Echos
Alpins Jean-Michel Potiron
Premiers échos
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Cet été, au mois daoût, je suis parti en vacances avec mon amie. Nous avons parcouru les routes. Nous avons traversé les Alpes. Nous sommes allés à la Mure, en dessous de Grenoble, à Valsenestre dans le Valjoufrey, dans le parc des Ecrins, au lac de Serre-Ponçon, à Bayasse dans le parc du Mercantour, puis sur la côte : Nice, Monaco, Monte-Carlo, Menton où nous nous sommes baignés. Nous sommes remontés dans les terres, du côté de Sospel. Puis passant par lItalie, nous sommes allés à Montoubon et à la Vieille-Ville dans le parc du Queyras. Par le tunnel de Frégus, nous avons rejoint le lac Léman : Yvoire et Genève. Enfin, nous sommes rentrés par la Suisse, en faisant le tour du lac : Montreux, Lausanne, Vallorbe, Pontarlier. Nous avons fait une courte halte au lac Saint-Point et à la source bleue. Eh bien nulle part, chez nos concitoyens, nous navons ressenti lonce dun désir de théâtre. *** Nous sommes dans un pays qui pourrait parfaitement se passer de théâtre. Ce qui minterroge grandement sur les raisons qui me poussent à en faire et qui me fait dire que onze mois sur douze (le douzième étant consacré à remettre un peu les pieds sur terre) je suis le locataire dune autre planète. Il faut être fou pour ne pas y renoncer. Nous y sommes si peu nombreux. Ce nest pas lorgueil qui me fait dire cela, mais la tristesse et la souffrance. *** Nous sommes des enfants nus et démunis. En nous apercevant de notre infantilisme, nous fuyons, cest pourquoi nous souffrons. Les choses nexistent que parce que nous le décidons. Nous sommes victimes de nos hallucinations, de nos visions et de nos créations. Nous sommes des jouets dans un univers de jouets. Les jouets se retournent contre nous et se jouent de nous. Puisque nous souffrons, nous cassons tous nos jouets. Plus nous sommes capricieux, plus nous les bousillons. Lâge dhomme est encore loin. Jamais nous naurons le temps. Nous demeureront toujours des enfants. Pipi, caca, popo et de temps en temps dodo. Nous avons tellement peur de grandir, tellement peur des autres et tellement peur de nous-mêmes. Tellement peur du monde, tellement peur du ciel. Tellement peur de tout, tellement peur de rien. *** Fin 1992, fin de siècle. Lhistoire de lArt, et lhistoire tout court, montrera peut-être un jour que le vingtième siècle sest terminé le 22 décembre 1989, date de la disparition de Samuel Beckett, lauteur qui a consacré toute son uvre à lécriture dune fin. Verdun, Auschwitz, Treblinka, Dresde, Hiroshima face à lhistoire de la mise à mort à une échelle démesurée, les occasions de taire ne manquent pas Et aujourdhui ? Comment repartir à partir dune fin ? Comment appréhender ce vingt-et-unième siècle qui souvre devant nous ? Comment écrire après le néant ? Comment parler après le silence ? Comment se présenter après labsence ? Comme dire Je ? Comment moi qui ose prendre la parole, qui ose écrire, qui ose peindre, comment puis-je apporter ma pierre à lédifice bancal du monde qui continue irrévocablement de se bâtir tout en se détruisant ? *** Parfois, je me demande si on na pas tous eu envie-besoin, un jour ou lautre, de faire comme Kiki un tour du monde, de sécarter, de ne plus voir ses frères, ses surs, ses amis, de se replier sur soi, de faire le silence, de ne plus écouter le vacarme de son crâne, de séloigner des cris, des douleurs, des souvenirs anciens. De faire table rase. De ne plus vouloir des histoires de famille (Ah, les histoires de famille ) et de ne revenir que pour mourir sa vie. *** Si je fais une pièce sombre, noire, obscure, désespérée, il va bien encore se trouver des gens, peut-être une majorité de gens, qui diront que, décidément, je broie du noir, je suis pessimiste, désespéré ; comme si cétait moi lunique