Ruines de Titans Petits éclats
dramaturgiques autour de la création de Jean-Michel Potiron
" Pour le divin
Hector, [Achille] imagina un traitement affreux : des
deux pieds, par derrière, il lui perça les tendons, du
talon à la cheville, y attacha des courroies, à son
char les lia, et laissa traîner la tête ; puis, sur son
char montant, après avoir pris les armes glorieuses, il
fouetta pour pousser les chevaux, qui tous volèrent de
bon cur. Le cadavre traîné soulevait la
poussière ; alentour, ses cheveux sombres se
répandaient, et sa tête entière, dans la poussière,
gisait, elle avant si gracieuse ! /
/ Sa mère
sarrachait les cheveux. Elle jeta son voile loin
delle, et poussa un grand cri, en voyant son
enfant. Son père gémit pitoyablement ; et alentour, le
peuple sabandonnait aux cris et aux gémissements,
par la ville. Cétait absolument comme si, tout
entière, Ilion au front sourcilleux eût brûlé, depuis
le sommet. "
Les Petits éclats
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Puisque ça commence par : oui, tout ce qui suit doit-il être considéré comme vrai ? *** Andromaque est une pièce qui ne supporterait pas le théâtre, le factice et le carton-pâte. Un décor serait déplacé. La scène doit être violemment dépouillée et ne peut rien tolérer dautre que le vide et le néant. Ni voile, ni dorure, ni fioriture. Il ny a pas dautre issue que la vérité et la sincérité dans un théâtre nu. Tout ce qui serait faux jurerait, polluerait, empêcherait la compréhension. Les acteurs auraient beau se démener, ils ne réussiraient pas à nous faire oublier lénorme mensonge placé tout autour deux. Dans cet univers, même le symbole aura du mal à se faire accepter. *** Il ny a quun seul mensonge dans Andromaque qui soit acceptable (parce quil est incontournable). Cest lalexandrin. *** Une seul chose compte, les acteurs doivent être à fleur de peau. Dans un monde où tout le monde ment, ils doivent être viscéralement sincères et viscéralement eux-mêmes. *** Ils ne doivent pas chercher à nier le poème, mais trouver leur propre musique, leur propre façon de jouer avec les sons. Ils ne doivent pas ramener le texte à eux, mais aller à lui. *** Ils souffrent, cest indéniable. Mais bien quils se fassent un mal de chien, quils pleurent et quils meurent, peut-être sont-ils beaux, jeunes, frais, coloriés, printaniers ? Oui, cest ça. Peut-être sont-ils printaniers ? *** Ils vivent sur les ruines de Troie. Ils marchent sur les cadavres encore fumants dune guerre quils sont constamment proches dexhumer et de recommencer bien quils ne disposent plus de la magnificence et de la grandeur dautrefois. *** Exceptés Andromaque, Phoenix et Pyhrrus, qui ont connus la guerre, tous les autres sont les enfants de ceux qui se sont battus de part et dautre des remparts de Troie, autrement dit, les enfants danciens héros de guerre ou danciens hommes dEtat. *** Lempire est en déclin. Les blasons sont ternis. Seuls Andromaque, Phoenix et à une moindre mesure Pyrrhus ont conservé les débris dune splendeur révolue. *** Dans les couloirs et les corridors du palais de Pyrrhus, on trame les assassinats, on fomente les coups fourrés, on conspire les coups dEtat. *** Phoenix a été le gouverneur dAchille avant davoir été celui de Pyrrhus. Il a fait lun puis lautre, le père et le fils. Il a précédé, connu et survécu à la guerre de Troie. Il incarne à la fois la mémoire (peu bavarde) et la continuité de lEtat. *** La vie dAstyanax constitue un enjeu politique majeur. Un conflit entre les princes grecs est à craindre. La guerre civile est proche. Pour éviter le pire, un ambassadeur, Oreste, est mandaté auprès de Pyrrhus. Par malheur, son véritable objectif nest pas dobtenir lenfant mais denlever Hermione, sa princesse, venue en Epire, il y a un an. Comme Ménélas autrefois, il vient récupérer son Hélène (lune étant dailleurs la fille de lautre). A son niveau, il mène sa propre guerre de Troie. La raison dEtat est foulée au pied. Son ambassade, la politique et les périls sont envoyés au diable. Il aime. Pour connaître son sort, il vient jouer son va-tout. *** Cest Pylade qui pousse Oreste à jouer sur deux tableaux à la fois : le public et le privé. Cest une chance pour Oreste : sans Pylade, il ne franchirait pas un acte. A leur exemple, tous mettent la politique aux services de leurs intérêts particuliers. *** Pylade est la bouée dOreste, parant toujours au plus pressé pour colmater ses brèches. Il est le poisson-pilote dun requin aveugle. Dans le paysage sombre et mélancolique dOreste, il apparaît comme un rayon de lumière. *** Lorsque Oreste vient réclamer la tête dAstyanax, Pyrrhus commence par sétonner du fait que la Grèce entière et tous ses princes rassemblés sinquiètent, par lentremise du fils dAgamemnon, dune si petite affaire. Pourquoi ne renvoie-t-il pas alors tout simplement lémissaire et déploie-t-il une panoplie darguments visant à couvrir des faits quil qualifie lui-même dinsignifiants ? Défendrait-il la vie de cet enfant avec autant de zèle sil se sentait irréprochable et si cette vie ne lui servait pas de monnaie déchange auprès dAndromaque ? *** Parce que les personnages désirent obtenir deux choses incompatibles à la fois, la tragédie est inévitable. *** Hermione