la prière. Ce monde est un peu fou et un peu inhumain. Ses occupants vouent une vénération sans borne à leurs valeurs portées aux nues. Leur vie sapparente à une sorte de culte. Aussi, cette pièce, qui aurait pu se clore en apothéose, est précisément lhistoire de léchec de ce monde spirituel, de léchec de cette quête humble et folle, de linutilité de la transparence de lêtre, de limpossible accès à la vérité la plus simple de lâme, de la faillite de cette sorte damour inhumain et barbare, du naufrage de ce monde en retrait de léchec de cette mise en retrait du monde, car le retrait du monde ne saurait être une solution. Des ratés Pour cette pièce, nos motivations se situent moins dans les succès quelle charrie que dans les retentissants échecs quelle comporte, qui sont au nombre de quatre, et que le suicide de Sélysette parachève. Déjà Stéphane Mallarmé, prince des poètes, tête de file des symbolistes, rétorquait à lun de ses disciples du mardi : " Mais ratés, nous les sommes tous ! Que pouvons-nous être dautre, puisque nous mesurons notre fini à un infini ? Nous mettons notre courte vie, nos faibles forces en balance avec un idéal qui, par définition, ne saurait être atteint. Nous sommes des ratés prédestinés. La récompense est dêtre précisément, sur le plan supérieur, un raté, cest-à-dire un homme qui, dédaignant lavantage immédiat et facile, sest mesuré demblée avec ce qui nous domine et nous dépasse de toute part. Tel est, du moins, mon credo peut-être désespéré mais qui me fait vivre Quoi que la vie vous réserve, ne craignez rien et nenviez jamais les réussis. " Quels sont, par ordre croissant dimportance, les échecs dAglavaine et Sélysette ? Enfermées dans un conflit insoluble, deux femmes partagent lamour dun même homme indécis. Durant les deux premiers tiers de la pièce, soucieux de déboucher sur une solution positive, au lieu de mentir, de tricher ou de masquer la vérité, ils décident, en commun, de tout avouer. Or, leur sincérité est vaine. Tout avouer ou tout dissimuler reviennent au même : premier échec. Deuxième échec (incluant le premier) : Ces personnages ordinaires et communs mènent une quête hors du commun : ils veulent accéder à la vérité la plus simple de lâme, autrement dit, devenir transparents pour autrui (tout avouer), mais aussi donner le meilleur deux-mêmes, vivre, dans la simplicité, lhumilité, la générosité et lamour, au plus près deux-mêmes, en accord avec eux-mêmes. Mais parce quils échouent dans leur intention première, ils échouent aussi dans la seconde. Accéder à la transparence de lâme est une chimère. Troisième échec : Dans toute lhistoire de la littérature dramatique, une force contraint les personnages et les empêche de vivre. Les héros du théâtre antique sont empêchés par linjustice des Dieux, ceux du théâtre classique par la fatalité et le destin, ceux du théâtre romantique, par le tourbillon des passions et le précipice des angoisses, ceux du théâtre naturaliste, par les conventions sociales, ceux de Brecht, par linjustice des rapports sociaux, ceux de Beckett, par labsurde condition humaine, ceux du théâtre symboliste, par le mystère de lesprit des sphères. Jusquen 1896, date de la parution dAglavaine et Sélysette, toutes les pièces de Maeterlinck, de la Princesse Malène aux Aveugles, en passant par lIntruse, Intérieur, Pelléas et Mélisande et la Mort de Tintagiles, sont hantées par la mort. Avec Aglavaine et Sélysette, Maeterlinck nourrit lambition de détrôner la mort pour y substituer la vie. La mort ne se situe plus devant mais derrière les personnages : Aglavaine est veuve, et désormais elle veut vivre et aimer. Elle vient chez Méléandre et Sélysette équipée dun programme : " Nous naurons plus dautre inquiétude que celle du bonheur ". Maeterlinck, désireux de transformer son entreprise artistique, réalise cette ambition durant les deux premiers tiers de sa pièce puis, rattrapé par ses vieux démons, il lachève, à linstar des précédentes, dans la Mort : Sélysette est fauchée. Au motif de cette tentative avortée, la pièce détient la réputation dêtre mauvaise. Bien quelle soit un authentique chef-duvre, elle est tombée dans loubli Quatrième échec : Le Symbolisme est un courant artistique apparu en Europe au cours de la seconde moitié du XIXe siècle. A cette époque, lEurope connaissait deux révolutions majeures : la révolution industrielle et lexode des campagnes vers les villes. Pour décrire, accompagner, dénoncer ou idéaliser ces évolutions, deux mouvements artistiques les prirent en estime : le naturalisme et le réalisme. Par nostalgie du passé, en souvenir dun paradis perdu, un mouvement artistique sy est opposé : le symbolisme. Quoique disparu, après une brève durée de vie, dès 1914, ce mouvement occupe dans lhistoire de lArt une place majeure. Il eut sur lEurope une influence énorme et son apport fut jugé fondamental. Opposé au positivisme et au scientisme triomphants de lépoque, contraire aux mouvements avant-gardistes et " socialistes " du naturalisme à la Zola et du réalisme à la Courbet, il a puisé son inspiration dans la mythologie antique et celtique, dans les légendes, dans les mythes et dans la Bible. Privilégiant la magie, le fantastique, lésotérisme et limaginaire, il a cultivé son goût pour létrange, lau-delà, le mysticisme et la mort. Surtout, cest là que réside son principal apport, il fut lart de la suggestion, non du signe et du sens (la sémantique), mais de la sensation (plus subjective et plus psychique). Comme Mallarmé le préconisait, sa tâche consistait à décrire non la chose mais leffet quelle produisait. Sans lui, lArt Moderne ne serait sans doute pas devenu ce quil est. Quoique aujourdhui timide, sa réhabilitation est bien réelle. Sans explication complémentaire destinée aux lecteurs, maintes couvertures de romans bon marché daujourdhui fleurissent de reproductions de peinture des grands maîtres symbolistes : Puvis de Chavanne, Moreau, Redon, Khnopff, Burne-Jones, Böcklin, Munch ou de leurs prédécesseurs préraphaélites : Rossetti, Hunt, Millais. En se suicidant poétiquement en 1896 (les précédentes morts dans luvre de Maeterlinck nétaient pas des suicides), Sélysette présageait léchec de ce courant artistique utopique majeur Pourquoi en cette fin de siècle (1997-1998) revenir à la fin du siècle précédent ? Peut-être quavec ce modèle de lArt, de la Suggestion, de la Sensation et de lImaginaire, nous indignons-nous contre les spectacles utiles actuels qui séchinent à diffuser un message, qui sévertuent à refléter une prétendue image de notre société avant de se poser la question essentielle de lart du théâtre ; qui, sexonérant de cette question, font sombrer le jeu de leurs acteurs dans la " psychologie ", le " réalisme ", le cabotinage ou même labsence de jeu. Peut-être nous élevons-nous contre le faux divertissement explicatif, grossier et trivial et faisons-nous léloge dune beauté plus abstraite ? Peut-être sommes-nous en quête dun art plus suggestif et choisissons-nous la poésie ? En matière de théâtre, peut-être nous sentons-nous plus proches de Meyerhold que de Stanislavski, de Witkiewicz que de Piscator, dArtaud que de Brecht ? Besançon, le 17 juin, le 8 novembre 1996 et le 6 février 1998, Jean-Michel Potiron |