représentant du désespoir, comme si les trois quarts du globe nétaient pas désespérés, déchirés, broyés, affamés, torturés. Et si je fais une pièce merveilleuse, je vais avoir limpression de me mentir, de tricher, dêtre lâche, de ne pas dire, de ne pas me dire la vérité, de me voiler la face, de faire une récréation, un pis-aller, une distraction, une frivolité ludique inutile. Quid ? *** Je dois montrer ce que jaurais fait si javais voulu. Si javais voulu, je vous aurais raconté un conte féerique merveilleux, je vous aurais enchantés, je vous aurais distraits, je vous aurais changé les idées, je vous aurais reposé Tout est là, dans le "si javais voulu", dans le possible, dans le potentiel. De temps en temps, il faudra donc vouloir, et quen dessous, il y ait tout le reste, tout ce quon ne peut même pas dire. *** Ce pourrait être comme un jeu de société, une mappemonde avec dautres jeux mélangés. Ce pourrait être comme lorsque les enfants jouent avec autour deux tous leurs jouets rassemblés. Tout serait emmêlé, embrouillé, encombré. Ce pourrait être comme un spectacle de colonie de vacances avec des montagnes dessinées sur du papier Kraft, avec des costumes en papier crépon. Il y aurait un petit problème déchelle, les enfants seraient trop grands, à peine. Ce pourrait être un sol à peine vallonné avec une maison et son petit jardin. Là, les objets seraient tout transparents, suspendus même peut-être, tout serait inquiétant, à la manière du massif du Mont-Blanc. La nature serait trop rangée, trop propre et trop belle. Tout serait transparent, parce quon aurait tout imaginé, tout inventé. Ce serait comme une collection dobjets, une collection de timbres, une collection de cactus, une collection de mauvaises notes pendant quon y est. *** Je rêve dun merveilleux qui aille jusquau dégoût, jusquà lécurement. Il y en aurait une telle accumulation, une telle profusion, un tel envahissement, quà la fin, il donnerait des envies de gerber. Ou bien, tout serait si écurant, si dégoûtant que les gens nauraient plus des Oh ou des Ah admiratifs, mais des vrais beurk, des vraies envies de rendre et daller faire des renvois dans tous les coins. A méditer ! *** Et puis le merveilleux franchement quest-ce que cest ? La nature est merveilleuse. Cest nous qui la trouvons telle. La nature, cest la nature. Il suffit que nous soyons dépaysés pour trouver cela merveilleux sans pour autant avoir envie dy rester, encore moins dy habiter. La toundra est merveilleuse. Jimagine, jai vu des photos. Le pôle Nord, le pôle Sud sont merveilleux. Les cavernes souterraines, les canyons, les Hautes-Alpes, les déserts mais ce nest pas pour autant quon ait envie dy crécher. Peut-être même le monde merveilleux est-il justement un monde inhabitable, inhumain, inadapté à notre condition. *** Lunivers est tellement merveilleux quil me fait peur. Cest trop grand, trop gigantesque pour moi. Quand jy pense à lunivers, pfout, je ne suis plus rien. Jexiste à peine, une larve, un asticot. Le merveilleux fait-il donc peur ? *** Les mondes microscopiques aussi sont merveilleux. Les atomes, les microbes, les bê-bêtes. Ah ! les plantes aussi en très gros plans. Le merveilleux est donc partout autour de nous. Il suffit douvrir les yeux, de prendre le temps, de prendre la peine de regarder. *** Et si ce nétait ni beau, ni laid, ce serait quoi ? Quand cest juste au milieu, quand cest ni beau, ni laid. Quand cest neutre. Quand cest zéro. Quand cest vague. Quand cest pile au milieu. Ni beau, ni laid, standardisé. Alors ça, ce serait vachement difficile à trouver. Un truc sans couleur. Linverse serait donc une débauche de couleurs. Je ne parle pas dun barbouillage contemporain, non, mais des milliards de couleurs, des couleurs fragmentées, pas une bouillie. Ça serait peut-être blanc. Mais blanc, des fois cest beau. Gris ? gris, cest laid. Noir ? noir, cest noir. (Il est tellement con ce Johnny !) Non, noir, cest triste. Et pour les esquimaux, il y a des centaines de blancs. On nest pas sorti de lauberge. *** Ça sera comme on la décidé. Ça sera comme ça sera, on ne va pas se gêner. Ça sera exactement ce quon aura voulu faire. On va se mettre en colère. Voilà ce quon va faire. *** Ce sera du carrelage. Cest net, cest propre, cest pratique. Quand on fait une petite souillure, ça se nettoie. Ça ne laisse pas de trace. *** Evidemment il faudrait tout balayer. Que la scène soit vide. Vide comme une arrière-boucherie, comme une salle de torture, une chambre dhôpital psychiatrique, une carrée de malade mental, une cellule de condamné à mort, une morgue, un laboratoire, un laboratoire expérimental, blanc bien évidemment. *** Le mieux serait de tout faire exploser. Faudra être sans quartier, avec soi-même pour commencer. On aimerait pouvoir tout faire valser. Prions, mon Dieu, pour que nous soyons insolents, insoumis, effrontés, impertinents. Un peu de toupet, que diantre, un peu daudace ! Hardi, les gars. Une tonne de culot, un quintal darrogance. Chaque fois que nous serons devant un problème, cest cela quil conviendra de faire, tout faire sauter. Hardi, prions les gars ! *** Qui sont Christian, Colette, Odile et Simon ? Cest Ham, Clov, Nagg et Nell avec des prénoms français. Ni des morts, ni des vivants. Ni des êtres, ni des objets. Ni des bons, ni des méchants. Ni des fous, ni des sains desprit. Ni vous, ni moi, rassurez-vous. *** Franchement quest-ce quon espère pouvoir dire ? Cela ne devrait pas voler bien haut. Cela ne devrait pas voler bien loin. Puisquau fond, au plus profond, on na toujours rien à déclarer. Cest ça le plus beau, le plus merveilleux. On cause, on cause, des pages et des pages, et on ne dit strictement rien. *** Franchement quest-ce quon espère pouvoir dire ? On ne dira rien de fondamental. Rien qui changera la face du monde. Tout pourra continuer de tourner. Tout comme si on navait pas parlé. Parce quon parlera de théâtre. Parce quon parlera dacteurs. On va raconter le théâtre de lintérieur. En rentrant à lintérieur de lacteur. *** Au fond on a voulu samuser. On a voulu se faire plaisir. On a voulu se distraire. Respirer, se rafraîchir. On a voulu changer dair. Au fond, on a voulu se reposer. On a voulu prendre le problème par le petit côté. Du point de vue du jeu. Du point de vue du joueur. *** Au fond, cest une parade. Un quart dheure de bonne humeur. Même sil est maussade. Au fond, cest un goûter, cest une sucrerie. Les images seront simples. Elles seront pures. Elles seront innocentes. Car au fond, cest linnocence. |
Echos Alpins
" Mavoir collé un langage dont ils simaginent que je ne pourrai jamais me servir sans mavouer de leur tribu, la belle astuce. Je vais le leur arranger, leur charabia. Auquel, je nai jamais rien compris du reste, pas plus quaux histoires quil charrie, comme des chiens crevés. Mon incapacité dabsorption, ma faculté doubli, ils les ont sous estimées. Chère incompréhension, cest à toi que je devrai dêtre moi, à la fin. Il ne restera bientôt plus rien de leur bourrage. Cest moi alors qui vomirai enfin, dans des rots retentissants et inodores de famélique, sachevant dans le coma, un long coma délicieux " Linnommable, Samuel Beckett.
