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Echos Alpins
autour de Kiki l’Indien de Joël Jouanneau

Jean-Michel Potiron

 

Premiers échos


" A trois ou quatre cents mètres de la pyramide,
Je me suis baissé, j’ai pris une poignée de sable,
Je l’ai laissée couler silencieusement un peu plus loin
Et j’ai dit à vois basse : ‘‘Je suis en train de modifier le Sahara’’. "
Jorge Luis Borges

 

Cet été, au mois d’août, je suis parti en vacances avec mon amie. Nous avons parcouru les routes. Nous avons traversé les Alpes. Nous sommes allés à la Mure, en dessous de Grenoble, à Valsenestre dans le Valjoufrey, dans le parc des Ecrins, au lac de Serre-Ponçon, à Bayasse dans le parc du Mercantour, puis sur la côte : Nice, Monaco, Monte-Carlo, Menton où nous nous sommes baignés. Nous sommes remontés dans les terres, du côté de Sospel. Puis passant par l’Italie, nous sommes allés à Montoubon et à la Vieille-Ville dans le parc du Queyras. Par le tunnel de Frégus, nous avons rejoint le lac Léman : Yvoire et Genève. Enfin, nous sommes rentrés par la Suisse, en faisant le tour du lac : Montreux, Lausanne, Vallorbe, Pontarlier. Nous avons fait une courte halte au lac Saint-Point et à la source bleue. Eh bien nulle part, chez nos concitoyens, nous n’avons ressenti l’once d’un désir de théâtre.

***

Nous sommes dans un pays qui pourrait parfaitement se passer de théâtre. Ce qui m’interroge grandement sur les raisons qui me poussent à en faire et qui me fait dire que onze mois sur douze (le douzième étant consacré à remettre un peu les pieds sur terre) je suis le locataire d’une autre planète. Il faut être fou pour ne pas y renoncer. Nous y sommes si peu nombreux. Ce n’est pas l’orgueil qui me fait dire cela, mais la tristesse et la souffrance.

***

Nous sommes des enfants nus et démunis. En nous apercevant de notre infantilisme, nous fuyons, c’est pourquoi nous souffrons. Les choses n’existent que parce que nous le décidons. Nous sommes victimes de nos hallucinations, de nos visions et de nos créations. Nous sommes des jouets dans un univers de jouets. Les jouets se retournent contre nous et se jouent de nous. Puisque nous souffrons, nous cassons tous nos jouets. Plus nous sommes capricieux, plus nous les bousillons. L’âge d’homme est encore loin. Jamais nous n’aurons le temps. Nous demeureront toujours des enfants. Pipi, caca, popo et de temps en temps dodo. Nous avons tellement peur de grandir, tellement peur des autres et tellement peur de nous-mêmes. Tellement peur du monde, tellement peur du ciel. Tellement peur de tout, tellement peur de rien.

***

Fin 1992, fin de siècle. L’histoire de l’Art, et l’histoire tout court, montrera peut-être un jour que le vingtième siècle s’est terminé le 22 décembre 1989, date de la disparition de Samuel Beckett, l’auteur qui a consacré toute son œuvre à l’écriture d’une fin. Verdun, Auschwitz, Treblinka, Dresde, Hiroshima… face à l’histoire de la mise à mort à une échelle démesurée, les occasions de taire ne manquent pas… Et aujourd’hui ? Comment repartir à partir d’une fin ? Comment appréhender ce vingt-et-unième siècle qui s’ouvre devant nous ? Comment écrire après le néant ? Comment parler après le silence ? Comment se présenter après l’absence ? Comme dire ‘‘Je’’ ? Comment moi qui ose prendre la parole, qui ose écrire, qui ose peindre, comment puis-je apporter ma pierre à l’édifice bancal du monde qui continue irrévocablement de se bâtir tout en se détruisant ?

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Parfois, je me demande si on n’a pas tous eu envie-besoin, un jour ou l’autre, de faire comme Kiki un tour du monde, de s’écarter, de ne plus voir ses frères, ses sœurs, ses amis, de se replier sur soi, de faire le silence, de ne plus écouter le vacarme de son crâne, de s’éloigner des cris, des douleurs, des souvenirs anciens. De faire table rase. De ne plus vouloir des histoires de famille (Ah, les histoires de famille…) et de ne revenir que pour mourir sa vie.

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Si je fais une pièce sombre, noire, obscure, désespérée, il va bien encore se trouver des gens, peut-être une majorité de gens, qui diront que, décidément, je broie du noir, je suis pessimiste, désespéré ; comme si c’était moi l’unique représentant du désespoir, comme si les trois quarts du globe n’étaient pas désespérés, déchirés, broyés, affamés, torturés. Et si je fais une pièce merveilleuse, je vais avoir l’impression de me mentir, de tricher, d’être lâche, de ne pas dire, de ne pas me dire la vérité, de me voiler la face, de faire une récréation, un pis-aller, une distraction, une frivolité ludique inutile. Quid ?

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Je dois montrer ce que j’aurais fait si j’avais voulu. Si j’avais voulu, je vous aurais raconté un conte féerique merveilleux, je vous aurais enchantés, je vous aurais distraits, je vous aurais changé les idées, je vous aurais reposé… Tout est là, dans le "si j’avais voulu", dans le possible, dans le potentiel. De temps en temps, il faudra donc vouloir, et qu’en dessous, il y ait tout le reste, tout ce qu’on ne peut même pas dire.

