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Ruines de Titans

Petits éclats dramaturgiques autour de la création
d’Andromaque de Jean Racine

de Jean-Michel Potiron

 

" Pour le divin Hector, [Achille] imagina un traitement affreux : des deux pieds, par derrière, il lui perça les tendons, du talon à la cheville, y attacha des courroies, à son char les lia, et laissa traîner la tête ; puis, sur son char montant, après avoir pris les armes glorieuses, il fouetta pour pousser les chevaux, qui tous volèrent de bon cœur. Le cadavre traîné soulevait la poussière ; alentour, ses cheveux sombres se répandaient, et sa tête entière, dans la poussière, gisait, elle avant si gracieuse ! /…/ Sa mère s’arrachait les cheveux. Elle jeta son voile loin d’elle, et poussa un grand cri, en voyant son enfant. Son père gémit pitoyablement ; et alentour, le peuple s’abandonnait aux cris et aux gémissements, par la ville. C’était absolument comme si, tout entière, Ilion au front sourcilleux eût brûlé, depuis le sommet. "
L’Iliade
, Homère.

 


 

Les Petits éclats


" Il y a vraiment des siècles où l’âme se rendort et où personne ne s’en inquiète plus. "
Le trésor des humbles
, Maurice Maeterlinck.

 

Puisque ça commence par : ‘‘oui’’, tout ce qui suit doit-il être considéré comme vrai ?

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Andromaque est une pièce qui ne supporterait pas le théâtre, le factice et le carton-pâte. Un décor serait déplacé. La scène doit être violemment dépouillée et ne peut rien tolérer d’autre que le vide et le néant. Ni voile, ni dorure, ni fioriture. Il n’y a pas d’autre issue que la vérité et la sincérité dans un théâtre nu. Tout ce qui serait faux jurerait, polluerait, empêcherait la compréhension. Les acteurs auraient beau se démener, ils ne réussiraient pas à nous faire oublier l’énorme mensonge placé tout autour d’eux. Dans cet univers, même le symbole aura du mal à se faire accepter.

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Il n’y a qu’un seul mensonge dans Andromaque qui soit acceptable (parce qu’il est incontournable). C’est l’alexandrin.

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Une seul chose compte, les acteurs doivent être à fleur de peau. Dans un monde où tout le monde ment, ils doivent être viscéralement sincères et viscéralement eux-mêmes.

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Ils ne doivent pas chercher à nier le poème, mais trouver leur propre musique, leur propre façon de jouer avec les sons. Ils ne doivent pas ramener le texte à eux, mais aller à lui.

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Ils souffrent, c’est indéniable. Mais bien qu’ils se fassent un mal de chien, qu’ils pleurent et qu’ils meurent, peut-être sont-ils beaux, jeunes, frais, coloriés, printaniers ? Oui, c’est ça. Peut-être sont-ils printaniers ?

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Ils vivent sur les ruines de Troie. Ils marchent sur les cadavres encore fumants d’une guerre qu’ils sont constamment proches d’exhumer et de recommencer bien qu’ils ne disposent plus de la magnificence et de la grandeur d’autrefois.

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Exceptés Andromaque, Phoenix et Pyhrrus, qui ont connus la guerre, tous les autres sont les enfants de ceux qui se sont battus de part et d’autre des remparts de Troie, autrement dit, les enfants d’anciens héros de guerre ou d’anciens hommes d’Etat.

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L’empire est en déclin. Les blasons sont ternis. Seuls Andromaque, Phoenix et à une moindre mesure Pyrrhus ont conservé les débris d’une splendeur révolue.

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Dans les couloirs et les corridors du palais de Pyrrhus, on trame les assassinats, on fomente les coups fourrés, on conspire les coups d’Etat.

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Phoenix a été le gouverneur d’Achille avant d’avoir été celui de Pyrrhus. Il a fait l’un puis l’autre, le père et le fils. Il a précédé, connu et survécu à la guerre de Troie. Il incarne à la fois la mémoire (peu bavarde) et la continuité de l’Etat.

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La vie d’Astyanax constitue un enjeu politique majeur. Un conflit entre les princes grecs est à craindre. La guerre civile est proche. Pour éviter le pire, un ambassadeur, Oreste, est mandaté auprès de Pyrrhus. Par malheur, son véritable objectif n’est pas d’obtenir l’enfant mais d’enlever Hermione, sa princesse, venue en Epire, il y a un an. Comme Ménélas autrefois, il vient récupérer son ‘‘Hélène’’ (l’une étant d’ailleurs la fille de l’autre). A son niveau, il mène sa propre guerre de Troie. La raison d’Etat est foulée au pied. Son ambassade, la politique et les périls sont envoyés au diable. Il aime. Pour connaître son sort, il vient jouer son va-tout.

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C’est Pylade qui pousse Oreste à jouer sur deux tableaux à la fois : le public et le privé. C’est une chance pour Oreste : sans Pylade, il ne franchirait pas un acte. A leur exemple, tous mettent la politique aux services de leurs intérêts particuliers.

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Pylade est la bouée d’Oreste, parant toujours au plus pressé pour colmater ses brèches. Il est le poisson-pilote d’un requin aveugle. Dans le paysage sombre et mélancolique d’Oreste, il apparaît comme un rayon de lumière.

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Lorsque Oreste vient réclamer la tête d’Astyanax, Pyrrhus commence par s’étonner du fait que la Grèce entière et tous ses princes rassemblés s’inquiètent, par l’entremise du fils d’Agamemnon, d’une si petite affaire. Pourquoi ne renvoie-t-il pas alors tout simplement l’émissaire et déploie-t-il une panoplie d’arguments visant à couvrir des faits qu’il qualifie lui-même d’insignifiants ? Défendrait-il la vie de cet enfant avec autant de zèle s’il se sentait irréprochable et si cette vie ne lui servait pas de monnaie d’échange auprès d’Andromaque ?