hésite constamment entre deux attitudes : rester ou partir. Nayant pas la force de choisir, elle est toujours sur le pied de guerre, sur le point de , bagages à la main. *** Chaque fois que Pyrrhus voit Andromaque, il la harcèle. Que risque-t-il ? Il est chez lui, elle est en son pouvoir. *** Pyrrhus est décadent, mais avec modération. Il sagit dune décadence morale. Cette décadence naccède pas au point où il se couperait à jamais dAndromaque. Après sa mort, elle projette de lui confier son fils tout de même *** Persécutée, prisonnière, esclave, sans mari, sans nation, exilée, déchue, séparée de son enfant, harcelée par son ennemi qui veut lépouser, Andromaque reste digne, droite, incorruptible, fidèle à ses convictions, à son honneur, à son sang, à la mémoire de son époux et de son peuple. Tandis que Pyrrhus ne cesse de lui promettre monts et merveilles, elle ne cesse de revendiquer son rang desclave, attelé aux droits (modestes de préférence) réservés généralement aux vaincus. *** La gloire dAndromaque et dAstyanax se conjugue au passé. Seule, la considération du présent occupe Andromaque. Elle ne spécule pas sur la renaissance de Troie. Troie est et restera en cendres. Aujourdhui, elle veut vivre, sans renier ni oublier le passé. Elle ne réclame quune chose : un exil à défaut dun asile. *** Selon Andromaque, contrairement à ce que croit Pyrrhus, on ne répare pas ce qui a été détruit, on ne réécrit pas lhistoire, on ne revient pas sur le passé. Le mal qui a été commis à Troie est irrémédiable. *** Andromaque, sans doute, est restée très belle ; et cette beauté persistante attire et à la fois irrite Pyrrhus. Ce quil vise à travers elle, cest la domination consommée de Troie. Cest le travail dAchille et le sien, cest la guerre quil veut achever. Non par le moyen dAstyanax ainsi que le font les grecs, mais par celui dAndromaque. La soumission de cette femme toujours aussi belle, naguère si puissante, si flamboyante, si irradiante, constitue le seul spectacle qui prévale. Sous une douceur apparente, une profonde haine et un profond sadisme animent Pyrrhus. Plus il lhumilie et plus elle lui résiste, plus elle devient désirable à son goût. Quadviendrait-il si elle cédait ? Il la livrerait aux fauves. *** Pyrrhus persécute Andromaque parce quelle est Andromaque. Elle a été la femme dHector. Elle est de la génération de son père (Achille). En lépousant, Pyrrhus rattrape le père et le devient. *** Si Hermione cultive son amour-propre blessé à mort, Oreste ne possède plus un gramme damour-propre. Il ne recèle plus ni orgueil, ni volonté, ni personnalité Lamour en lui a tué lamour-propre. Son désir de reconnaissance est extrême, mais son manque de confiance en lui est total. Leur violence, leur colère, leur souffrance sont à la mesure de leur dépit et de leur rang. Le tourment dOreste est celui dun homme mythologique et non pas celui dun homme commun. Oreste est un prince. Hermione est une princesse. Ce sont des demi-dieux. Leurs passions ne sont pas les nôtres. Même lorsquils sont vils et lâches, leurs luttes ne sont jamais basses mais titanesques. *** Hermione est tout orgueil, toute haine ; son souterrain, cest lamour. Andromaque est tout amour ; son souterrain cest la haine. *** En se remettant au vouloir de sa confidente, Hermione sabandonne à son destin. Mais comme il fallait sy attendre, face à Pyrrhus, à Oreste et à Andromaque, Cléone ne fait pas le poids. Invitée par sa maîtresse à prendre des responsabilités, à jouer dans la cour des grands, sans en avoir ni lenvergure ni les moyens, elle va sy casser les dents. *** Cléone et Céphise sont des boîtes denregistrement à confidences. Les confidences sont unilatérales, elles transitent uniquement dans le sens maître-esclave. La réciproque est inconcevable. Si une brusque envie de se confier éprenait Cléone ou Céphise, elles seraient aussitôt considérées comme des demeurées. Toute vie privée leur est interdite. Elles nont pas dautres choix que dêtre les bienveillantes oreilles de leurs maîtresses. *** Les femmes, lorsquelles sont aimées chez Racine, doivent aimer en retour si elles ne veulent pas être cataloguées dinhumaines. Seules les femmes soumises aux moindres désirs des hommes méritent la qualité d "être humain". *** Où que Pyrrhus pose les yeux, il voit Andromaque : elle est partout. Il pense quelle le dédaigne uniquement par orgueil. Pas un instant, il ne croit en sa droiture et en son intégrité. Selon lui, la pureté nexiste pas, tout sachète. Cette femme nest pas pure, elle est vaniteuse. Il la juge à laune de lui-même. *** Sans masque, sans bouclier, sans armure, transparent, Oreste avance nu comme un enfant. Face aux armes dHermione, il soffre à elle tout entier. Il devine le danger que constituent ses sentiments non payés de retour mais ne parvient pas à les réfréner. *** Hermione et Oreste ont un ego ruiné. Mais, tandis que lego dOreste implose, celui dHermione explose. Celui dAndromaque est sublimé, tandis que celui de Pyrrhus est haï. *** Lorsque Hermione revoit Oreste ; elle nespère quun reste de tendresse : elle reçoit un raz-de-marée damour. *** Ce que rejette Hermione en Oreste, cest sa propre image. Même involontairement, il réfléchit sa situation de femme