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Ce pourrait être comme un jeu de société, une mappemonde avec d’autres jeux mélangés. Ce pourrait être comme lorsque les enfants jouent avec autour d’eux tous leurs jouets rassemblés. Tout serait emmêlé, embrouillé, encombré. Ce pourrait être comme un spectacle de colonie de vacances avec des montagnes dessinées sur du papier Kraft, avec des costumes en papier crépon. Il y aurait un petit problème d’échelle, les enfants seraient trop grands, à peine. Ce pourrait être un sol à peine vallonné avec une maison et son petit jardin. Là, les objets seraient tout transparents, suspendus même peut-être, tout serait inquiétant, à la manière du massif du Mont-Blanc. La nature serait trop rangée, trop propre et trop belle. Tout serait transparent, parce qu’on aurait tout imaginé, tout inventé. Ce serait comme une collection d’objets, une collection de timbres, une collection de cactus, une collection de mauvaises notes pendant qu’on y est.

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Je rêve d’un merveilleux qui aille jusqu’au dégoût, jusqu’à l’écœurement. Il y en aurait une telle accumulation, une telle profusion, un tel envahissement, qu’à la fin, il donnerait des envies de gerber. Ou bien, tout serait si écœurant, si dégoûtant que les gens n’auraient plus des ‘‘Oh’’ ou des ‘‘Ah’’ admiratifs, mais des vrais ‘‘beurk’’, des vraies envies de rendre et d’aller faire des renvois dans tous les coins. A méditer !

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Et puis le merveilleux franchement qu’est-ce que c’est ? La nature est merveilleuse. C’est nous qui la trouvons telle. La nature, c’est la nature. Il suffit que nous soyons dépaysés pour trouver cela merveilleux sans pour autant avoir envie d’y rester, encore moins d’y habiter. La toundra est merveilleuse. J’imagine, j’ai vu des photos. Le pôle Nord, le pôle Sud sont merveilleux. Les cavernes souterraines, les canyons, les Hautes-Alpes, les déserts… mais ce n’est pas pour autant qu’on ait envie d’y crécher. Peut-être même le monde merveilleux est-il justement un monde inhabitable, inhumain, inadapté à notre condition.

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L’univers est tellement merveilleux qu’il me fait peur. C’est trop grand, trop gigantesque pour moi. Quand j’y pense à l’univers, ‘‘pfout’’, je ne suis plus rien. J’existe à peine, une larve, un asticot. Le merveilleux fait-il donc peur ?

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Les mondes microscopiques aussi sont merveilleux. Les atomes, les microbes, les bê-bêtes. Ah ! les plantes aussi en très gros plans. Le merveilleux est donc partout autour de nous. Il suffit d’ouvrir les yeux, de prendre le temps, de prendre la peine de regarder.

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Et si ce n’était ni beau, ni laid, ce serait quoi ? Quand c’est juste au milieu, quand c’est ni beau, ni laid. Quand c’est neutre. Quand c’est zéro. Quand c’est vague. Quand c’est pile au milieu. Ni beau, ni laid, standardisé. Alors ça, ce serait vachement difficile à trouver. Un truc sans couleur. L’inverse serait donc une débauche de couleurs. Je ne parle pas d’un barbouillage contemporain, non, mais des milliards de couleurs, des couleurs fragmentées, pas une bouillie. Ça serait peut-être blanc. Mais blanc, des fois c’est beau. Gris ? gris, c’est laid. Noir ? noir, c’est noir. (Il est tellement con ce Johnny !) Non, noir, c’est triste. Et pour les esquimaux, il y a des centaines de blancs. On n’est pas sorti de l’auberge.

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Ça sera comme on l’a décidé. Ça sera comme ça sera, on ne va pas se gêner. Ça sera exactement ce qu’on aura voulu faire. On va se mettre en colère. Voilà ce qu’on va faire.

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Ce sera du carrelage. C’est net, c’est propre, c’est pratique. Quand on fait une petite souillure, ça se nettoie. Ça ne laisse pas de trace.

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Evidemment il faudrait tout balayer. Que la scène soit vide. Vide comme une arrière-boucherie, comme une salle de torture, une chambre d’hôpital psychiatrique, une carrée de malade mental, une cellule de condamné à mort, une morgue, un laboratoire, un laboratoire expérimental, blanc bien évidemment.

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Le mieux serait de tout faire exploser. Faudra être sans quartier, avec soi-même pour commencer. On aimerait pouvoir tout faire valser. Prions, mon Dieu, pour que nous soyons insolents, insoumis, effrontés, impertinents. Un peu de toupet, que diantre, un peu d’audace ! Hardi, les gars. Une tonne de culot, un quintal d’arrogance. Chaque fois que nous serons devant un problème, c’est cela qu’il conviendra de faire, tout faire sauter. Hardi, prions les gars !

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Qui sont Christian, Colette, Odile et Simon ? C’est Ham, Clov, Nagg et Nell avec des prénoms français. Ni des morts, ni des vivants. Ni des êtres, ni des objets. Ni des bons, ni des méchants. Ni des fous, ni des sains d’esprit. Ni vous, ni moi, rassurez-vous.

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Franchement qu’est-ce qu’on espère pouvoir dire ? Cela ne devrait pas voler bien haut. Cela ne devrait pas voler bien loin. Puisqu’au fond, au plus profond, on n’a toujours rien à déclarer. C’est ça le plus beau, le plus merveilleux. On cause, on cause, des pages et des pages, et on ne dit strictement rien.

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Franchement qu’est-ce qu’on espère pouvoir dire ? On ne dira rien de fondamental. Rien qui changera la face du monde. Tout pourra continuer de tourner. Tout comme si on n’avait pas parlé. Parce qu’on parlera de théâtre. Parce qu’on parlera d’acteurs. On va raconter le théâtre de l’intérieur. En rentrant à l’intérieur de l’acteur.