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Parce que les personnages désirent obtenir deux choses incompatibles à la fois, la tragédie est inévitable.

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Hermione hésite constamment entre deux attitudes : rester ou partir. N’ayant pas la force de choisir, elle est toujours sur le pied de guerre, sur le point de…, ‘‘bagages à la main’’.

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Chaque fois que Pyrrhus voit Andromaque, il la harcèle. Que risque-t-il ? Il est chez lui, elle est en son pouvoir.

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Pyrrhus est décadent, mais avec modération. Il s’agit d’une décadence morale. Cette décadence n’accède pas au point où il se couperait à jamais d’Andromaque. Après sa mort, elle projette de lui confier son fils tout de même…

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Persécutée, prisonnière, esclave, sans mari, sans nation, exilée, déchue, séparée de son enfant, harcelée par son ennemi qui veut l’épouser, Andromaque reste digne, droite, incorruptible, fidèle à ses convictions, à son honneur, à son sang, à la mémoire de son époux et de son peuple. Tandis que Pyrrhus ne cesse de lui promettre monts et merveilles, elle ne cesse de revendiquer son rang d’esclave, attelé aux droits (modestes de préférence) réservés généralement aux vaincus.

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La gloire d’Andromaque et d’Astyanax se conjugue au passé. Seule, la considération du présent occupe Andromaque. Elle ne spécule pas sur la renaissance de Troie. Troie est et restera en cendres. Aujourd’hui, elle veut vivre, sans renier ni oublier le passé. Elle ne réclame qu’une chose : un exil à défaut d’un asile.

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Selon Andromaque, contrairement à ce que croit Pyrrhus, on ne répare pas ce qui a été détruit, on ne réécrit pas l’histoire, on ne revient pas sur le passé. Le mal qui a été commis à Troie est irrémédiable.

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Andromaque, sans doute, est restée très belle ; et cette beauté persistante attire et à la fois irrite Pyrrhus. Ce qu’il vise à travers elle, c’est la domination consommée de Troie. C’est le travail d’Achille et le sien, c’est la guerre qu’il veut achever. Non par le moyen d’Astyanax ainsi que le font les grecs, mais par celui d’Andromaque. La soumission de cette femme toujours aussi belle, naguère si puissante, si flamboyante, si irradiante, constitue le seul spectacle qui prévale. Sous une douceur apparente, une profonde haine et un profond sadisme animent Pyrrhus. Plus il l’humilie et plus elle lui résiste, plus elle devient désirable à son goût. Qu’adviendrait-il si elle cédait ? Il la livrerait aux fauves.

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Pyrrhus persécute Andromaque parce qu’elle est Andromaque. Elle a été la femme d’Hector. Elle est de la génération de son père (Achille). En l’épousant, Pyrrhus rattrape le père et le devient.

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Si Hermione cultive son amour-propre blessé à mort, Oreste ne possède plus un gramme d’amour-propre. Il ne recèle plus ni orgueil, ni volonté, ni personnalité L’amour en lui a tué l’amour-propre. Son désir de reconnaissance est extrême, mais son manque de confiance en lui est total. Leur violence, leur colère, leur souffrance sont à la mesure de leur dépit et de leur rang. Le tourment d’Oreste est celui d’un homme mythologique et non pas celui d’un homme commun. Oreste est un prince. Hermione est une princesse. Ce sont des demi-dieux. Leurs passions ne sont pas les nôtres. Même lorsqu’ils sont vils et lâches, leurs luttes ne sont jamais basses mais titanesques.

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Hermione est tout orgueil, toute haine ; son souterrain, c’est l’amour. Andromaque est tout amour ; son souterrain c’est la haine.

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En se remettant au vouloir de sa confidente, Hermione s’abandonne à son destin. Mais comme il fallait s’y attendre, face à Pyrrhus, à Oreste et à Andromaque, Cléone ne fait pas le poids. Invitée par sa maîtresse à prendre des responsabilités, à jouer dans la cour des grands, sans en avoir ni l’envergure ni les moyens, elle va s’y casser les dents.

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Cléone et Céphise sont des boîtes d’enregistrement à confidences. Les confidences sont unilatérales, elles transitent uniquement dans le sens maître-esclave. La réciproque est inconcevable. Si une brusque envie de se confier éprenait Cléone ou Céphise, elles seraient aussitôt considérées comme des demeurées. Toute vie privée leur est interdite. Elles n’ont pas d’autres choix que d’être les bienveillantes oreilles de leurs maîtresses.

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Les femmes, lorsqu’elles sont aimées chez Racine, doivent aimer en retour si elles ne veulent pas être cataloguées d’inhumaines. Seules les femmes soumises aux moindres désirs des hommes méritent la qualité d’ "être humain".

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Où que Pyrrhus pose les yeux, il voit Andromaque : elle est partout. Il pense qu’elle le dédaigne uniquement par orgueil. Pas un instant, il ne croit en sa droiture et en son intégrité. Selon lui, la pureté n’existe pas, tout s’achète. Cette femme n’est pas pure, elle est vaniteuse. Il la juge à l’aune de lui-même.

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Sans masque, sans bouclier, sans armure, transparent, Oreste avance nu comme un enfant. Face aux armes d’Hermione, il s’offre à elle tout entier. Il devine le danger que constituent ses sentiments non payés de retour mais ne parvient pas à les réfréner.

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Hermione et Oreste ont un ego ruiné. Mais, tandis que l’ego d’Oreste implose, celui d’Hermione explose. Celui d’Andromaque est sublimé, tandis que celui de Pyrrhus est haï.

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Lorsque Hermione revoit Oreste ; elle n’espère qu’un ‘‘reste de tendresse’’ : elle reçoit un raz-de-marée d’amour.

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Ce que rejette Hermione en Oreste, c’est sa propre image. Même involontairement, il réfléchit sa situation de femme trahie et abandonnée, ce qu’elle nie : la vanité la déchirant.