trahie et abandonnée, ce quelle nie : la vanité la déchirant. *** En décidant de remettre Astyanax entre les mains des grecs, Pyrrhus effectue son premier revirement important. Auparavant, tout le monde cheminait dans son sens. Rejeté par Andromaque une nouvelle fois, il décide de faire volte-face. Dès lors, tout le monde fait volte-face avec lui. Le chahut est indescriptible, car nul nen veut rien laisser paraître et chacun veut préserver un semblant de cohérence par rapport à la ligne de conduite quil sétait préalablement choisie. *** Sur Andromaque, Pyrrhus veut exercer sa toute-puissance. Il laime en lavilissant. Parfois il invite Phoenix à venir jouir du spectacle de ses attraits mortifiés, mais le gouverneur refuse. Phoenix a bien jugé du caractère dAndromaque. Il sait quelle représente un réel danger pour lEtat. *** A la fin de lActe II, lindécision de Pyrrhus étant extrême, lacte III redémarre à partir de zéro. Comme au début de la pièce, nous retrouvons Pylade et Oreste. Oreste a échoué. Il nest pas parvenu à convaincre Hermione de le suivre à Sparte. Résolu à livrer lenfant aux Grecs, Pyrrhus se sépare dAndromaque et veut épouser Hermione. Après avoir tenté de fléchir la fille de Ménélas, procédant à la seconde phase de son plan, Oreste veut essayer de lenlever. Sil ny parvient pas, il lui restera encore la possibilité de passer en phase trois en mourant à ses yeux *** Laction dOreste (sa folie) comporte un agencement cartésien (Racine : 1639-1699, Descartes : 1596-1650). Sa folie suit le plan de lauteur (unité de temps, de lieu, daction, cinq actes, douze pieds ), mais également celui du personnage qui procède par esprit de déduction. Sa passion correspond peut-être à cet esprit de déduction poussé au paroxysme *** Pylade essaie de mettre les yeux Oreste en face des trous. Plutôt que de vouloir enlever Hermione, il lui conseille de la fuir à jamais, de se débarrasser de cette furie qui ne laime pas, qui ne laimera jamais, qui le déteste au contraire, et qui lui fera regretter toute sa vie (au cas où il se marierait avec elle) de lavoir directement ou indirectement séparée du seul homme quelle aimait. Pylade connaît Hermione dinstinct. *** Oreste nest pas aussi aveugle quil y paraît. Il perçoit quHermione ne laime pas, mais il veut lentraîner dans sa chute. Puisquil ne peut laimer à son gré, il veut compenser sa souffrance en lamenant à le haïr comme il a pu la haïr. *** Oreste ne voit que crimes, délits et malheurs impunis, tandis que son innocence est châtiée. Puisque la force du bien est vaincue, il projette de triompher par le mal. Quand il aura rejoint le camp des coupables, autrement dit des gagneurs, il saura pourquoi il a perdu : il aura devancé la vengeance divine. Etant donnés les malheurs qui lont frappé dans son innocence et les bonheurs qui ont échu aux coupables, sinterrogeant sur lexistence des dieux, il décide de devenir mécréant comme tout le monde *** Contrairement à Oreste, Pylade naime pas agir au grand jour. Comme Phoenix, Cléone et Céphise, qui sont les parts obscures de leurs maîtres respectifs, Pylade est la part obscure dOreste. Il manuvre dans lombre, il attend la nuit, il empreinte les voies secrètes. *** Attentive à ne pas se dédire, Hermione justifie limminence de son mariage avec Pyrrhus en sabritant derrière la fatalité du devoir des princesses qui les conduit parfois à épouser un homme quelles ne choisissent pas. Peu empressée de reconnaître son amour pour Pyrrhus, puisquelle prétendait le haïr quelques scènes auparavant, elle essaie de maintenir lapparence dune cohérence, mais léquilibre est précaire. *** Hermione na jamais soigné les plaies profondes quelle a reçues pendant la guerre de Troie. Elle voue une haine sans borne au peuple grec qui a tergiversé dix ans durant, devant les remparts défendus par Hector, avant de lui restituer sa mère. Seul Pyrrhus trouve grâce à ses yeux. Elle mesure le profit quelle en pourrait tirer assise à ses côtés. Si ce vaillant tombeur de Troie la choisissait, ne serait-ce pas la preuve quelle est digne de lui, et (qui sait ?) peut-être plus méritante que lui ? *** Contrairement à Pyrrhus qui a réussi à échapper à lombre dAchille, Hermione ne réussit pas à échapper à lombre dHélène. Fille dune femme célèbre, elle ne compte pour personne en son nom propre. Pétrie de complexes, elle voudrait exploser *** Pour sauver Astyanax, Andromaque sapprête à sagenouiller devant sa pire ennemie. Même allongée, elle estime que ses ennemis ne latteignent pas. Il ny a que le seul regard de son fils posé sur elle qui compte. *** Pyrrhus met toute lénergie de ses attaques dans lobtention dun seul regard dAndromaque. Il sait que sil la saisit par ce côté, il obtiendra tout. *** Pour gagner Andromaque, Pyrrhus est disposé à tout renier, tout renverser, tout trahir, à porter les coups les plus bas et les plus machiavéliques, à humilier tous ceux qui lentourent, en public ou en privé. *** La pureté peut tuer. A force de vertu, selon Céphise, Andromaque peut devenir criminelle. A son courage, Céphise oppose le pragmatisme ; à son incorruptibilité, laccommodement ; à son intransigeance, la souplesse du compromis. Astyanax vaut bien une concession. *** Pour Céphise, les morts