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Au fond on a voulu s’amuser. On a voulu se faire plaisir. On a voulu se distraire. Respirer, se rafraîchir. On a voulu changer d’air. Au fond, on a voulu se reposer. On a voulu prendre le problème par le petit côté. Du point de vue du jeu. Du point de vue du joueur.

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Au fond, c’est une parade. Un quart d’heure de bonne humeur. Même s’il est maussade. Au fond, c’est un goûter, c’est une sucrerie. Les images seront simples. Elles seront pures. Elles seront innocentes. Car au fond, c’est l’innocence.

 

Echos Alpins

 

" M’avoir collé un langage dont ils s’imaginent que je ne pourrai jamais me servir sans m’avouer de leur tribu, la belle astuce. Je vais le leur arranger, leur charabia. Auquel, je n’ai jamais rien compris du reste, pas plus qu’aux histoires qu’il charrie, comme des chiens crevés. Mon incapacité d’absorption, ma faculté d’oubli, ils les ont sous estimées. Chère incompréhension, c’est à toi que je devrai d’être moi, à la fin. Il ne restera bientôt plus rien de leur bourrage. C’est moi alors qui vomirai enfin, dans des rots retentissants et inodores de famélique, s’achevant dans le coma, un long coma délicieux " L’innommable, Samuel Beckett.


" Il faudra lutter sans répit contre la séduction des mots du dictionnaire et des idées reçues (et formes reçues), je veux dire contre l’inclination à oublier que ces mots et ces idées (et formes) sont arbitraires et provisoires, qu’ils pourraient aussi bien faire place à d’autres tout différents, et qu’ils ne sont bons à utiliser que comme tremplins momentanés, à la manière des clous que les alpinistes plantent dans le rocher l’un après l’autre pour s’élever d’un pas, lequel fait ils n’ont plus d’usage. " Asphyxiante culture, Jean Dubuffet.

 

Partir quinze bonnes années. Puis un jour revenir. Etre parti pour apprendre que le monde est vaste. Pour apprendre que Kiki est tout petit. Partir quinze ans ! Quelle drôle d’idée. Pourquoi pas dix, douze ou vingt ans ? Revenir à la montagne… Pas à la ville, pas à la vie urbaine. Revenir à un rythme de vie en montagne. Revenir au village, à la maison natale, au jardin de son enfance. Quinze ans après ; C’est sûrement ça le plus drôle. Percevoir ce qui a changé, ce qui est resté pareil. Chercher ses souvenirs. Recouvrer la mémoire. Avoir la tête vide. Etre reconnu par ceux qu’on avait quittés. Ne pas vouloir se souvenir en quels termes on les avait quittés. Avoir donné de ses nouvelles tout de même. Appréhender son retour. Avoir peur de rentrer. Craindre quelque chose ou quelqu’un. Craindre l’instant où l’on va se reconnaître. Craindre d’être rejeté. Avoir peur de soi-même… Retrouver des visages vieillis, des mains fatiguées. Vouloir faire comme si rien ne s’était passé. Comme si on n’était jamais parti. Vouloir que la vie continue, ou plutôt qu’elle reprenne…

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Rentrer à la maison. Et à peine arrivé, sans prendre le temps de poser son bâton, sans y avoir été invité de toute façon, sans se reposer, sans demander de nouvelles, sans même dire bonjour peut-être, se raconter.

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Faire le rapport d’un voyage étonnant et bigarré. Avoir été un touriste éclectique. Rapporter des faits héroïques commis au milieu d’événements communs. Chanter sa geste. Sortir ses médailles. Montrer ses blessures. Dresser son tableau de chasse. Avoir exercé tous les métiers. Etre parvenu à s’intégrer aux civilisations les plus différentes. S’être accoutumé aux traditions, au us et aux coutumes, aux climats, aux pays les plus éloignés. Et jamais nulle part, n’être parvenu à se fixer. Avoir voulu tout connaître, tout apprendre sans jamais s’attarder. Avoir été constamment en manque de quelqu’un ou de quelque chose et être revenu sans savoir de quoi. Avoir vu, tout vu, bien vu et avoir été déçu de tout. Se demander vers quoi le monde peut-il bien se diriger dans tout ça. Avoir espéré que le monde puisse aller quelque part. Avoir cherché à se situer par rapport au monde et avoir vu le monde tourner sans n’y avoir jamais rien pu. Finir par se taire. Céder. Trouver inutile de s’en faire. Faire comme tout le monde. Envoyer tout bouler. Rentrer dans le rang. Se laisser porter par la vague. Ne plus essayer d’aller à contre-courant parce qu’il n’y a pas de courant. Cesser de lutter. Ne plus rien dire. Ni même articuler. Se limiter aux onomatopées. Régresser. Devenir moins qu’un chien. Moins que rien. Choisir de devenir incompris dans un monde incompréhensible, la belle affaire. Risquer de devenir définitivement incompris. Risquer de se faire cataloguer d’aboyeur. Puis finir par ne plus rien savoir faire d’autre qu’aboyer.

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Ne plus savoir ce qu’on a appris. N’avoir peut-être même jamais rien appris. Ou pas comme il fallait. Estimer en avoir assez appris. En avoir eu ras-le-bol d’apprendre. Avoir fini par apprendre qu’il n’y avait rien à apprendre. Vouloir rentrer pour retransmettre ce qu’on avait appris et n’avoir rien à retransmettre. Faire la vainqueur, l’optimiste, chargé de résolutions nouvelles, mais rentré vaincu, résigné. Paraître debout, mais rentré à genoux.

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Devenir sarcastique. Déranger. Marcher avec des chaussures cloutées. Vouloir laisser des traces profondes, de larges ornières, des tranchées. Cicatriser la terre entière. S’entêter parce qu’on est borné. Attraper quelqu’un au hasard et lui débiter son refrain sous la menace. Ah ! Ne pas vouloir que cela se passe comme ça. Ne pas passer l’éponge fortuitement.