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Partir quinze bonnes années. Puis un jour revenir. Etre parti pour apprendre que le monde est vaste. Pour apprendre que Kiki est tout petit. Partir quinze ans ! Quelle drôle didée. Pourquoi pas dix, douze ou vingt ans ? Revenir à la montagne Pas à la ville, pas à la vie urbaine. Revenir à un rythme de vie en montagne. Revenir au village, à la maison natale, au jardin de son enfance. Quinze ans après ; Cest sûrement ça le plus drôle. Percevoir ce qui a changé, ce qui est resté pareil. Chercher ses souvenirs. Recouvrer la mémoire. Avoir la tête vide. Etre reconnu par ceux quon avait quittés. Ne pas vouloir se souvenir en quels termes on les avait quittés. Avoir donné de ses nouvelles tout de même. Appréhender son retour. Avoir peur de rentrer. Craindre quelque chose ou quelquun. Craindre linstant où lon va se reconnaître. Craindre dêtre rejeté. Avoir peur de soi-même Retrouver des visages vieillis, des mains fatiguées. Vouloir faire comme si rien ne sétait passé. Comme si on nétait jamais parti. Vouloir que la vie continue, ou plutôt quelle reprenne *** Rentrer à la maison. Et à peine arrivé, sans prendre le temps de poser son bâton, sans y avoir été invité de toute façon, sans se reposer, sans demander de nouvelles, sans même dire bonjour peut-être, se raconter. *** Faire le rapport dun voyage étonnant et bigarré. Avoir été un touriste éclectique. Rapporter des faits héroïques commis au milieu dévénements communs. Chanter sa geste. Sortir ses médailles. Montrer ses blessures. Dresser son tableau de chasse. Avoir exercé tous les métiers. Etre parvenu à sintégrer aux civilisations les plus différentes. Sêtre accoutumé aux traditions, au us et aux coutumes, aux climats, aux pays les plus éloignés. Et jamais nulle part, nêtre parvenu à se fixer. Avoir voulu tout connaître, tout apprendre sans jamais sattarder. Avoir été constamment en manque de quelquun ou de quelque chose et être revenu sans savoir de quoi. Avoir vu, tout vu, bien vu et avoir été déçu de tout. Se demander vers quoi le monde peut-il bien se diriger dans tout ça. Avoir espéré que le monde puisse aller quelque part. Avoir cherché à se situer par rapport au monde et avoir vu le monde tourner sans ny avoir jamais rien pu. Finir par se taire. Céder. Trouver inutile de sen faire. Faire comme tout le monde. Envoyer tout bouler. Rentrer dans le rang. Se laisser porter par la vague. Ne plus essayer daller à contre-courant parce quil ny a pas de courant. Cesser de lutter. Ne plus rien dire. Ni même articuler. Se limiter aux onomatopées. Régresser. Devenir moins quun chien. Moins que rien. Choisir de devenir incompris dans un monde incompréhensible, la belle affaire. Risquer de devenir définitivement incompris. Risquer de se faire cataloguer daboyeur. Puis finir par ne plus rien savoir faire dautre quaboyer. *** Ne plus savoir ce quon a appris. Navoir peut-être même jamais rien appris. Ou pas comme il fallait. Estimer en avoir assez appris. En avoir eu ras-le-bol dapprendre. Avoir fini par apprendre quil ny avait rien à apprendre. Vouloir rentrer pour retransmettre ce quon avait appris et navoir rien à retransmettre. Faire la vainqueur, loptimiste, chargé de résolutions nouvelles, mais rentré vaincu, résigné. Paraître debout, mais rentré à genoux. *** Devenir sarcastique. Déranger. Marcher avec des chaussures cloutées. Vouloir laisser des traces profondes, de larges ornières, des tranchées. Cicatriser la terre entière. Sentêter parce quon est borné. Attraper quelquun au hasard et lui débiter son refrain sous la menace. Ah ! Ne pas vouloir que cela se passe comme ça. Ne pas passer léponge fortuitement. *** Avoir usé lamour et en être usé. Navoir connu que lamour physique. Navoir aimé que des corps, jamais des êtres. Conclure vertement que lamour noffre aucune issue. Certifier quil ne résout rien. Demander à ce quon se fie à cet avis puisque, moi, qui le dis, jai tout essayé : tout le monde et tous les genres. Ne pas avoir lintention de sy remettre. Etre épuisé de toute façon. *** Renoncer à lamour. Sessayer à la haine. Ne pas sen porter mieux. Sessayer à la haine tout de même. Ne pas connaître lentre-deux. Fondre sur lessentiel et le faire fondre. Etre brut et brutal. Etre extrême. Aimer les corps et les haïr. Comme ça, par envie. Toujours par