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En décidant de remettre Astyanax entre les mains des grecs, Pyrrhus effectue son premier revirement important. Auparavant, tout le monde cheminait dans son sens. Rejeté par Andromaque une nouvelle fois, il décide de faire volte-face. Dès lors, tout le monde fait volte-face avec lui. Le chahut est indescriptible, car nul n’en veut rien laisser paraître et chacun veut préserver un semblant de cohérence par rapport à la ligne de conduite qu’il s’était préalablement choisie.

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Sur Andromaque, Pyrrhus veut exercer sa toute-puissance. Il l’aime en l’avilissant. Parfois il invite Phoenix à venir jouir du spectacle de ses attraits mortifiés, mais le gouverneur refuse. Phoenix a bien jugé du caractère d’Andromaque. Il sait qu’elle représente un réel danger pour l’Etat.

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A la fin de l’Acte II, l’indécision de Pyrrhus étant extrême, l’acte III redémarre à partir de zéro. Comme au début de la pièce, nous retrouvons Pylade et Oreste. Oreste a échoué. Il n’est pas parvenu à convaincre Hermione de le suivre à Sparte. Résolu à livrer l’enfant aux Grecs, Pyrrhus se sépare d’Andromaque et veut épouser Hermione. Après avoir tenté de fléchir la fille de Ménélas, procédant à la seconde phase de son plan, Oreste veut essayer de l’enlever. S’il n’y parvient pas, il lui restera encore la possibilité de passer en phase trois en mourant à ses yeux…

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L’action d’Oreste (sa folie) comporte un agencement cartésien (Racine : 1639-1699, Descartes : 1596-1650). Sa folie suit le plan de l’auteur (unité de temps, de lieu, d’action, cinq actes, douze pieds…), mais également celui du personnage qui procède par esprit de déduction. Sa passion correspond peut-être à cet esprit de déduction poussé au paroxysme…

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Pylade essaie de mettre les yeux Oreste en face des trous. Plutôt que de vouloir enlever Hermione, il lui conseille de la fuir à jamais, de se débarrasser de cette furie qui ne l’aime pas, qui ne l’aimera jamais, qui le déteste au contraire, et qui lui fera regretter toute sa vie (au cas où il se marierait avec elle) de l’avoir directement ou indirectement séparée du seul homme qu’elle aimait. Pylade connaît Hermione d’instinct.

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Oreste n’est pas aussi aveugle qu’il y paraît. Il perçoit qu’Hermione ne l’aime pas, mais il veut l’entraîner dans sa chute. Puisqu’il ne peut l’aimer à son gré, il veut compenser sa souffrance en l’amenant à le haïr comme il a pu la haïr.

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Oreste ne voit que crimes, délits et malheurs impunis, tandis que son innocence est châtiée. Puisque la force du bien est vaincue, il projette de triompher par le mal. Quand il aura rejoint le camp des coupables, autrement dit des gagneurs, il saura pourquoi il a perdu : il aura devancé la vengeance divine. Etant donnés les malheurs qui l’ont frappé dans son innocence et les bonheurs qui ont échu aux coupables, s’interrogeant sur l’existence des dieux, il décide de devenir mécréant comme tout le monde…

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Contrairement à Oreste, Pylade n’aime pas agir au grand jour. Comme Phoenix, Cléone et Céphise, qui sont les parts obscures de leurs maîtres respectifs, Pylade est la part obscure d’Oreste. Il manœuvre dans l’ombre, il attend la nuit, il empreinte les voies secrètes.

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Attentive à ne pas se dédire, Hermione justifie l’imminence de son mariage avec Pyrrhus en s’abritant derrière la fatalité du devoir des princesses qui les conduit parfois à épouser un homme qu’elles ne choisissent pas. Peu empressée de reconnaître son amour pour Pyrrhus, puisqu’elle prétendait le haïr quelques scènes auparavant, elle essaie de maintenir l’apparence d’une cohérence, mais l’équilibre est précaire.

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Hermione n’a jamais soigné les plaies profondes qu’elle a reçues pendant la guerre de Troie. Elle voue une haine sans borne au peuple grec qui a tergiversé dix ans durant, devant les remparts défendus par Hector, avant de lui restituer sa mère. Seul Pyrrhus trouve grâce à ses yeux. Elle mesure le profit qu’elle en pourrait tirer assise à ses côtés. Si ce vaillant tombeur de Troie la choisissait, ne serait-ce pas la preuve qu’elle est digne de lui, et (qui sait ?) peut-être plus méritante que lui ?

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Contrairement à Pyrrhus qui a réussi à échapper à l’ombre d’Achille, Hermione ne réussit pas à échapper à l’ombre d’Hélène. Fille d’une femme célèbre, elle ne compte pour personne en son nom propre. Pétrie de complexes, elle voudrait exploser…

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Pour sauver Astyanax, Andromaque s’apprête à s’agenouiller devant sa pire ennemie. Même allongée, elle estime que ses ennemis ne l’atteignent pas. Il n’y a que le seul regard de son fils posé sur elle qui compte.

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Pyrrhus met toute l’énergie de ses attaques dans l’obtention d’un seul regard d’Andromaque. Il sait que s’il la saisit par ce côté, il obtiendra tout.

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Pour gagner Andromaque, Pyrrhus est disposé à tout renier, tout renverser, tout trahir, à porter les coups les plus bas et les plus machiavéliques, à humilier tous ceux qui l’entourent, en public ou en privé.

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La pureté peut tuer. A force de vertu, selon Céphise, Andromaque peut devenir criminelle. A son courage, Céphise oppose le pragmatisme ; à son incorruptibilité, l’accommodement ; à son intransigeance, la souplesse du compromis. Astyanax vaut bien une concession.