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Avoir usé l’amour et en être usé. N’avoir connu que l’amour physique. N’avoir aimé que des corps, jamais des êtres. Conclure vertement que l’amour n’offre aucune issue. Certifier qu’il ne résout rien. Demander à ce qu’on se fie à cet avis puisque, moi, qui le dis, j’ai tout essayé : tout le monde et tous les genres. Ne pas avoir l’intention de s’y remettre. Etre épuisé de toute façon.

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Renoncer à l’amour. S’essayer à la haine. Ne pas s’en porter mieux. S’essayer à la haine tout de même. Ne pas connaître l’entre-deux. Fondre sur l’essentiel et le faire fondre. Etre brut et brutal. Etre extrême. Aimer les corps et les haïr. Comme ça, par envie. Toujours par simple envie. Pour éprouver et pour s’éprouver. Haïr sans raison précise. Haïr pour haïr. Pour éprouver gratuitement le sentiment de haine. Haïr, haïr sa famille surtout. S’inventer pour la circonstance une famille nombreuse. S’imaginer des tonnes de cousins, de cousines, de neveux, de nièces, de pères, de mères, au pluriel, et tout vomir à foison. Haïr l’esprit de famille. Ne pas parler de ses sœurs. Ni de l’aînée, ni de la benjamine. Mais haïr tous les autres. Les mettre dans le même paquet. Les cousins d’abord. Ah, ne pas pouvoir encadrer les cousins. Puis, les cousines, juste derrière. Haïr ensuite le pouvoir, la hiérarchie, ceux qui commandent, qui dirigent, qui ordonnent, la race des patrons. Haïr enfin les minets, comme autant de ratons-laveurs, à la manière de Prévert. Sans motif. Parce qu’il faut bien être injuste. Parce qu’il faut bien des victimes. Haïr tout ce beau monde par ordre décroissant. Ne pas soucier d’avoir été apprécié ou non. Ne pas se préoccuper d’avoir été ou d’être soi-même le cousin, le neveu ou le père de quelqu’un. Pire que haïr, exécrer. Haïr au plus haut point. Abominer. Abhorrer jusqu’à l’aversion. Se mettre dans des états invraisemblables de dégoût extrême. Et vomir, puis vomir le vomi. Et vomir encore rien que d’y penser. Rendre un petit coup. Faire une petite démonstration. Dégurgiter à la demande. Exhiber ses petites vomissures et au bout du compte dégorger une jolie quantité. Avoir encore de quoi vomir. Ne pas avoir épuisé toutes ses réserves. En faire l’étalage. L’étaler oui.

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Aimer les transgressions, les courtisanes interdites, les hommes frigides, les êtres originaux, les marginaux. Faire mine d’avoir choisi sa propre marginalité, sans pouvoir s’en défaire. Fuir en avant. Courir après toute expérience nouvelle et s’en écœurer. Se dégoûter de soi-même. N’avoir rien résolu par l’orgie. Avoir tout perdu après avoir tout aimé. Avoir perdu même le sens de l’orientation. Avoir usé tous les corps et se demander ce qui peu bien encore rester après. Avoir tout gâché, tout sali. Chercher à se faire comprendre mais savoir qu’on restera incompris. Appeler à l’aide. Crier au secours en vain. Avoir une insatisfaction chronique profonde. Courir après l’inaccessible, l’atteindre et y renoncer immédiatement. Avoir eu une vie kleenex.

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Chercher comment mettre fin à ses jours. S’en remettre à Dieu et s’apercevoir qu’il y en a plusieurs. Alors les essayer un à un évidemment. Avoir un soubresaut comique. Croire. Avoir la foi. Passer son temps à prier, supplier, implorer, aduler. Sans jamais rien obtenir en retour. Sans jamais détecter aucun signe du ciel, ni aucune aide. Traverser une longue période de crédulité. Prier, cela demeure compréhensible, mais vouloir tout prier !!! Et non seulement prier, mais vouloir aduler tous les Dieux, combler de louanges, admirer, réciter, visiter les tombes, se prosterner devant les temples, allume les flammes, franchir les murailles. Gémir, pleurer sûrement. S’adresser aux Dieux avec ferveur, avec candeur. A voix haute, à voix basse. Dans toutes les langues. Apprendre par cœur toutes les prières. Mettre tout son cœur à psalmodier. Pratiquer le bouddhisme, le christianisme, le judaïsme, le paganisme, le talmudisme, le vaudou, le confucianisme, le rabbinisme, le théisme, le quiétisme, l’islamisme…

***

Ne plus croire en rien. Ne plus espérer. Ne plus rêver. Et pourtant, avoir encore envie de croire en un tout petit quelque chose. Ne pas parvenir à se résigner. Ne pas se faire à l’idée qu’il n’y ait rien à croire, s’entêter à vouloir encore chercher une petite issue. Se mettre alors à lire. Chercher la réponse dans les livres. Dans le savoir accumulé. La connaissance des autres. L’imaginaire des autres. Se tourner vers l’art, la poésie. Continuer le leurre. Etre encore une fois floué. Avoir tout lu. Faire l’ultime renoncement. Renoncer à l’évasion et à l’élévation de l’âme. Saborder tous les bouquins. Bazarder. Les balancer par-dessus bord, à l’autre bout de la terre. Au cap Horn. Survivre dans un état d’extrême dénuement. Etre une dépouille. Végéter. Attendre la mort. Rire comme un idiot. Se trouver idiot. Comprendre qu’on a été idiot et le devenir définitivement.