sont morts. Il faut tourner la page, soccuper du présent mais aussi de lavenir. Les vivants doivent vivre et payer le prix exigé pour cela. Au passage, elle révise lhistoire, lave les atrocités que Pyrrhus a commises, blanchit ses meurtres et le disculpe. Ses positions coudoient celles du tyran. Pareillement soucieuse de passer outre la guerre de Troie, elle recommande à sa maîtresse de gommer le passé pour survivre. En cela, elle oublie lextermination dun peuple et lincendie dune cité. Elle soublie elle-même. *** Andromaque peut éventuellement pardonner. Oublier : jamais. *** Entre deux haines, Andromaque ne peut résoudre : ou épouser Pyrrhus ou livrer son fils au trépas. *** Chez Racine, la maîtrise du langage des personnages est totale : chaque mot compte. Les protagonistes ne disent jamais que ce quils veulent bien dire. La langue de Racine est performative : on fait ce quon y dit. Chose dite équivaut à chose faite. Doù limpossibilité pour Andromaque de prononcer les mots espérés par Céphise et attendus par Pyrrhus. *** Tous les personnages dAndromaque sont de grands rhétoriciens. Ils sont au pouvoir et ont le pouvoir du langage. Le vers est une arme, le vers est leur arme. *** Tous les huit ont en commun lart datténuer la trivialité de lexistence par le langage. Ils ont lart de dire les choses sans les dire. Dans ce domaine, Pyrrhus est le champion. *** Avec le seul pouvoir de la langue, Pyrrhus détient lart de retourner les situations les plus inconcevables. Il peut métamorphoser les bons en méchants, les forts en faibles, les coupables en innocents et les innocents en coupables. *** Le fait quAndromaque ait pu ériger en Epire un cénotaphe à la mémoire dHector démontre la tolérance (ou le cynisme) de Pyrrhus. *** A la fin de lActe III, les protagonistes nont pas avancé dun pas par rapport à lActe I. Seule la tension sest accrue. La tension ou la pression, au choix. Elle augmentera jusquà léclatement. *** Lurgence se fait de plus en plus pressante, le vertige de plus en plus grand, le tourbillon de plus en plus rapide. Une course contre le temps sengage. Andromaque doit se décider toujours plus vite. Et tout peut toujours changer, même in extremis. *** Au début de lActe IV, un miracle semble se produire : Andromaque paraît visitée. Lesprit qui la traverse semble aussi traverser la scène. *** Astyanax est sauvé. Pyrrhus la promis. Il nattendait quun mot dAndromaque. Ce mot si difficile à prononcer la été hors de scène, entre lActe III et lActe IV. En réalité, il na dailleurs même pas été énoncé ! Comme si, de toute façon, Andromaque ne le pouvait pas, eu égard pour elle-même et pour les autres. *** Andromaque ne reproche pas à Céphise dêtre Céphise, autrement dit de nêtre pas aussi déterminée quelle. Dailleurs, cest ce qui distingue les héros tragiques des confidents : on nattend pas dun confident quil adopte une attitude tragique. En témoignage damitié, elle lui confie ses dernières résolutions : elle ne trahira pas son époux, elle ne réveillera pas la douleur des troyens morts, elle nassurera pas sa vie au détriment de la mémoire, elle se mariera avec Pyrrhus, puis se suicidera. A cet instant, Céphise mesure létendue de son inanité. Certes, Andromaque ne lui reproche pas dêtre ce quelle est, à linverse dHermione qui reproche toujours à Cléone dêtre Cléone, mais la leçon est tout aussi cruelle ! et laveuglement de Céphise tout aussi absolu ! *** Cléone et Céphise comportent une différence notable. Les deux confidentes cherchent à se démarquer vis-à-vis de leurs maîtresses en prenant des initiatives. Au terme de la pièce, Céphise est revenue dans le giron dAndromaque, convaincue du bien-fondé de lattitude de sa maîtresse. Inversement, Cléone se démarque de plus en plus dHermione, au point de devenir presque autonome ; elle labandonne, se dirigeant seule vers le temple afin de savoir ce qui sy passe. Hermione ne reprendra jamais lavantage, Cléone séchappe définitivement *** Oreste se détache de Pylade, Cléone dHermione, Pyrrhus de Phoenix ; Céphise se rattache à Andromaque. Seuls ceux qui se solidarisent sont sauvés. *** Hermione a plusieurs entretiens avec Oreste : la première fois, elle était vaincue, mais révoltée ; la seconde fois, elle était impériale et victorieuse ; la troisième fois, elle est terrassée. Devenue indifférente à sa propre image, elle regagne lautre côté du miroir de lhumiliation. Sur cette autre rive, elle se métamorphose en machine à frapper ladversaire froidement. *** La passion pousse Oreste à prononcer des paroles qui sans doute dépassent sa pensée : rejeté par Hermione amoureuse des légendes (Pyrrhus), il prétend embraser la Grèce, damer le pion à Agamemnon, restituer la gloire à la fille dHélène, répéter la guerre de Troie Blessée dans sa chair, Hermione le prend au mot. *** La vengeance dHermione envers Pyrrhus nest pas motivée par la raison dEtat ; elle nest pas publique, mais privée. Cest une affaire confidentielle à laquelle Hermione veut apporter une réponse assortie. Elle ne tient pas à faire de publicité autour de sa misère : elle veut se venger hic et nunc. *** Oreste est empêtré dans le lacet de ses contradictions : comment obtiendra-t-il Hermione sans devenir lassassin de Pyrrhus contre