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Pour Céphise, les morts sont morts. Il faut tourner la page, s’occuper du présent mais aussi de l’avenir. Les vivants doivent vivre et payer le prix exigé pour cela. Au passage, elle révise l’histoire, lave les atrocités que Pyrrhus a commises, blanchit ses meurtres et le disculpe. Ses positions coudoient celles du tyran. Pareillement soucieuse de passer outre la guerre de Troie, elle recommande à sa maîtresse de gommer le passé pour survivre. En cela, elle oublie l’extermination d’un peuple et l’incendie d’une cité. Elle s’oublie elle-même.

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Andromaque peut éventuellement pardonner. Oublier : jamais.

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Entre deux haines, Andromaque ne peut résoudre : ou épouser Pyrrhus ou livrer son fils au trépas.

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Chez Racine, la maîtrise du langage des personnages est totale : chaque mot compte. Les protagonistes ne disent jamais que ce qu’ils veulent bien dire. La langue de Racine est performative : on fait ce qu’on y dit. Chose dite équivaut à chose faite. D’où l’impossibilité pour Andromaque de prononcer les mots espérés par Céphise et attendus par Pyrrhus.

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Tous les personnages d’Andromaque sont de grands rhétoriciens. Ils sont au pouvoir et ont le pouvoir du langage. Le vers est une arme, le vers est leur arme.

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Tous les huit ont en commun l’art d’atténuer la trivialité de l’existence par le langage. Ils ont l’art de dire les choses sans les dire. Dans ce domaine, Pyrrhus est le champion.

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Avec le seul pouvoir de la langue, Pyrrhus détient l’art de retourner les situations les plus inconcevables. Il peut métamorphoser les bons en méchants, les forts en faibles, les coupables en innocents et les innocents en coupables.

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Le fait qu’Andromaque ait pu ériger en Epire un cénotaphe à la mémoire d’Hector démontre la tolérance (ou le cynisme) de Pyrrhus.

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A la fin de l’Acte III, les protagonistes n’ont pas avancé d’un pas par rapport à l’Acte I. Seule la tension s’est accrue. La tension ou la pression, au choix. Elle augmentera jusqu’à l’éclatement.

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L’urgence se fait de plus en plus pressante, le vertige de plus en plus grand, le tourbillon de plus en plus rapide. Une course contre le temps s’engage. Andromaque doit se décider toujours plus vite. Et tout peut toujours changer, même in extremis.

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Au début de l’Acte IV, un miracle semble se produire : Andromaque paraît visitée. L’esprit qui la traverse semble aussi traverser la scène.

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Astyanax est sauvé. Pyrrhus l’a promis. Il n’attendait qu’un mot d’Andromaque. Ce mot si difficile à prononcer l’a été hors de scène, entre l’Acte III et l’Acte IV. En réalité, il n’a d’ailleurs même pas été énoncé ! Comme si, de toute façon, Andromaque ne le pouvait pas, eu égard pour elle-même et pour les autres.

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Andromaque ne reproche pas à Céphise d’être Céphise, autrement dit de n’être pas aussi déterminée qu’elle. D’ailleurs, c’est ce qui distingue les héros tragiques des confidents : on n’attend pas d’un confident qu’il adopte une attitude tragique. En témoignage d’amitié, elle lui confie ses dernières résolutions : elle ne trahira pas son époux, elle ne réveillera pas la douleur des troyens morts, elle n’assurera pas sa vie au détriment de la mémoire, elle se mariera avec Pyrrhus, puis se suicidera. A cet instant, Céphise mesure l’étendue de son inanité. Certes, Andromaque ne lui reproche pas d’être ce qu’elle est, à l’inverse d’Hermione qui reproche toujours à Cléone d’être Cléone, mais la leçon est tout aussi cruelle ! et l’aveuglement de Céphise tout aussi absolu !

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Cléone et Céphise comportent une différence notable. Les deux confidentes cherchent à se démarquer vis-à-vis de leurs maîtresses en prenant des initiatives. Au terme de la pièce, Céphise est revenue dans le giron d’Andromaque, convaincue du bien-fondé de l’attitude de sa maîtresse. Inversement, Cléone se démarque de plus en plus d’Hermione, au point de devenir presque autonome ; elle l’abandonne, se dirigeant seule vers le temple afin de savoir ce qui s’y passe. Hermione ne reprendra jamais l’avantage, Cléone s’échappe définitivement…

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Oreste se détache de Pylade, Cléone d’Hermione, Pyrrhus de Phoenix ; Céphise se rattache à Andromaque. Seuls ceux qui se solidarisent sont sauvés.

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Hermione a plusieurs entretiens avec Oreste : la première fois, elle était vaincue, mais révoltée ; la seconde fois, elle était impériale et victorieuse ; la troisième fois, elle est terrassée. Devenue indifférente à sa propre image, elle regagne l’autre côté du miroir de l’humiliation. Sur cette autre rive, elle se métamorphose en machine à frapper l’adversaire froidement.

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La passion pousse Oreste à prononcer des paroles qui sans doute dépassent sa pensée : rejeté par Hermione amoureuse des légendes (Pyrrhus), il prétend embraser la Grèce, damer le pion à Agamemnon, restituer la gloire à la fille d’Hélène, répéter la guerre de Troie… Blessée dans sa chair, Hermione le prend au mot.

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La vengeance d’Hermione envers Pyrrhus n’est pas motivée par la raison d’Etat ; elle n’est pas publique, mais privée. C’est une affaire confidentielle à laquelle Hermione veut apporter une réponse assortie. Elle ne tient pas à faire de publicité autour de sa misère : elle veut se venger hic et nunc.