***

S’asseoir alors. Croiser les jambes. Figer le regard. Ne plus bouger. Faire le vide. Faire le vide. Faire le vide. Vider, vider, vider l’évier. Jusqu’à faire peur ! Impressionnant… Avoir fait cette tentative des dizaines et des dizaines de fois. Continuer au cas où… S’attendre à ce que quelque chose vienne en approchant la centaine. Rien. Rien qui vient. Etre un nerf. Un joli paquet de nerf… Une bouilloire furieuse… Pleine de sang bouillonnant. Piquer sa crise. Sa putain de crise de nerfs. Impressionnant, ah ça oui ! Servir à rien. N’être bon à rien. Bon pour personne. Courir pour rien. Marcher pour rien. Vie sans dessein, sans passion, sans quête, sans mission. Rien qui puisse alimenter la vie. Etre détraqué. Ne plus fonctionner tout bonnement. Rien ne répond. Le temps non plus ne marche pas. Le temps n’existe pas. Tout à l’arrêt. Rien qui n’arrive. Rien qui ne parte. Devenir fou. Fou furieux. Forcené. Hors de sens. Enragé. A moins de ne l’être déjà. Boucan, chahut, pagaïe dans le cerveau. Malade du ciboulot. Des canons, des engins, des machines, des mortiers, des obusiers, des trains, des munitions, des projectiles, des tirs, des bombardements, des canonnades, des décharges, des mitrailles, des pilonnages, des salves, des artilleurs dans le cortex. Guernica dans le cerveau. Besoin de repos. Besoin de calme. Besoin de paix, de sommeil… Besoin… Rêver de ne plus être un homme. Devenir paisible, dénué de toute préoccupation, de tout souci. Etre un chien, un rat, un arbre. Non, mieux, une pierre. N’être plus vivant. Un objet. N’avoir plus rien à sentir, plus rien à voir, ni rien à entendre. Ou mieux encore : ne plus être rien. Moins que rien. Rien de rien. Et quitte à être humain : amoureux alors. N’avoir plus que ce recours. Recours des années quatre-vingt-dix. Plus que ça. Aucune autre utopie, aucune autre ambition, aucun autre rêve. Programme d’une génération triste, égarée. Se recroqueviller à deux pour partager sa solitude. Pour supporter la vie. S’aimer en désespérance de cause. Sans joie. Sans allégresse. Blasés. Désabusés. Amoureux, oui, peut-être ? Tourner en rond. Toujours revenir au même point. Rien n’arrive. Rien ne part. Approchant la centaine…

***

Ne pas parvenir à parler tout simplement aux gens. Ne pas réussir à fournir l’effort nécessaire. Ne pas avoir appris à communiquer, n’en avoir pas envie d’ailleurs. Ne pas savoir parler de tout et de rien, de choses anodines et de choses simples. Ne pas savoir dire bonjour, comment ça va ? La femme et les enfants ? Ne pas apprécier les gens. Ne pas s’en accommoder. Ne s’entendant déjà pas avec les bouquins, comment s’entendre avec ceux qui les écrivent, pire, avec ceux qui les lisent, pire, avec ceux qui ne les lisent pas ? Apprendre à parler ? Quelle engeance… Apprendre à parler correctement… Comme tout le monde ? Dans la langue de tout le monde ? Ne pas savoir faire ça. Ne pas aimer ça. Vouloir créer un langage. Un langage d’Indien. La seule chose qui te reste. Façon de dire non. Procéder par raccourcis. Economiser. Ne prononcer que le strict nécessaire. S’abstenir du reste. Faire sauter le supplément. Tout ce qui n’est pas jugé indispensable… les verbes, les articles… Nonobstant, s’épandre et se répandre en soliloques interminables. Toucher au langage, au secret, au mystère de notre fondation individuelle et sociale. Par voie de fait, devenir dérangeant. Incorrect, non-conforme, marginal. Et pourquoi pas, malade, handicapé, exclu, incarcéré… Faire l’objet de tentatives de récupérations, de chantage, de pressions afin d’être réintégré dans le giron de la communauté pour y être fondu. Devoir parler comme tout le monde afin de devenir comme tout le monde. Utiliser la même grammaire, le même vocabulaire, les mêmes mots, afin de partager les mêmes codes, les mêmes occupations, les mêmes soucis, les mêmes besoins, les mêmes sentiments, les mêmes goûts. Et rentrer dans la masse. Devenir conforme, commun, ordinaire, insignifiant, poli, sage, commode, propre, transparent, insipide, vulgaire. Etre dénué de style particulier, de langue propre, d’envies singulières. Etre simplement comme tout le monde. Voilà ce qu’on attend de toi. Que tu parles un langage boutiquier : du prix du réglisse et des boules-de-gomme, du gros sel et du tapioca.

***

Parler de la sœur maintenant. Aînée d’un allumé. Première d’une famille de tordus. A la même enseigne. Egalement tordue, même si cela se voit moins. Celle qui est restée, et qui a peut-être appris en restant ce que tu étais parti chercher en partant. Ardente adepte de la réalité objective. Peu importe si l’on confond cette réalité extérieure à soi avec la subjectivité intérieure. Prétendu œil lucide t’accusant d’avoir une tache aveugle au fond du tien. Réfutant ta pensée selon laquelle qu’il n’y aurait rien à apprendre de la vie. Excluant ton exclusion de toute rationalité. T’interdisant tes protestations, tes névroses, tes inventions langagières. N’ayant rien compris ! T’accusant de fuir… d’avoir fui pendant quinze ans. Continuant de te traiter de fuyard. Te débusquant au moment où tu rentres à la maison pour y creuser ton trou et tes galeries.