simple envie. Pour éprouver et pour séprouver. Haïr sans raison précise. Haïr pour haïr. Pour éprouver gratuitement le sentiment de haine. Haïr, haïr sa famille surtout. Sinventer pour la circonstance une famille nombreuse. Simaginer des tonnes de cousins, de cousines, de neveux, de nièces, de pères, de mères, au pluriel, et tout vomir à foison. Haïr lesprit de famille. Ne pas parler de ses surs. Ni de laînée, ni de la benjamine. Mais haïr tous les autres. Les mettre dans le même paquet. Les cousins dabord. Ah, ne pas pouvoir encadrer les cousins. Puis, les cousines, juste derrière. Haïr ensuite le pouvoir, la hiérarchie, ceux qui commandent, qui dirigent, qui ordonnent, la race des patrons. Haïr enfin les minets, comme autant de ratons-laveurs, à la manière de Prévert. Sans motif. Parce quil faut bien être injuste. Parce quil faut bien des victimes. Haïr tout ce beau monde par ordre décroissant. Ne pas soucier davoir été apprécié ou non. Ne pas se préoccuper davoir été ou dêtre soi-même le cousin, le neveu ou le père de quelquun. Pire que haïr, exécrer. Haïr au plus haut point. Abominer. Abhorrer jusquà laversion. Se mettre dans des états invraisemblables de dégoût extrême. Et vomir, puis vomir le vomi. Et vomir encore rien que dy penser. Rendre un petit coup. Faire une petite démonstration. Dégurgiter à la demande. Exhiber ses petites vomissures et au bout du compte dégorger une jolie quantité. Avoir encore de quoi vomir. Ne pas avoir épuisé toutes ses réserves. En faire létalage. Létaler oui. *** Aimer les transgressions, les courtisanes interdites, les hommes frigides, les êtres originaux, les marginaux. Faire mine davoir choisi sa propre marginalité, sans pouvoir sen défaire. Fuir en avant. Courir après toute expérience nouvelle et sen écurer. Se dégoûter de soi-même. Navoir rien résolu par lorgie. Avoir tout perdu après avoir tout aimé. Avoir perdu même le sens de lorientation. Avoir usé tous les corps et se demander ce qui peu bien encore rester après. Avoir tout gâché, tout sali. Chercher à se faire comprendre mais savoir quon restera incompris. Appeler à laide. Crier au secours en vain. Avoir une insatisfaction chronique profonde. Courir après linaccessible, latteindre et y renoncer immédiatement. Avoir eu une vie kleenex. *** Chercher comment mettre fin à ses jours. Sen remettre à Dieu et sapercevoir quil y en a plusieurs. Alors les essayer un à un évidemment. Avoir un soubresaut comique. Croire. Avoir la foi. Passer son temps à prier, supplier, implorer, aduler. Sans jamais rien obtenir en retour. Sans jamais détecter aucun signe du ciel, ni aucune aide. Traverser une longue période de crédulité. Prier, cela demeure compréhensible, mais vouloir tout prier !!! Et non seulement prier, mais vouloir aduler tous les Dieux, combler de louanges, admirer, réciter, visiter les tombes, se prosterner devant les temples, allume les flammes, franchir les murailles. Gémir, pleurer sûrement. Sadresser aux Dieux avec ferveur, avec candeur. A voix haute, à voix basse. Dans toutes les langues. Apprendre par cur toutes les prières. Mettre tout son cur à psalmodier. Pratiquer le bouddhisme, le christianisme, le judaïsme, le paganisme, le talmudisme, le vaudou, le confucianisme, le rabbinisme, le théisme, le quiétisme, lislamisme *** Ne plus croire en rien. Ne plus espérer. Ne plus rêver. Et pourtant, avoir encore envie de croire en un tout petit quelque chose. Ne pas parvenir à se résigner. Ne pas se faire à lidée quil ny ait rien à croire, sentêter à vouloir encore chercher une petite issue. Se mettre alors à lire. Chercher la réponse dans les livres. Dans le savoir accumulé. La connaissance des autres. Limaginaire des autres. Se tourner vers lart, la poésie. Continuer le leurre. Etre encore une fois floué. Avoir tout lu. Faire lultime renoncement. Renoncer à