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Ces athlètes formidables

(bref argumentaire autour de la création de Hercule furieux de Sénèque)

Jean-Michel Potiron

Pourquoi, comment mettre en scène Hercule Furieux aujourd'hui ?

Hercule furieux de Sénèque est une tragédie IMPOSSIBLE, autrement dit inimaginable et inconcevable bien sûr, mais aussi, si l’on ose dire, quasiment irreprésentable et injouable. L’impossibilité provient d’une ENORMITE. Le fait que les personnages de cette pièce ne doutent pas un seul instant de ce qu’ils disent contribue à en renforcer le caractère énorme. Demandant aux Dieux le privilège de révéler la Justice de l’au-delà, par exemple, Thésée ne s’étrangle pas ! Son audace nous coupe littéralement le souffle ! Aussi, ceux qui, réalisant cette pièce aujourd’hui, ambitionneraient de nous faire croire en sa tragédie et prétendraient nous faire avaler le monumental mensonge qui s’y développe, en voulant nous persuader des existences possibles d’une demeure sacrée située au sommet de la voûte céleste, d’un royaume d’En-haut et d’un royaume d’En-bas, du Dieu tonnant, d’îles errantes, de monstres, de fantômes, de femmes aux cheveux de vipères, ou qu’il soit possible de porter le monde sur ses épaules, d’aller et de revenir des Enfers, de briser des montagnes en deux à la seule force des bras pour y ouvrir des détroits, ne le feraient qu’au prix qu’incommensurables efforts et auraient toutes les chances de s’y essayer en vain. En revanche, ceux qui prendraient au mot l’impossibilité de jouer et de représenter cette pièce, accepteraient son invraisemblance, interpréteraient ces personnages sans véritablement les revendiquer, joueraient ces situations de manières presque désinvestie et détachée, auraient paradoxalement plus de chance de nous la faire admettre. Dans le voisinage du détachement et de l’indifférence, en effet, se situent l’habileté et l’adresse. Par le truchement de ces figures d’acrobatie, les comédiens, avec l’habileté du jongleur, la dextérité du funambule et la virtuosité du trapéziste, retomberaient sur leurs pattes, reviendraient au point de départ et retrouveraient ces héros qu’ils avaient voulu quitter. Inexorablement plus libres, ils nous convieraient à une joyeuse partie de rires ; peintres et inventeurs d’un monde (qu’ils feraient apparaître ou disparaître au choix) sans mesure, exagéré, outrancier, et miraculeux, truculent et excessif, ils souriraient, contrairement aux premiers, riraient et jubileraient à l’idée d’avoir à proférer à la suite autant d’énormités.

Il existe un lieu aujourd’hui où rêve et réalité se mêlent, où exploits et prodiges rivalisent, où des athlètes herculéens croisent des femmes à barbe, des nains, des créatures à deux têtes, des funambules, des équilibristes et des magiciens, un lieu qui conviendrait parfaitement à cette pièce qui fait cohabiter des héros (Hercule principalement), des non-héros (Amphitryon et Thésée, notamment au dénouement), des antihéros (Lycus), des hommes communs (le Chœur), des Dieux (Junon), des monstres, des êtres étranges, qui fait l’éloge de la performance, de l’exploit facile et du miracle livré clef en main, qui ouvre des portes sur des mondes fantastiques, peut-être décadents et licencieux, où les rêves les plus fous sont permis, qui aménage des voies d’accès entre des univers réputés pourtant incompatibles : la terre, la mer, le ciel, les Enfers, la vie, la mort, ou entre des villes et des époques éloignées : Thèbes, Rome, la Grèce, l’Antiquité, qui permet d’allier et de questionner des notions différentes entre le théâtre (l’identification et la distanciation), le jeu et le non-jeu, le personnage et le comédien, un lieu qui porterait à la fois un éclairage cruel et tendre sur notre société quémandeuse d’exploits et sur cette pièce unissant héros et hommes d’état se reniant, ce lieu lumineux et joyeux, haut en couleur est celui de LA FETE FORAINE. Dans ce cadre, sonore et visuel, évolueront nos personnages.

Composée, avec humour et ironie, cynisme et dérision, joie et jubilation, comme une sorte d’ultime combat (le dernier des douze travaux d’Hercule) ou d’ultime spectacle, cette pièce peut donc devenir une farce fournissant en représentation l’occasion d’une fête débridée pour les oreilles et pour les yeux, et comme toute farce digne de ce nom, devenir féroce et cruelle, et s’achever, il est vrai, dans les larmes.

Car non seulement cette pièce est une négation éhontée, sous forme de dénonciation, de la faillibilité de l’homme, mais elle se livre, lors de son dénouement, à une vaste et incroyable entreprise d’AMNISTIE et de REHABILITATION d’Hercule, ex-héros désormais devenu quatre fois meurtrier des membres de sa famille (sa femme et ses trois enfants). Disculpé par son proche parent Amphitryon et par son ami Thésée (le justicier !), tous deux gens de son rang et de sa caste, Hercule n’est donc en définitive qu’un pitre, qu’un bouffon ; il n’est qu’un homme, comme les autres, résolument non-héroïque, FAILLIBLE et il l’apprend (ainsi que la société tout entière avec lui) à ses tristes dépens.

Besançon, le 14 septembre1998
Jean-Michel Potiron

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