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Oreste est empêtré dans le lacet de ses contradictions : comment obtiendra-t-il Hermione sans devenir l’assassin de Pyrrhus contre qui il ne nourrit aucune haine sinon celle des Grecs ? Le contentieux étatique ne pouvant se régler sur le plan privé mais politique, Oreste tâche de soigner deux maux avec le même remède… Les Grecs haïssent Pyrrhus parce qu’il épargne Astyanax, Hermione le hait parce qu’il l’abandonne. Bien que les deux haines soient distinctes, il espère que la vengeance publique des grecs suffira à apaiser la rancune d’Hermione.

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Dans l’esprit d’Hermione, la faute que commet Pyrrhus à son égard équivaut à celle qu’il commet à l’égard de toute la Grèce. Ainsi, dans son esprit, sa condamnation équivaut à une sentence d’Etat.

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Oreste espère, c’est là sa tragédie. Il veut conquérir Hermione ; et il veut y croire jusqu’au bout.

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La visite du roi Pyrrhus à Hermione au dernier acte constitue le plus grand événement de la pièce. La surprise est immense, le coup de théâtre stupéfiant.

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Lorsqu’il visite Hermione, Pyrrhus plaide coupable. Décidé à tout avouer, il ne minimise pas ses erreurs et reconnaît toutes ses responsabilités. ‘‘Oui, il est impardonnable. Oui, il délaisse Hermione au profit d’Andromaque.’’ Ses aveux délivrés, il recouvre le repos de l’âme. L’abcès percé, il peut aller épouser Andromaque…

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Dénonçant les dérives du pouvoir, Hermione raille un conquérant qui s’abaisse à s’excuser d’un crime qu’il n’a pas commis puisque les conquérants disposent de tous les droits ! Tenir sa parole, lorsqu’on est tout-puissant, est dégradant, c’est le propre des esclaves ! Les maîtres doivent user de leur parole à leur gré. Ils sont si souvent la proie de la perfidie qu’ils peuvent s’autoriser toutes les roueries !

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Hermione attaque Pyrrhus au cœur de sa gloire et de ses mérites. Elle l’accuse d’avoir été le bourreau de Troie et de s’être borné à tuer des vieillards, des femmes et des enfants. Elle le méprise avec autant d’excès qu’elle l’admirait.

***

Acte V, croyant rejoindre Andromaque, Pyrrhus marche à la mort. De son côté, Hermione est seule, abandonnée dans le grand palais. A l’extérieur, devant le pays en liesse, le destin se joue. Tout converge vers Pyrrhus, tout isole Hermione. Plus elle est niée, plus elle enrage.

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Hermione ne peut ni partir, ni rester, ni aimer, ni haïr, ni tuer, ni pardonner. Elle séjourne dans une sorte de no man’s land d’où il lui est impossible de sortir autrement que par la mort.

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Oreste a tué. Plutôt il a fait tuer. Quel acte manqué ! Il ne parvient même pas à devenir lui-même !

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En reprochant à Oreste son manque d’observation, de discernement, de maturité, son côté pataud, sa serviabilité empressée, ses sentiments embarrassants, son manque d’esprit et de personnalité, sa faiblesse, son suivisme, et son crime, dont elle dénie toute responsabilité, Hermione lui déverse sur la tête une douche glacée.

***

Aux yeux d’Hermione, Oreste est l’unique responsable du carnage. S’il n’était pas venu en Epire se mêler de ce qui le regardait pas, Pyrrhus serait encore en vie ; Pyrrhus, Andromaque et elle partageraient encore tranquillement leur passion triangulaire.

***

A la suite des abjurations d’Hermione, Oreste tombe des nues. Lui, qui depuis toujours s’était enfermé dans le mensonge, est rattrapé par la réalité. Ce tardif mais soudain retour de lucidité l’éblouit, l’assourdit et finalement le rend fou.

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Le sang de Pyrrhus n’ayant pas coulé pour Hermione, il a coulé pour personne. Cette atteinte à la plus haute autorité de l’Etat a été commise en vain !

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Oreste connaît un double échec. Sur le plan personnel, il a tué Pyrrhus, mais il n’a pas obtenu Hermione. Sur le plan politique, suite au mariage d’Andromaque et du roi défunt, Andromaque et Astyanax deviennent les maîtres de l’Epire. Pour les Grecs, le retournement de situation est ahurissant. L’ambassade d’Oreste aboutit au pire des cas de figure attendus par les Grecs : l’exhumation de Troie.

***

Pyrrhus mort, Andromaque a la présence d’esprit et l’intelligence politique de rendre les devoirs funéraires qu’une épouse doit à son mari. Cette mort inespérée préserve sa vie et celle de son fils. Sans réaction immédiate de sa part, elle aurait pu être soupçonnée de complicité d’assassinat. En prenant à son compte, la tristesse du peuple de l’Epire et appelant à la vengeance, elle se fait l’expression de la volonté générale, assure à la fois la cohésion de la nation et la continuité de l’Etat. Dans le chaos, elle se montre la plus lucide. Ses réflexes de reine, recouvrés instantanément, lui assurent la vie définitivement.

***

Oreste ne peut survivre à la condamnation d’Hermione. S’il quitte l’Epire, sans obtenir de démenti, il est mort. En voulant assumer pleinement le crime qu’il n’a pas directement commis, il manifeste un désir de rédemption héroïque. Malheureusement, cet acte de courage ultime est occulté par la mort d’Hermione, qui en se suicidant, ne pourra pas lui en savoir gré.

***

Hermione morte, Oreste apprend qu’il est condamné à une vie médiocre interminable. Les autres règnent, agissent, se suicident ou sont assassinés, tandis qu’il est inapte à se réaliser. A trop vouloir saisir, il perd l’amour, la gloire, la vie et la mort. En toute chose, il est le second.

***

Pylade avertit Oreste qu’Hermione se meurt. Comme Pyrrhus antérieurement, elle agonise. Chez Racine, on meurt à petit feu, jamais sur le coup.

 

Besançon, le 4 juin 1995, Jean-Michel Potiron.