lévasion et à lélévation de lâme. Saborder tous les bouquins. Bazarder. Les balancer par-dessus bord, à lautre bout de la terre. Au cap Horn. Survivre dans un état dextrême dénuement. Etre une dépouille. Végéter. Attendre la mort. Rire comme un idiot. Se trouver idiot. Comprendre quon a été idiot et le devenir définitivement. *** Sasseoir alors. Croiser les jambes. Figer le regard. Ne plus bouger. Faire le vide. Faire le vide. Faire le vide. Vider, vider, vider lévier. Jusquà faire peur ! Impressionnant Avoir fait cette tentative des dizaines et des dizaines de fois. Continuer au cas où Sattendre à ce que quelque chose vienne en approchant la centaine. Rien. Rien qui vient. Etre un nerf. Un joli paquet de nerf Une bouilloire furieuse Pleine de sang bouillonnant. Piquer sa crise. Sa putain de crise de nerfs. Impressionnant, ah ça oui ! Servir à rien. Nêtre bon à rien. Bon pour personne. Courir pour rien. Marcher pour rien. Vie sans dessein, sans passion, sans quête, sans mission. Rien qui puisse alimenter la vie. Etre détraqué. Ne plus fonctionner tout bonnement. Rien ne répond. Le temps non plus ne marche pas. Le temps nexiste pas. Tout à larrêt. Rien qui narrive. Rien qui ne parte. Devenir fou. Fou furieux. Forcené. Hors de sens. Enragé. A moins de ne lêtre déjà. Boucan, chahut, pagaïe dans le cerveau. Malade du ciboulot. Des canons, des engins, des machines, des mortiers, des obusiers, des trains, des munitions, des projectiles, des tirs, des bombardements, des canonnades, des décharges, des mitrailles, des pilonnages, des salves, des artilleurs dans le cortex. Guernica dans le cerveau. Besoin de repos. Besoin de calme. Besoin de paix, de sommeil Besoin Rêver de ne plus être un homme. Devenir paisible, dénué de toute préoccupation, de tout souci. Etre un chien, un rat, un arbre. Non, mieux, une pierre. Nêtre plus vivant. Un objet. Navoir plus rien à sentir, plus rien à voir, ni rien à entendre. Ou mieux encore : ne plus être rien. Moins que rien. Rien de rien. Et quitte à être humain : amoureux alors. Navoir plus que ce recours. Recours des années quatre-vingt-dix. Plus que ça. Aucune autre utopie, aucune autre ambition, aucun autre rêve. Programme dune génération triste, égarée. Se recroqueviller à deux pour partager sa solitude. Pour supporter la vie. Saimer en désespérance de cause. Sans joie. Sans allégresse. Blasés. Désabusés. Amoureux, oui, peut-être ? Tourner en rond. Toujours revenir au même point. Rien narrive. Rien ne part. Approchant la centaine *** Ne pas parvenir à parler tout simplement aux gens. Ne pas réussir à fournir leffort nécessaire. Ne pas avoir appris à communiquer, nen avoir pas envie dailleurs. Ne pas savoir parler de tout et de rien, de choses anodines et de choses simples. Ne pas savoir dire bonjour, comment ça va ? La femme et les enfants ? Ne pas apprécier les gens. Ne pas sen accommoder. Ne sentendant déjà pas avec les bouquins, comment sentendre avec ceux qui les écrivent, pire, avec ceux qui les lisent, pire, avec ceux qui ne les lisent pas ? Apprendre à parler ? Quelle engeance Apprendre à parler correctement Comme tout le monde ? Dans la langue de tout le monde ? Ne pas savoir faire ça. Ne pas aimer ça. Vouloir créer un langage. Un langage dIndien. La seule chose qui te reste. Façon de dire non. Procéder par raccourcis. Economiser. Ne prononcer que le strict nécessaire. Sabstenir du reste. Faire sauter le supplément. Tout ce qui nest pas jugé indispensable les verbes, les articles Nonobstant, sépandre et se répandre en soliloques interminables. Toucher au langage, au secret, au mystère de notre fondation individuelle et sociale. Par voie de fait, devenir dérangeant. Incorrect, non-conforme, marginal. Et pourquoi pas, malade, handicapé, exclu, incarcéré Faire lobjet de tentatives de récupérations, de chantage, de pressions