qui il ne nourrit aucune haine sinon celle des Grecs ? Le contentieux étatique ne pouvant se régler sur le plan privé mais politique, Oreste tâche de soigner deux maux avec le même remède Les Grecs haïssent Pyrrhus parce quil épargne Astyanax, Hermione le hait parce quil labandonne. Bien que les deux haines soient distinctes, il espère que la vengeance publique des grecs suffira à apaiser la rancune dHermione. *** Dans lesprit dHermione, la faute que commet Pyrrhus à son égard équivaut à celle quil commet à légard de toute la Grèce. Ainsi, dans son esprit, sa condamnation équivaut à une sentence dEtat. *** Oreste espère, cest là sa tragédie. Il veut conquérir Hermione ; et il veut y croire jusquau bout. *** La visite du roi Pyrrhus à Hermione au dernier acte constitue le plus grand événement de la pièce. La surprise est immense, le coup de théâtre stupéfiant. *** Lorsquil visite Hermione, Pyrrhus plaide coupable. Décidé à tout avouer, il ne minimise pas ses erreurs et reconnaît toutes ses responsabilités. Oui, il est impardonnable. Oui, il délaisse Hermione au profit dAndromaque. Ses aveux délivrés, il recouvre le repos de lâme. Labcès percé, il peut aller épouser Andromaque *** Dénonçant les dérives du pouvoir, Hermione raille un conquérant qui sabaisse à sexcuser dun crime quil na pas commis puisque les conquérants disposent de tous les droits ! Tenir sa parole, lorsquon est tout-puissant, est dégradant, cest le propre des esclaves ! Les maîtres doivent user de leur parole à leur gré. Ils sont si souvent la proie de la perfidie quils peuvent sautoriser toutes les roueries ! *** Hermione attaque Pyrrhus au cur de sa gloire et de ses mérites. Elle laccuse davoir été le bourreau de Troie et de sêtre borné à tuer des vieillards, des femmes et des enfants. Elle le méprise avec autant dexcès quelle ladmirait. *** Acte V, croyant rejoindre Andromaque, Pyrrhus marche à la mort. De son côté, Hermione est seule, abandonnée dans le grand palais. A lextérieur, devant le pays en liesse, le destin se joue. Tout converge vers Pyrrhus, tout isole Hermione. Plus elle est niée, plus elle enrage. *** Hermione ne peut ni partir, ni rester, ni aimer, ni haïr, ni tuer, ni pardonner. Elle séjourne dans une sorte de no mans land doù il lui est impossible de sortir autrement que par la mort. *** Oreste a tué. Plutôt il a fait tuer. Quel acte manqué ! Il ne parvient même pas à devenir lui-même ! *** En reprochant à Oreste son manque dobservation, de discernement, de maturité, son côté pataud, sa serviabilité empressée, ses sentiments embarrassants, son manque desprit et de personnalité, sa faiblesse, son suivisme, et son crime, dont elle dénie toute responsabilité, Hermione lui déverse sur la tête une douche glacée. *** Aux yeux dHermione, Oreste est lunique responsable du carnage. Sil nétait pas venu en Epire se mêler de ce qui le regardait pas, Pyrrhus serait encore en vie ; Pyrrhus, Andromaque et elle partageraient encore tranquillement leur passion triangulaire. *** A la suite des abjurations dHermione, Oreste tombe des nues. Lui, qui depuis toujours sétait enfermé dans le mensonge, est rattrapé par la réalité. Ce tardif mais soudain retour de lucidité léblouit, lassourdit et finalement le rend fou. *** Le sang de Pyrrhus nayant pas coulé pour Hermione, il a coulé pour personne. Cette atteinte à la plus haute autorité de lEtat a été commise en vain ! *** Oreste connaît un double échec. Sur le plan personnel, il a tué Pyrrhus, mais il na pas obtenu Hermione. Sur le plan politique, suite au mariage dAndromaque et du roi défunt, Andromaque et Astyanax deviennent les maîtres de lEpire. Pour les Grecs, le retournement de situation est ahurissant. Lambassade dOreste aboutit au pire des cas de figure attendus par les Grecs : lexhumation de Troie. *** Pyrrhus mort, Andromaque a la présence desprit et lintelligence politique de rendre les devoirs funéraires quune épouse doit à son mari. Cette mort inespérée préserve sa vie et celle de son fils. Sans réaction immédiate de sa part, elle aurait pu être soupçonnée de complicité dassassinat. En prenant à son compte, la tristesse du peuple de lEpire et appelant à la vengeance, elle se fait lexpression de la volonté générale, assure à la fois la cohésion de la nation et la continuité de lEtat. Dans le chaos, elle se montre la plus lucide. Ses réflexes de reine, recouvrés instantanément, lui assurent la vie définitivement. *** Oreste ne peut survivre à la condamnation dHermione. Sil quitte lEpire, sans obtenir de démenti, il est mort. En voulant assumer pleinement le crime quil na pas directement commis, il manifeste un désir de rédemption héroïque. Malheureusement, cet acte de courage ultime est occulté par la mort dHermione, qui en se suicidant, ne pourra pas lui en savoir gré. *** Hermione morte, Oreste apprend quil est condamné à une vie médiocre interminable. Les autres règnent, agissent, se suicident ou sont assassinés, tandis quil est inapte à se réaliser. A trop vouloir saisir, il perd lamour, la gloire, la vie et la mort. En toute chose, il est le second. *** Pylade avertit Oreste quHermione se meurt. Comme Pyrrhus antérieurement, elle agonise. Chez Racine, on meurt à petit feu, jamais sur le coup.