 

Les ultimes éclats

 

La dialectique

Bien longtemps avant l’histoire Andromaque, il y eut un âge d’or où les hommes vivaient en harmonie avec les Dieux. Depuis, les hommes sont livrés à eux-mêmes. Ils vivent dans des hordes et s’entredéchirent. Maladroits, féroces, artisans de leurs propres tourments, ils errent. Les plus forts usurpent la place divine. Les plus modestes choisissent de demeurer des hommes, et c’est déjà beaucoup. Pyrrhus, Hermione, Oreste perdent parce qu’ils veulent être des Dieux. Andromaque survit, parce qu’elle n’aspire jamais à être autre chose qu’une femme. Et les Dieux ? Ils n’interviennent plus. Ils brillent par leur absence. Ecœurés par leurs créatures, ils se taisent. Ni imprécateurs, ni moqueurs, ni vengeurs, ils ne lancent aucun avertissement. Ils se contentent d’être là, quelque part, à regarder et à écouter. Ils se contentent d’être les Dieux.

 

Tragédie ou comédie

La structure pastorale de l’amour entraîne Andromaque vers la comédie. Les conflits entre l’intérêt général et l’intérêt particulier, la raison d’Etat et la raison individuelle, le bien et le mal, le devoir et le droit, la ramènent vers la tragédie. Lorsque ma parole ne concerne que moi ou qu’un petit cercle fermé de personnes, elle est comique. Lorsque ma parole, mes actes ou mes silences influent, comme cela est le cas dans Andromaque, sur le sort de milliers de gens, elle est tragique. Lorsque les bons sont d’un côté et les méchants de l’autre, il y a comédie. Lorsque les personnages ne sont ni bons ni mauvais (mais qu’ils sont tantôt tout l’un ou tantôt tout l’autre), il y a tragédie.

 

Ils ne souffrent pas d’amour

Dans la tragédie d’Andromaque, les souffrances sont extrêmes, les plaies profondes, les morsures douloureuses. Pyrrhus souffre de n’être pas Achille. Il persécute Andromaque dans le but de rattraper l’histoire. A travers elle, c’est Troie qu’il veut mettre à sac, définitivement… Oreste souffre de ne pas parvenir à devenir lui-même. N’ayant aucune prise sur le cours des événements, il feint le contraire ; spectateur, et non pas auteur, de sa vie, il subit. Ce sont les autres, les événements ou les éléments qui décident pour lui… Hermione souffre d’être la fille d’Hélène, qui ne bénéficie ni du même intérêt, ni du même destin. Elle aspire à la notoriété (et au pouvoir qui en résulte), mais la renommée se dérobe sous ses pieds. Naguère destinée à être reine, elle végète dans l’ombre et ne s’y résout pas… Andromaque accepte son destin. Victime de la persécution des autres, elle ne réclame rien (sinon la liberté d’aller et de venir et de voir son fils). Seule, elle ne vit pas de chimères.

 

L' entrée

Hermione entre en scène comme l’acteur de Kabuki se précipitant vers son destin. Loin de vouloir renoncer à Pyrrhus, au pouvoir, au palais, elle quitte la coulisse où se trouve Oreste et où se situe Cléone qui lui martèle des arguments qu’elle réprouve. Elle refuse de quitter l’Epire. Rester en coulisse, c’est demeurer vers Oreste. Entrer en scène, c’est courir vers Pyrrhus. C’est courir à la tragédie.

 

L'échec des confidents

Les personnages confidents tâchent, chacun à leur façon, de tirer leur maître hors de la tragédie. Ils luttent pour apaiser leurs souffrances et échouent. Pylade est entraîné dans le tourbillon d’Oreste. Afin d’aider son maître à posséder une emprise (même délictueuse) sur le cours de sa vie, il va jusqu’à jusqu’au bout, jusqu’à l’assassinat, après un détour par la conspiration, la préméditation et la tentative d’enlèvement d’une princesse. Plutôt que de l’inciter à sortir de la tragédie par ‘‘le bas’’ (en fuyant l’Epire, Hermione et Pyrrhus), il l’incite à sortir par ‘‘le haut’’. En choisissant l’alliance et la complicité avec Oreste, il défie la tragédie même. Son échec est total… Devenu gênant à force de contestations, Phoenix est écarté par Pyrrhus. Le vieux gouverneur assiste impuissant à la triple chute du roi, de l’Epire et de la Grèce tout entière. Qu’arrivera-t-il après l’intronisation d’Andromaque ? Comment Ménélas et les Grecs réagiront-ils à l’annonce du double décès de Pyrrhus et d’Hermione et à la renaissance-surprise de Troie ? S’orienteront-ils vers la paix ou vers la guerre ?… De son côté, Céphise tente de convaincre sa maîtresse d’épouser son bourreau. Dans ce dessein, elle s’adonne à toutes les compromissions. Elle le fait sincèrement, par amour pour sa maîtresse, jusqu’au moment où Andromaque lui délivre sa terrible leçon de morale et de courage. Céphise mesure alors l’étendue de son incurie. Ses conseils (sa principale raison d’être) ont été inutiles. La démonstration est cruelle. Elle termine la pièce en muette. Son dernier mot : ‘‘Hélas !’’… Les comportements de Pylade et de Céphise sont simples : Pylade choisit d’épauler Oreste dans sa conquête d’Hermione ; après avoir tenté de convaincre sa maîtresse d’épouser Pyrrhus, Céphise se range à son avis. Contrairement à Pylade et à Céphise qui, chacun de leur côté en compagnie leur maître, sont situés aux extrémités de la chaîne pastorale amoureuse, Cléone, à l’image de sa maîtresse, est placée en son milieu. Son comportement est complexe, car la position de sa maîtresse est complexe. Poursuivie par Oreste qu’elle n’aime pas, cette dernière poursuit Pyrrhus, qui ne l’aime pas. De ce point de vue, la position de Cléone est comparable à celle de Phoenix. A l’attention de Pyrrhus, Phoenix choisit Hermione au détriment d’Andromaque (c’est la raison pour laquelle Pyrrhus l’écartera). Pour motiver son choix, il possède deux raisons : le maintien de la paix et la raison d’Etat. A l’attention de sa maîtresse, Cléone choisit Oreste au détriment de Pyrrhus. Pour quelle raison agit-elle de la sorte sinon pour soulager les souffrances d’Hermione ? La raison d’Etat et la paix devraient militer en faveur de Pyrrhus : en effet, la fille de Ménélas est en droit d’attendre de Pyrrhus qu’il l’épouse. Mais à l’instar de sa maîtresse, Cléone est divisée : d’un côté, les souffrances d’Hermione pourraient être résorbées grâce à son mariage avec Oreste (mais elle ne l’aime pas) ; de l’autre, la raison d’Etat pourrait être satisfaite grâce à son mariage avec Pyrrhus (mais il ne l’aime pas). En faisant le choix d’Oreste, Cléone (à son insu ?) se coupe de sa maîtresse. Très vite, elle devine l’anomalie de sa position. Au rebours de ce qu’Hermione déclarait en effet d’abord haut et fort, elle aime Pyrrhus, et non pas Oreste : elle se proclame même prête à tout pour le conquérir. Dès lors, Cléone souffre de ne pas savoir concilier les inconciliables. Sachant le moins bien ce qu’elle doit faire, elle est malheureuse. Sa division fait d’elle la plus tragique des confidents…