***

T’entendre dire que ton voyage n’a été qu’une vulgaire escampette. Une petite fugue, une promenade temporaire. Une sortie ordinaire comme on sort son chien pour aller le faire pisser. Voir ton odyssée traînée dans la boue.

***

Et la frangine en plus par-dessus le marché. Contre ton camp elle aussi. Mandatée pour t’expulser. T’expulser ? Pour aller où ? Pour errer à nouveau sans but et sans vie ? Le tour du monde est terminé ! Il n’y a pas d’étape Saint-Julien. C’est la ligne d’arrivée ici. Définitif. C’est l’heure du repos. De la tête surtout. Fatiguée. Ici c’est chez toi. Autant que chez la frangine. Tu ne verras plus les gens, ne mettras plus les pieds à Saint-Julien, c’est tout. Personne ne t’obligera à partir. Dure, dure, la tentative d’expulsion tout de même. T’as mal au bide. Mal aimé. Différent. Besoin d’hurler tout d’un coup. De douleur. Criser. Nerf à l’air. Nerf hurlant. Malheureux à devenir fou. Fou à lier. Crier, crier, plusieurs fois…

***

Pourquoi vit-elle dans cette maison la frangine ? Pourquoi ne pas l’abandonner ? Pourquoi demeurer la rescapée d’une famille en déroute ? La dernière gardienne de la maison natale ? Besoin d’exorciser. De sortir du tunnel, mais par l’autre côté. Faire une interminable traversée du désert. Faire l’épreuve de son chemin de croix. Finir par aimer cette maison malgré elle, malgré tout. S’y contraindre. La supporter. La porter sur son dos. L’ingérer. S’immiscer dans ses moindres interstices. Engager un combat contre une maison dans l’espoir d’être victorieuse. Même si l’on provoque l’incompréhension. Même si l’on souffre de solitude et de la honte d’être seule. Même s’il l’on essuie les commérages. Même si l’on se sent sale, impure et souillée.

***

Et l’autre ? La benjamine. La dernière. Celle dont on n’avait jamais reparlé. Celle dont on n’avait jamais demandé de nouvelles. Celle qui n’en avait jamais donné… Depuis ept mois, au moins… L’autre. Celle qui ignore tout de l’événement. Celle qui en sait rien. Celle qu’on n’a pas cherché à joindre. Injoignable. Celle qui n’écrit pas, qui ne téléphone pas. Celle qui zone… Toujours à gauche, toujours à droite, sans adresse, sans domicile. Celle dont on se désintéresse. C’est comme ça. Arrivée quinze ans après tout le monde. La plus frappée, sûrement. Le cadet peut aller se rhabiller. T’es celle qui avait cinq ans lorsqu’il est parti. Tu dois en avoir vingt maintenant, à peu près, mais tu n’as plus d’âge depuis longtemps. C’est toi. Short kaki, chaussures de sport et sac à dos. Varappeuse, sportive, routarde. Venue sans prévenir, n,e prévenant jamais d’ailleurs. Ni désirée, ni attendue. Tu vas, tu viens, c’est tout. Comme si t’existais pas. Ou bien pratiquement pas. C’est bien toi. Te v’là. On ne t’a pas vue arriver. Déjà là depuis un bon moment. Depuis le début, pourquoi pas. N’ayant rien dit. Rien dit encore. C’est tout. Pas de clé derrière le volet. Coincée. Coincée dehors, s’entend. Personne à qui parler, à moins de se parler seule. Puisque t’existe pas. Ou bien pratiquement pas. Angoissante cette idée de n’avoir personne. Personne à qui parler…

***

T’en restes baba. T’as du mal à y croire. C’est le cadet ! Le cadet que tu imaginais bien loin. T’es médusée. Encore choquée avec ça. Tu cherches à te rappeler. A te souvenir de lui. Ça remonte à quinze ans. Ça date pas d’hier. Tu n’avais pas cinq ans. C’est un homme maintenant. Un homme bien différent. Un homme de trente-cinq ans. Tu ne sais plus quoi dire. Tu t’approches de lui. Tout près. Quasi collée. C’est un bonheur immense mêlé d’un malaise immense. Tu n’oses pas le toucher. De peur de tout casser. Tu n’oses plus rien dire. T’es comme dans un rêve, c’était inespéré. Tu voudrais l’embrasser, le serrer dans tes bras. Mais lui ne le veut pas. Ce n’est pas l’euphorie. C’est plutôt noué-noué. Noué très serré. Il fouette le cadet. Il n’embrasse pas. Tellement il a peur. Il n’embrasse jamais. Ça ne marche pas à l’affection, depuis des décennies, ancestral ! … On évoque les souvenirs. Rares les souvenirs. On raconte ce qu’on est devenu. On est devenu si peu. Toi, tu vis de petit boulots. Apprentie, Assedic et compagnie. Point de vue sentimental, ça va. Ta vie sexuelle aussi, merci. Ton ami est assez bien dégourdi. Des fois oui, des fois non, mais ça va. Tu te souviens d’une chose. D’une casquette de marin. Il se souvient d’une chose. De ton ruban bleu et de tes socquettes blanches, parce que c’était dimanche. Et puis quoi ? C’est out ! Et puis quoi se dire ? C’est trop fort, trop violent. Le cadet, ton frère n’est plus, n’est plus qu’un inconnu.