Besançon, le 4 juin 1995, Jean-Michel Potiron. |
Les ultimes éclats
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La dialectique Bien longtemps avant lhistoire Andromaque, il y eut un âge dor où les hommes vivaient en harmonie avec les Dieux. Depuis, les hommes sont livrés à eux-mêmes. Ils vivent dans des hordes et sentredéchirent. Maladroits, féroces, artisans de leurs propres tourments, ils errent. Les plus forts usurpent la place divine. Les plus modestes choisissent de demeurer des hommes, et cest déjà beaucoup. Pyrrhus, Hermione, Oreste perdent parce quils veulent être des Dieux. Andromaque survit, parce quelle naspire jamais à être autre chose quune femme. Et les Dieux ? Ils ninterviennent plus. Ils brillent par leur absence. Ecurés par leurs créatures, ils se taisent. Ni imprécateurs, ni moqueurs, ni vengeurs, ils ne lancent aucun avertissement. Ils se contentent dêtre là, quelque part, à regarder et à écouter. Ils se contentent dêtre les Dieux.
Tragédie ou comédie La structure pastorale de lamour entraîne Andromaque vers la comédie. Les conflits entre lintérêt général et lintérêt particulier, la raison dEtat et la raison individuelle, le bien et le mal, le devoir et le droit, la ramènent vers la tragédie. Lorsque ma parole ne concerne que moi ou quun petit cercle fermé de personnes, elle est comique. Lorsque ma parole, mes actes ou mes silences influent, comme cela est le cas dans Andromaque, sur le sort de milliers de gens, elle est tragique. Lorsque les bons sont dun côté et les méchants de lautre, il y a comédie. Lorsque les personnages ne sont ni bons ni mauvais (mais quils sont tantôt tout lun ou tantôt tout lautre), il y a tragédie.
Ils ne souffrent pas damour Dans la tragédie dAndromaque, les souffrances sont extrêmes, les plaies profondes, les morsures douloureuses. Pyrrhus souffre de nêtre pas Achille. Il persécute Andromaque dans le but de rattraper lhistoire. A travers elle, cest Troie quil veut mettre à sac, définitivement Oreste souffre de ne pas parvenir à devenir lui-même. Nayant aucune prise sur le cours des événements, il feint le contraire ; spectateur, et non pas auteur, de sa vie, il subit. Ce sont les autres, les événements ou les éléments qui décident pour lui Hermione souffre dêtre la fille dHélène, qui ne bénéficie ni du même intérêt, ni du même destin. Elle aspire à la notoriété (et au pouvoir qui en résulte), mais la renommée se dérobe sous ses pieds. Naguère destinée à être reine, elle végète dans lombre et ne sy résout pas Andromaque accepte son destin. Victime de la persécution des autres, elle ne réclame rien (sinon la liberté daller et de venir et de voir son fils). Seule, elle ne vit pas de chimères.
L' entrée Hermione entre en scène comme lacteur de Kabuki se précipitant vers son destin. Loin de vouloir renoncer à Pyrrhus, au pouvoir, au palais, elle quitte la coulisse où se trouve Oreste et où se situe Cléone qui lui martèle des arguments quelle réprouve. Elle refuse de quitter lEpire. Rester en coulisse, cest demeurer vers Oreste. Entrer en scène, cest courir vers Pyrrhus. Cest courir à la tragédie.
L'échec des confidents Les personnages confidents tâchent, chacun à leur façon, de tirer leur maître hors de la tragédie. Ils luttent pour apaiser leurs souffrances et échouent. Pylade est entraîné dans le tourbillon dOreste. Afin daider son maître à posséder une emprise (même délictueuse) sur le cours de sa vie, il va jusquà jusquau bout, jusquà lassassinat, après un détour par la conspiration, la préméditation et la tentative denlèvement dune princesse. Plutôt que de linciter à sortir de la tragédie par le bas (en fuyant lEpire, Hermione et Pyrrhus), il lincite à sortir par le haut. En choisissant lalliance et la complicité avec Oreste, il défie la tragédie même. Son échec est total Devenu gênant à force de contestations, Phoenix est écarté par Pyrrhus. Le vieux gouverneur assiste impuissant à la triple chute du roi, de lEpire et de la Grèce tout entière. Quarrivera-t-il après lintronisation dAndromaque ? Comment Ménélas et les Grecs réagiront-ils à lannonce du double décès de Pyrrhus et dHermione et à la renaissance-surprise de Troie ? Sorienteront-ils vers la paix ou vers la guerre ? De son côté, Céphise tente de convaincre sa maîtresse dépouser son bourreau. Dans ce dessein, elle sadonne à toutes les compromissions. Elle le fait sincèrement, par amour pour sa maîtresse, jusquau moment où Andromaque lui délivre sa terrible leçon de morale et de courage. Céphise mesure alors létendue de son incurie. Ses conseils (sa principale raison dêtre) ont été inutiles. La démonstration est cruelle. Elle termine la pièce en muette. Son dernier mot : Hélas ! Les comportements de Pylade et de Céphise sont simples : Pylade choisit dépauler Oreste dans sa conquête dHermione ; après avoir tenté de convaincre sa maîtresse dépouser Pyrrhus, Céphise se range à son avis. Contrairement à Pylade et à Céphise qui, chacun de leur côté en compagnie leur maître, sont situés aux extrémités de la chaîne pastorale amoureuse, Cléone, à limage de sa maîtresse, est placée en son milieu. Son comportement est complexe, car la position de sa maîtresse est complexe. Poursuivie par Oreste quelle naime pas, cette dernière poursuit Pyrrhus, qui ne laime pas. De ce point de vue, la position de Cléone est comparable à celle de Phoenix. A lattention de Pyrrhus, Phoenix choisit Hermione au détriment dAndromaque (cest la raison pour laquelle Pyrrhus lécartera). Pour motiver son choix, il possède deux raisons : le maintien de la paix et la raison dEtat. A lattention de sa maîtresse, Cléone choisit Oreste au détriment de Pyrrhus. Pour quelle raison agit-elle de la sorte sinon pour soulager les souffrances dHermione ? La raison dEtat et la paix devraient militer en faveur de Pyrrhus : en effet, la fille de Ménélas est en droit dattendre de Pyrrhus quil lépouse. Mais à linstar de sa maîtresse, Cléone est divisée : dun côté, les souffrances dHermione pourraient être résorbées grâce à son mariage avec Oreste (mais elle ne laime pas) ; de lautre, la raison dEtat pourrait être satisfaite grâce à son mariage avec Pyrrhus (mais il ne laime pas). En faisant le choix dOreste, Cléone (à son insu ?) se coupe de sa maîtresse. Très vite, elle devine lanomalie de sa position. Au rebours de ce quHermione déclarait en effet dabord haut et fort, elle aime Pyrrhus, et non pas Oreste : elle se proclame même prête à tout pour le conquérir. Dès lors, Cléone souffre de ne pas savoir concilier les inconciliables. Sachant le moins bien ce quelle doit faire, elle est malheureuse. Sa division fait delle la plus tragique des confidents
Les tripes impériales Chez tous ces personnages, y compris chez Andromaque, une part primitive et bestiale les amène à lutter avec ardeur et violence pour la vie et même pour la mort lorsque la vie ny suffit plus. Nous ne sommes pas dans un monde où la pudeur, la retenue, la modestie et lhumilité règneraient ; mais où la passion, la voix du ventre et les tripes sont impériales.