 

Les tripes impériales

Chez tous ces personnages, y compris chez Andromaque, une part primitive et bestiale les amène à lutter avec ardeur et violence pour la vie et même pour la mort lorsque la vie n’y suffit plus. Nous ne sommes pas dans un monde où la pudeur, la retenue, la modestie et l’humilité règneraient ; mais où la passion, la voix du ventre et les tripes sont impériales.

 

‘‘Trop de vertu pourrait vous rendre criminelle’’

Andromaque n’imagine pas son alliance avec Pyrrhus, sinon elle nierait son passé, son histoire, sa culture, sa langue, le massacre de son peuple, la mort de son mari, la mort de ses frères et de ses sœurs, tout ce qui la fonde. En voulant la convaincre de l’épouser, Pyrrhus cherche à lui voler son âme et à pratiquer sur elle un lavage de cerveau. Afin de vaincre Troie à jamais, de rattraper (illusoirement) le cours de l’Histoire, de devenir l’égal d’Achille et le successeur d’Hector, il l’encourage à se nier. En tenant compte de sa situation de femme esclave, prisonnière, isolée, exilée et vaincue, Andromaque s’efforce de demeurer fidèle aux principes fondateurs de Troie dont Astyanax constitue le symbole à la fois du passé et de l’avenir. Autour d’elle, elle ne côtoie que des êtres qui l'incitent à abdiquer. Elle ne capitule pas, mais à quel prix ! Jusqu’où défendre ses convictions ? Jusqu’à mettre sa vie en jeu ? Andromaque répond par l’affirmative à cette question et sort indemne de ce conflit. Cependant, deux morts et un pays situé au bord de la guerre civile viennent rappeler que, si cette aventure trouve une fin heureuse pour Andromaque, elle s’achève au point-limite où la vertu pourrait devenir fasciste.

 

Un conte

Il était une fois l’histoire d’un ancien grand pays : la Grèce, et d’une ancienne grande civilisation : Troie. La guerre qui, dix ans durant, avait déchiré ces deux grandes nations et qui avait vu périr les plus grands représentants des deux camps, était achevée depuis un an. Dénués de desseins, leurs survivants (leurs enfants devenus adultes) possédaient en partage les places qu’occupaient autrefois leurs parents. Munis d’un sceptre trop grand pour eux, dont ils méconnaissaient le mode d’emploi, ils l’utilisaient à la diable (ce qui les rendaient très dangereux), ou, sans éthique, s’en servaient à leurs propres fins. Au moment où l’on croyait la guerre terminée (mais Dieu que les guerres sont difficiles à achever !), on apprenait que l’ennemi troyen s’apprêtait à renaître de ses cendres. Astyanax, dernier héritier de Priam, vivait encore. L’un des princes, un jour destiné à devenir roi des rois à la succession de Ménélas, le protégeait. La Grèce était au bord de la guerre civile. A la veille de ce conflit, quatre grandes figures (Andromaque, Pyrrhus, Hermione, Oreste) vivaient leurs liaisons, emplies de passions, d’amour, de haine et de déchirements, dans l’ignorance absolue de la situation, en marge de l’état d’alerte générale, dans le mépris total de leurs compatriotes et à l’écart du bruit de bottes qui montait.

 

Le fils d’Agamemnon

Il était une fois, Oreste, fils d’Agamemnon (le premier roi des rois), prince de son état. Suite à la guerre de Troie, où il avait tout perdu (sa petite sœur, son père, sa mère…), il n’envisageait nulle autre solution, afin de redonner un sens à sa vie, que d’épouser Hermione, l’élue de son cœur, dans l’espoir de devenir un jour, grâce à ce mariage, roi des Grecs à la succession de son père, et de mettre un terme à la malédiction (les Atrides) qui frappait sa famille depuis si longtemps. A plusieurs reprises, il avait essayé de la conquérir, mais sans succès. Le cœur meurtri, il décida de s’engager dans l’armée. Sur les champs de bataille, il espérait peut-être devenir glorieux, et pourquoi pas, attirer son attention une ultime fois ; à moins que sa volonté ne se résuma à mourir. Par hasard, un jour, il entendit parler de sa bien-aimée fatidique. Il apprit que son rival, Pyrrhus, la délaissait au profit d’une autre : Andromaque. Aux yeux de la Grèce, cette permutation entre deux femmes constituait une affaire d’Etat ; aux yeux d’Oreste, elle représentait une aubaine. Aussitôt, il prit le chemin de l’Epire. De passage à Athènes, où les princes disputaient de l’opportunité de faire la guerre à Pyrrhus, il posa sa candidature afin de devenir porte-parole de leur ultimatum. Elu, il prit la mer en habit d’ambassadeur et accosta en Epire. Peu soucieux de cette négociation pour la paix, il regardait la conquête d’Hermione comme seule digne d’intérêt…