***

Pourquoi revenu le cadet ? Y’a pas de bonheur ailleurs. Ailleurs pas plus qu’ici. Nulle part. Où reposer sa tête. Si malade à crever. A crever de tristesse et de mélancolie. Tu sais tout ça toi. Toi qui ne l’as jamais vu. Jamais si bien vu. Si bien vu qu’aujourd’hui. Tu sais tout ça en le voyant là, avec l’allure qu’il a, aujourd’hui t’es convaincue. Mais lui ne parle pas. Il ne veut pas parler. Il est de retour c’est tout. Mais toi, tu voudrais tout savoir. Savoir pour qui, pourquoi ? Tes mots sont maladroits. Résultat : cadet furieux. La pitié, il ne veut pas. La solidarité non plus. Au secours, au secours, voilà l’humanitaire ! Une frangine plus une frangine, ça fait deux. Il ne supportera pas. Il préfère s’éloigner. S’enfuir au fond des bois. Ici, c’est invivable. L’air est irrespirable. Les fouines sont trop nombreuses. Il est déjà bien loin. Le cadet est parti. Parti avec la clé. Il ne reste plus qu’à attendre. Attendre que ça passe. Le retour de l’aînée. Quater heure sans s’occuper. Rien dans ton sac à dos. Rien que ton sac de pierres. Toute seul à le porter. Toute seul, toute seule, toute seule… Comme si t’existait pas. Ou bien pratiquement pas.

***

S’apercevoir que le temps a passé. Fort vite. Ne pas avoir le sentiment d’être parti. Sentir la mort approcher à grands pas. Effacer cette image. Evoquer une fois encore et toujours le jour du départ. Le douze septembre. Comme aujourd’hui, l’anniversaire. Hier, la peine du départ. Le deuil et la douleur. Quinze ans, jour pour jour. Aujourd’hui, la joie des retrouvailles. La roue de l’histoire. Tâcher d’oublier un peu, effacer les morsures du passé… Allez, allez, arroser, balayer tout ça. Ne plus vivre dans le passé. Enterrer les cadavres. Faire le deuil et trinquer dessus. S’offrir du bon temps. Déboucher le champagne. Faire des croix, des croix… Etre capable de rire de tout ça. De jouer, bien sûr. SUNWAPTA ? C’est les chutes du Colombia ! Gagné bien sûr. Avoir vu tout ça non mais des fois. Pas de blague. Mémoire détaillée et preuve à l’appui. Vu tout ça, oui, les pays, les cités, les royaumes, et trinquer dessus. Même si ça fait cent fois. Santé ! Santé ! Bien sûr. Faire la fête. Faire comme si. Avec des verres en cristal. Comme si la fête était totale. Mais au fond, faire autrement. Faire comme tout le monde et faire semblant.

***

N’était-il pas amoureux le cadet avant de quitter Saint-Julien ? Et voilà, c’est reparti. Remuement de merde et fouille de braise. Afflux de questions et persécutions. Comment s’appelait-t-elle déjà la fille chérie que tu aimas ? Ah, les garces ! Les jacasses. Esquiver à tout prix. Resservir un coup de clairette, tiens. Une fille ? Quelle fille ? AUGNARTOQ ? OTAFAKU ? Non, non. On ne veut plus entendre parler de la nippone. Dolorès, alors ? Ton amante de l’Hôtel de la Plazza. Chaleur torride et punaises au plafond. Tu refroidis avec tes histoires réchauffées. Pas de ça qu’elles veulent les garces. Faut passer à table. Faire des confessions. Elles sont en train de faire virer ton repas en cauchemar. La plus petite surtout. La teigne ! Elle sait tout ma parole. La petite chérie s’appelait Olga. Elle habitait au coin, à deux fermes d’ici, sur la route de Saint-Léonard. Et, tiens voilà son portrait, la p’tite garce te le brandit sous le nez. Un comble ! Pas content là. Qui est allé lui raconter tout ça ? L’aînée, pardi ! Elles sont de mèches les conjurées. Coup de poignard et fourberie dans le dos. Viol et trahison. Etalage de ta vie. Pas moyen de la vivre tranquille. Toujours des gens pour la salir. Et pour l’exposer sur la place du marché. Tout Saint-Julien est au courant ! Tout Saint-Julien l’a vu l’portrait ! Ah, ah ! ça excite les frangines. Elles bavent, elles salivent. Pudeur et délicatesse déguerpies. Tout savoir elles veulent. Episode par épisode. L’intégrale du feuilleton sentimental. Le grand déballage. La grande récolte. L’odyssée tragique de celui qui croyait au ciel. Et en haut du ciel : Olga. Olga la belle. Avoir cru pouvoir être aimée d’elle. Bien qu’elle en aimât un autre. S’être enfermé dans l’armoire à mensonge alors. S’être raconté les pires fictions. Ne distinguant plus le vrai du faux, s’être banni. S’être dit Indien. Avoir décidé de parcourir le vaste monde. Avoir fui, fui, fui…