Trop de vertu pourrait vous rendre criminelle Andromaque nimagine pas son alliance avec Pyrrhus, sinon elle nierait son passé, son histoire, sa culture, sa langue, le massacre de son peuple, la mort de son mari, la mort de ses frères et de ses surs, tout ce qui la fonde. En voulant la convaincre de lépouser, Pyrrhus cherche à lui voler son âme et à pratiquer sur elle un lavage de cerveau. Afin de vaincre Troie à jamais, de rattraper (illusoirement) le cours de lHistoire, de devenir légal dAchille et le successeur dHector, il lencourage à se nier. En tenant compte de sa situation de femme esclave, prisonnière, isolée, exilée et vaincue, Andromaque sefforce de demeurer fidèle aux principes fondateurs de Troie dont Astyanax constitue le symbole à la fois du passé et de lavenir. Autour delle, elle ne côtoie que des êtres qui l'incitent à abdiquer. Elle ne capitule pas, mais à quel prix ! Jusquoù défendre ses convictions ? Jusquà mettre sa vie en jeu ? Andromaque répond par laffirmative à cette question et sort indemne de ce conflit. Cependant, deux morts et un pays situé au bord de la guerre civile viennent rappeler que, si cette aventure trouve une fin heureuse pour Andromaque, elle sachève au point-limite où la vertu pourrait devenir fasciste.
Un conte Il était une fois lhistoire dun ancien grand pays : la Grèce, et dune ancienne grande civilisation : Troie. La guerre qui, dix ans durant, avait déchiré ces deux grandes nations et qui avait vu périr les plus grands représentants des deux camps, était achevée depuis un an. Dénués de desseins, leurs survivants (leurs enfants devenus adultes) possédaient en partage les places quoccupaient autrefois leurs parents. Munis dun sceptre trop grand pour eux, dont ils méconnaissaient le mode demploi, ils lutilisaient à la diable (ce qui les rendaient très dangereux), ou, sans éthique, sen servaient à leurs propres fins. Au moment où lon croyait la guerre terminée (mais Dieu que les guerres sont difficiles à achever !), on apprenait que lennemi troyen sapprêtait à renaître de ses cendres. Astyanax, dernier héritier de Priam, vivait encore. Lun des princes, un jour destiné à devenir roi des rois à la succession de Ménélas, le protégeait. La Grèce était au bord de la guerre civile. A la veille de ce conflit, quatre grandes figures (Andromaque, Pyrrhus, Hermione, Oreste) vivaient leurs liaisons, emplies de passions, damour, de haine et de déchirements, dans lignorance absolue de la situation, en marge de létat dalerte générale, dans le mépris total de leurs compatriotes et à lécart du bruit de bottes qui montait.