afin dêtre réintégré dans le giron de la communauté pour y être fondu. Devoir parler comme tout le monde afin de devenir comme tout le monde. Utiliser la même grammaire, le même vocabulaire, les mêmes mots, afin de partager les mêmes codes, les mêmes occupations, les mêmes soucis, les mêmes besoins, les mêmes sentiments, les mêmes goûts. Et rentrer dans la masse. Devenir conforme, commun, ordinaire, insignifiant, poli, sage, commode, propre, transparent, insipide, vulgaire. Etre dénué de style particulier, de langue propre, denvies singulières. Etre simplement comme tout le monde. Voilà ce quon attend de toi. Que tu parles un langage boutiquier : du prix du réglisse et des boules-de-gomme, du gros sel et du tapioca. *** Parler de la sur maintenant. Aînée dun allumé. Première dune famille de tordus. A la même enseigne. Egalement tordue, même si cela se voit moins. Celle qui est restée, et qui a peut-être appris en restant ce que tu étais parti chercher en partant. Ardente adepte de la réalité objective. Peu importe si lon confond cette réalité extérieure à soi avec la subjectivité intérieure. Prétendu il lucide taccusant davoir une tache aveugle au fond du tien. Réfutant ta pensée selon laquelle quil ny aurait rien à apprendre de la vie. Excluant ton exclusion de toute rationalité. Tinterdisant tes protestations, tes névroses, tes inventions langagières. Nayant rien compris ! Taccusant de fuir davoir fui pendant quinze ans. Continuant de te traiter de fuyard. Te débusquant au moment où tu rentres à la maison pour y creuser ton trou et tes galeries. *** Tentendre dire que ton voyage na été quune vulgaire escampette. Une petite fugue, une promenade temporaire. Une sortie ordinaire comme on sort son chien pour aller le faire pisser. Voir ton odyssée traînée dans la boue. *** Et la frangine en plus par-dessus le marché. Contre ton camp elle aussi. Mandatée pour texpulser. Texpulser ? Pour aller où ? Pour errer à nouveau sans but et sans vie ? Le tour du monde est terminé ! Il ny a pas détape Saint-Julien. Cest la ligne darrivée ici. Définitif. Cest lheure du repos. De la tête surtout. Fatiguée. Ici cest chez toi. Autant que chez la frangine. Tu ne verras plus les gens, ne mettras plus les pieds à Saint-Julien, cest tout. Personne ne tobligera à partir. Dure, dure, la tentative dexpulsion tout de même. Tas mal au bide. Mal aimé. Différent. Besoin dhurler tout dun coup. De douleur. Criser. Nerf à lair. Nerf hurlant. Malheureux à devenir fou. Fou à lier. Crier, crier, plusieurs fois *** Pourquoi vit-elle dans cette maison la frangine ? Pourquoi ne pas labandonner ? Pourquoi demeurer la rescapée dune famille en déroute ? La dernière gardienne de la maison natale ? Besoin dexorciser. De sortir du tunnel, mais par lautre côté. Faire une interminable traversée du désert. Faire lépreuve de son chemin de croix. Finir par aimer cette maison malgré elle, malgré tout. Sy contraindre. La supporter. La porter sur son dos. Lingérer. Simmiscer dans ses moindres interstices. Engager un combat contre une maison dans lespoir dêtre victorieuse. Même si lon provoque lincompréhension. Même si lon souffre de solitude et de la honte dêtre seule. Même sil lon essuie les commérages. Même si lon se sent sale, impure et souillée. *** Et lautre ? La benjamine. La dernière. Celle dont on navait jamais reparlé. Celle dont on navait jamais demandé de nouvelles. Celle qui nen avait jamais donné Depuis ept mois, au moins Lautre. Celle qui ignore tout de lévénement. Celle qui en sait rien. Celle quon na pas cherché à joindre. Injoignable. Celle qui nécrit pas, qui ne téléphone pas. Celle qui zone Toujours à gauche, toujours à droite, sans adresse, sans domicile. Celle dont on se désintéresse. Cest comme ça. Arrivée quinze ans après tout le monde. La plus frappée, sûrement. Le cadet peut