***

Oui, pour Olga les premiers pas. Les premiers pas de ta vie. Jusqu’à Pré-en-Pail. L’unique fois peut-être. Mais au lieu de la rejoindre, décider de quitter Saint-Julien, les sœurs, la maison natale, les champs de luzerne, les plantes fourragères, les champs de violette et parcourir le monde. Aller voir les hommes. Aller voir comment c’est. Quitter les premiers pas et passer aux pas suivants. Partout marcher chez soi. Partout nulle part, plutôt ! Pas un lopin de terre qui ne soit occupé, investi, assiégé. Partout cadastres et territoires, frontières et propriétés, barrières et gibets, limites et chasses gardées. Promoteurs et généraux. Divisées et parcellisées les cent vallées. Nulle pas n’avoir marcher librement. Pas un arpent disponible pour ça. Défense d’entrer et de passer, défense d’aller et de venir. De Séoul à Berlin, pas mieux qu’à Saint-Julien. Des murs, des clôtures, des prisons. Alors ? Faire le constat et puis quoi faire ? Chercher un havre de paix ? une île d’exception ? Un îlot oublié ? Avoir arpenté le terrain et découvert que le paradis terrestre n’existait pas. Partout du fil de fer. Partout des barbelés. Bataclan la promenade avec les semelles usées. Fatiguées, fatiguées. Ne pouvant plus marcher. S’arrêter, mais s’arrêter où ? Mourir où ? Mourir où tu es né. A Saint-Julien-des-Eglantiers. Mais tomber sur des garces. Mourir ailleurs alors. Pas né ici d’abord. Renier, tout renier. La famille, la maison, les frères et les sœurs. Ne plus reconnaître personne. Jamais vu ci, jamais vu ça. Ni celle-ci, ni celle-là. Et qui c’est celui-là, ce morveux de neveu toujours fourré où il ne faut pas ? Allez, vire de là ! Elire nouveau domicile. Tracer son territoire à terre. Prendre un petit peu de terrain. Pas grand chose, mais prendre quand même. Sans se gêner. Rebaptiser le lopin approprié. Airobi ici. An zéro. Ere nouvelle. Naître à partir d’aujourd’hui. Changer d’état civil aussi. Avant même l’état civil. Retourner au cocon, au ventre de la mère. Et puis non, ne pas être né d’une mère. Etre né dans un chou. N’avoir plus rien d’humain. Plus rien qui ne soit humain.

***

Quinze ans de solitude et d’égarement. Et puis, un jour prendre peur. Entrapercevoir la folie au fond de l’armoire. Et maintenant qu’est-ce qu’on fait, maintenant qu’il est fait tout le crottin ? Avance à qui ? Avance à quoi ? Suivre le vent, compter jusqu’à cent et y être, c’est ta philosophie. Pourquoi chercher à expliquer ? Pourquoi ne pas laisser le hasard ? La lutte, la volonté, les quêtes sont vaines puisque tout arrive sans que tu ne puisses exercer ta maîtrise.

***

Voici l’heure de vendanger. C’est la grande dépression. La déprime totale. L’aînée ne va plus aux champignons. Le cadet est reclus à Airobi. Va savoir où cela se situe aux confins de son cerveau. Il ne retrouvera jamais le chemin. Puis toi, te v’là, au milieu de tout ça. Dépassée de tout côté. Tu ne vois plus où tu pourrais te rendre utile. Y’a plus qu’une issue ma grande : te barrer. Retourner dans l’anonymat des grandes villes. Là où tu ne fais pas de dégât tellement t’es négligeable. Adieu donc cadet. Quand ta vie est une erreur, quand ta naissance est une erreur, pire qu’une erreur un accident, t’as tout faux. Tout faux depuis le début. Née contre ton gré et contre la volonté des vivants. Tu fais quoi après ? Impasse de ta vie. Errance sans destination. Déambulation sans but. Le suicide ? L’idée te traverse parfois l’esprit. Mais le problème, il n’est pas comment mourir, il est comment vivre. C’est décidé, tu vas te barrer. Ça qui faut. Rester n’arrange rien. Tu dois apprendre à vivre avec tes plaies grandes ouvertes. Cela ne sera pas si long. Un jour la mort viendra tout soulager. T’es pas partie pour durer centenaire. Déjà à moitié usée. Barre-toi, va-t-en gérer tout ça ailleurs. Va-t-en moisir ce qu’il te reste de vie.

***

L’aînée comprend que le frangin ne partira pas. Elle comprend qu’il ne partira plus. Qu’il finira de vivre ici. Elle part, donc. S’en va vivre sa propre vie. Elle va penser un peu à elle. Oublier ces quinze dernières années sacrifiées. Elle a fait sa valise. Elle traverse le jardin. Elle disparaît sans rien dire, sans même dire au revoir… Mais elle revient bientôt pour solder ces dettes et partir l’âme en paix. Doucement elle s’approche de la tente pour ne rien effaroucher, là, tout près, plus près. Elle appelle. Elle veut parler, lui parler vraiment, lui parler à l’oreille, même s’il n’entend pas. Elle parle tendrement. Elle parle comme une maman. Comme la maman qu’elle a toujours été. C’est très difficile, très douloureux à dire. Ne l’ayant jamais dit à personne auparavant. Elle rompt des années de mutisme. Elle se décide enfin à tout dire. Elle se soulage. Elle délivre doucement le terrible secret : ‘‘La voix, la voix de Pré-en-Pail, celle qui t’a fait partir quinze années durant, c’était moi ".

***

Un an. Un an a passé depuis l’hiver dernier. Les grands froids sont revenus. Le neveu est parti. La benjamine est partie. L’aînée est partie. Le cadet est également parti. La maison est silencieuse, abandonnée. Devenue un tombeau. Seul. Seul dans le jardin, devant son tepee, dans le grand froid, sous sa vieille couverture, assis dans la neige, devant le feu crépitant, grillant son lièvre au petit feu de bois, seul dans le silence, seul face à lui-même, l’Indien. L’Indien triomphant. Soudain un bruit sourd. L’Indien n’a pas peur. Il a attendu de pied ferme. Le neveu avait raison. Aussi étonnant que cela puisse paraître à Saint-Julien-des-Eglantiers, c’est la colonne du général Custer et de ses hommes qui arrive au loin. Ce sont les dix-mille êtres en marche, la cavalerie au grand galop, armes et bagages, trompettes-compagnies et tout le fourbi, rangés en ordre de bataille. Droit devant, droit dessus. Chevaux de bois et chiens de paille. L’Indien va se battre, c’est l’heure de mourir. Disjonctions, festival d’éclairs et sons pétaradants. Ça fume, ça explose dans tous les coins. Puis soudain, c’est le silence… "

Besançon, le 3 octobre 1993
Jean-Michel Potiron

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