Le fils dAgamemnon Il était une fois, Oreste, fils dAgamemnon (le premier roi des rois), prince de son état. Suite à la guerre de Troie, où il avait tout perdu (sa petite sur, son père, sa mère ), il nenvisageait nulle autre solution, afin de redonner un sens à sa vie, que dépouser Hermione, lélue de son cur, dans lespoir de devenir un jour, grâce à ce mariage, roi des Grecs à la succession de son père, et de mettre un terme à la malédiction (les Atrides) qui frappait sa famille depuis si longtemps. A plusieurs reprises, il avait essayé de la conquérir, mais sans succès. Le cur meurtri, il décida de sengager dans larmée. Sur les champs de bataille, il espérait peut-être devenir glorieux, et pourquoi pas, attirer son attention une ultime fois ; à moins que sa volonté ne se résuma à mourir. Par hasard, un jour, il entendit parler de sa bien-aimée fatidique. Il apprit que son rival, Pyrrhus, la délaissait au profit dune autre : Andromaque. Aux yeux de la Grèce, cette permutation entre deux femmes constituait une affaire dEtat ; aux yeux dOreste, elle représentait une aubaine. Aussitôt, il prit le chemin de lEpire. De passage à Athènes, où les princes disputaient de lopportunité de faire la guerre à Pyrrhus, il posa sa candidature afin de devenir porte-parole de leur ultimatum. Elu, il prit la mer en habit dambassadeur et accosta en Epire. Peu soucieux de cette négociation pour la paix, il regardait la conquête dHermione comme seule digne dintérêt
Le fils dAchille Il était une fois Pyrrhus. Au contraire de son père Achille (héros exemplaire de Troie), il avait participé à cette guerre pour le gain dun résultat nul. Afin de prendre sa revanche, fanatique partisan de la poursuite de la guerre, il convoitait la mise à terre de sa dernière survivante Andromaque, ancienne reine de lIlion. Bien quelle eût conservé la grandeur et la noblesse dautrefois, elle ne représentait plus rien en dehors du (défunt) souvenir de Troie. Tandis quen vain depuis un an il essayait de lépouser, un ambassadeur débarquait aux portes de son palais. Cétait Oreste, le fils dAgamemnon. Il venait lui ôter son os à ronger
La fille dHélène Il était une fois, Hermione, dont la mère Hélène avait déclenché la plus grande guerre de tous les temps. Considérant son pays en ruines, elle remisait tous ses espoirs en Pyrrhus. Seul, lexterminateur de Troie pouvait la secourir. Seul, il pouvait la sacrer reine des Grecs, la hisser au niveau de sa mère et laider à devenir Hélène-même. Par malheur, depuis un an, son champion, menaçant de labandonner pour une autre, la confinait comme une vulgaire courtisane aux confins de son palais. Par dépit, elle dénonça lexistence dAstyanax, fils rescapé dHector et dAndromaque, devenant la source dun engrenage prédestiné à se retourner contre elle. Laffaire privée devint publique et aussitôt revêtit lenvergure dune affaire dEtat. Son prétendant, le prince Oreste, que tant de fois elle avait congédié, ayant appris la nouvelle, venait la réclamer. Son père ordonnait quelle rentrât à Sparte : ce quelle parvint à faire, par le suicide, une fois Pyrrhus décédé et lEmpire dévasté
La veuve dHector Il était une fois une autre femme, Andromaque. Parce quelle réclamait le droit de vivre en paix avec son fils, dans le souvenir de son défunt mari, avec lautorisation de maintenir vivantes sa culture, sa langue et sa civilisation, elle était responsable de tout cela
Epilogue : La fraternité et la colère Le spectacle étant construit,
il faut désormais lachever. Il ne comporte aucune
béquille, ni pour lacteur, ni pour le spectateur.
De la part de lun et de lautre, il réclame
un grand effort. Pour le jouer, les acteurs doivent
revenir à une manière brute, non-réfléchie, jetée et
sale (Il faut accepter de se salir). Ils ne doivent pas
arranger, ennoblir, rendre décent ou respectable, ou
pire encore transmettre. Le spectacle sera dautant
mieux reçu, que lacteur ne laura pas
transmis, mais quil laura donné en se
donnant totalement. Ce spectacle ne comporte rien.
Dun côté, un plateau vide et immense, lieu de
sacrifice et de don, présente des acteurs tout feu tout
flamme. De lautre, un public hébété recueille ce
don. Tout marche, si tout est jeté. Tout échoue, si
tout est prémédité. Il ny a pas de cadeau à
faire au public. Il ny a pas à chercher à
laider ou à le ménager. Aide-toi et le ciel
taidera. Entre lacteur et le spectateur,
cest chacun sa peau. Si lacteur ne va pas au
bout de lui-même, le spectateur devine la structure, la
métrique, la mathématique du vers. Lacteur ne
doit pas sabriter derrière lalexandrin ou le
bien-dire. Il éprouve des émotions totales et ces
émotions sexpriment en alexandrins, nuance ! Au
centre de la tragédie, autrement dit au centre de
lalexandrin, il y a lhomme. Seules la
grandeur, la noblesse et la décadence de lhomme
prévalent. Un jour H. T. ma dit : " Tu
tadresses à un public idéal. " Eh, bien oui
! Ce spectacle dénonce les autres spectacles trop
nombreux qui tirent le spectateur vers le bas. Il
veut le tirer vers le haut, au point où acteurs et
spectateurs se retrouvent confraternellement. Ce
spectacle est un spectacle de la fraternité. De la vraie
fraternité, de la fraternité exigeante. Cest un
spectacle où lacteur considère le spectateur et
lui dit : " Regarde-moi, je suis ton égal.
Cest toi que tu contemples au travers de moi
" Ce spectacle est né de la colère, en raison du
manque de respect pour le public, du manque damour
pour lart, du manque de respect et damour
pour la chose humaine, il doit revenir à la colère.
Avec Andromaque, il faut taper fort, hurler, cogner un
grand coup sur la table. Il ne faut pas calculer,
chercher à faire un bon spectacle bien ficelé et bien
intelligent. Il faut gueuler. Parce que cela commence à
bien faire ! Il faut le bâcler. Les personnages doivent
être grands, forts, majestueux, de grands hommes. Ils
doivent repousser toute bassesse, toute concession, toute
compromission vis-à-vis du théâtre lui-même. Ce
spectacle ne doit pas vouloir aller dans le sens du
public, mais il doit vouloir lélever, le rehausser
(les tragédies ont été écrites pour élever les
âmes). Il doit taper fort demblée et ne pas
baisser dintensité. Cest le public qui doit
venir à lui, irrésistiblement happé, entraîné dans
le torrent de cette grande colère. Il faut le faire
dun jet, dun trait, dun coup, comme un
coup de poing. Besançon, le 8 novembre 1995, Jean-Michel Potiron. |