 

Le fils d’Achille

Il était une fois Pyrrhus. Au contraire de son père Achille (héros exemplaire de Troie), il avait participé à cette guerre pour le gain d’un résultat nul. Afin de prendre sa revanche, fanatique partisan de la poursuite de la guerre, il convoitait la mise à terre de sa dernière survivante Andromaque, ancienne reine de l’Ilion. Bien qu’elle eût conservé la grandeur et la noblesse d’autrefois, elle ne représentait plus rien en dehors du (défunt) souvenir de Troie. Tandis qu’en vain depuis un an il essayait de l’épouser, un ambassadeur débarquait aux portes de son palais. C’était Oreste, le fils d’Agamemnon. Il venait lui ôter son os à ronger…

 

La fille d’Hélène

Il était une fois, Hermione, dont la mère Hélène avait déclenché la plus grande guerre de tous les temps. Considérant son pays en ruines, elle remisait tous ses espoirs en Pyrrhus. Seul, l’exterminateur de Troie pouvait la secourir. Seul, il pouvait la sacrer reine des Grecs, la hisser au niveau de sa mère et l’aider à devenir Hélène-même. Par malheur, depuis un an, son champion, menaçant de l’abandonner pour une autre, la confinait comme une vulgaire courtisane aux confins de son palais. Par dépit, elle dénonça l’existence d’Astyanax, fils rescapé d’Hector et d’Andromaque, devenant la source d’un engrenage prédestiné à se retourner contre elle. L’affaire privée devint publique et aussitôt revêtit l’envergure d’une affaire d’Etat. Son prétendant, le prince Oreste, que tant de fois elle avait congédié, ayant appris la nouvelle, venait la réclamer. Son père ordonnait qu’elle rentrât à Sparte : ce qu’elle parvint à faire, par le suicide, une fois Pyrrhus décédé et l’Empire dévasté…

 

La veuve d’Hector

Il était une fois une autre femme, Andromaque. Parce qu’elle réclamait le droit de vivre en paix avec son fils, dans le souvenir de son défunt mari, avec l’autorisation de maintenir vivantes sa culture, sa langue et sa civilisation, elle était responsable de tout cela…

 

Epilogue : La fraternité et la colère

Le spectacle étant construit, il faut désormais l’achever. Il ne comporte aucune béquille, ni pour l’acteur, ni pour le spectateur. De la part de l’un et de l’autre, il réclame un grand effort. Pour le jouer, les acteurs doivent revenir à une manière brute, non-réfléchie, jetée et sale (Il faut accepter de se salir). Ils ne doivent pas arranger, ennoblir, rendre décent ou respectable, ou pire encore transmettre. Le spectacle sera d’autant mieux reçu, que l’acteur ne l’aura pas transmis, mais qu’il l’aura donné en se donnant totalement. Ce spectacle ne comporte rien. D’un côté, un plateau vide et immense, lieu de sacrifice et de don, présente des acteurs tout feu tout flamme. De l’autre, un public hébété recueille ce don. Tout marche, si tout est jeté. Tout échoue, si tout est prémédité. Il n’y a pas de cadeau à faire au public. Il n’y a pas à chercher à l’aider ou à le ménager. Aide-toi et le ciel t’aidera. Entre l’acteur et le spectateur, c’est chacun sa peau. Si l’acteur ne va pas au bout de lui-même, le spectateur devine la structure, la métrique, la mathématique du vers. L’acteur ne doit pas s’abriter derrière l’alexandrin ou le bien-dire. Il éprouve des émotions totales et ces émotions s’expriment en alexandrins, nuance ! Au centre de la tragédie, autrement dit au centre de l’alexandrin, il y a l’homme. Seules la grandeur, la noblesse et la décadence de l’homme prévalent. Un jour H. T. m’a dit : " Tu t’adresses à un public idéal. " Eh, bien oui ! Ce spectacle dénonce les autres spectacles – trop nombreux – qui tirent le spectateur vers le bas. Il veut le tirer vers le haut, au point où acteurs et spectateurs se retrouvent confraternellement. Ce spectacle est un spectacle de la fraternité. De la vraie fraternité, de la fraternité exigeante. C’est un spectacle où l’acteur considère le spectateur et lui dit : " Regarde-moi, je suis ton égal. C’est toi que tu contemples au travers de moi… " Ce spectacle est né de la colère, en raison du manque de respect pour le public, du manque d’amour pour l’art, du manque de respect et d’amour pour la chose humaine, il doit revenir à la colère. Avec Andromaque, il faut taper fort, hurler, cogner un grand coup sur la table. Il ne faut pas calculer, chercher à faire un bon spectacle bien ficelé et bien intelligent. Il faut gueuler. Parce que cela commence à bien faire ! Il faut le bâcler. Les personnages doivent être grands, forts, majestueux, de grands hommes. Ils doivent repousser toute bassesse, toute concession, toute compromission vis-à-vis du théâtre lui-même. Ce spectacle ne doit pas vouloir aller dans le sens du public, mais il doit vouloir l’élever, le rehausser (les tragédies ont été écrites pour élever les âmes). Il doit taper fort d’emblée et ne pas baisser d’intensité. C’est le public qui doit venir à lui, irrésistiblement happé, entraîné dans le torrent de cette grande colère. Il faut le faire d’un jet, d’un trait, d’un coup, comme un coup de poing.

Besançon, le 8 novembre 1995, Jean-Michel Potiron.

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