aller se rhabiller. Tes celle qui avait cinq ans lorsquil est parti. Tu dois en avoir vingt maintenant, à peu près, mais tu nas plus dâge depuis longtemps. Cest toi. Short kaki, chaussures de sport et sac à dos. Varappeuse, sportive, routarde. Venue sans prévenir, n,e prévenant jamais dailleurs. Ni désirée, ni attendue. Tu vas, tu viens, cest tout. Comme si texistais pas. Ou bien pratiquement pas. Cest bien toi. Te vlà. On ne ta pas vue arriver. Déjà là depuis un bon moment. Depuis le début, pourquoi pas. Nayant rien dit. Rien dit encore. Cest tout. Pas de clé derrière le volet. Coincée. Coincée dehors, sentend. Personne à qui parler, à moins de se parler seule. Puisque texiste pas. Ou bien pratiquement pas. Angoissante cette idée de navoir personne. Personne à qui parler *** Ten restes baba. Tas du mal à y croire. Cest le cadet ! Le cadet que tu imaginais bien loin. Tes médusée. Encore choquée avec ça. Tu cherches à te rappeler. A te souvenir de lui. Ça remonte à quinze ans. Ça date pas dhier. Tu navais pas cinq ans. Cest un homme maintenant. Un homme bien différent. Un homme de trente-cinq ans. Tu ne sais plus quoi dire. Tu tapproches de lui. Tout près. Quasi collée. Cest un bonheur immense mêlé dun malaise immense. Tu noses pas le toucher. De peur de tout casser. Tu noses plus rien dire. Tes comme dans un rêve, cétait inespéré. Tu voudrais lembrasser, le serrer dans tes bras. Mais lui ne le veut pas. Ce nest pas leuphorie. Cest plutôt noué-noué. Noué très serré. Il fouette le cadet. Il nembrasse pas. Tellement il a peur. Il nembrasse jamais. Ça ne marche pas à laffection, depuis des décennies, ancestral ! On évoque les souvenirs. Rares les souvenirs. On raconte ce quon est devenu. On est devenu si peu. Toi, tu vis de petit boulots. Apprentie, Assedic et compagnie. Point de vue sentimental, ça va. Ta vie sexuelle aussi, merci. Ton ami est assez bien dégourdi. Des fois oui, des fois non, mais ça va. Tu te souviens dune chose. Dune casquette de marin. Il se souvient dune chose. De ton ruban bleu et de tes socquettes blanches, parce que cétait dimanche. Et puis quoi ? Cest out ! Et puis quoi se dire ? Cest trop fort, trop violent. Le cadet, ton frère nest plus, nest plus quun inconnu. *** Pourquoi revenu le cadet ? Ya pas de bonheur ailleurs. Ailleurs pas plus quici. Nulle part. Où reposer sa tête. Si malade à crever. A crever de tristesse et de mélancolie. Tu sais tout ça toi. Toi qui ne las jamais vu. Jamais si bien vu. Si bien vu quaujourdhui. Tu sais tout ça en le voyant là, avec lallure quil a, aujourdhui tes convaincue. Mais lui ne parle pas. Il ne veut pas parler. Il est de retour cest tout. Mais toi, tu voudrais tout savoir. Savoir pour qui, pourquoi ? Tes mots sont maladroits. Résultat : cadet furieux. La pitié, il ne veut pas. La solidarité non plus. Au secours, au secours, voilà lhumanitaire ! Une frangine plus une frangine, ça fait deux. Il ne supportera pas. Il préfère séloigner. Senfuir au fond des bois. Ici, cest invivable. Lair est irrespirable. Les fouines sont trop nombreuses. Il est déjà bien loin. Le cadet est parti. Parti avec la clé. Il ne reste plus quà attendre. Attendre que ça passe. Le retour de laînée. Quater heure sans soccuper. Rien dans ton sac à dos. Rien que ton sac de pierres. Toute seul à le porter. Toute seul, toute seule, toute seule Comme si texistait pas. Ou bien pratiquement pas. *** Sapercevoir que le temps a passé. Fort vite. Ne pas avoir le sentiment dêtre parti. Sentir la mort approcher à grands pas. Effacer cette image. Evoquer une fois encore et toujours le jour du départ. Le douze septembre. Comme aujourdhui, lanniversaire. Hier, la peine du départ. Le deuil et la douleur. Quinze ans, jour pour jour. Aujourdhui, la joie des retrouvailles. La roue de lhistoire. Tâcher doublier un peu, effacer les morsures du passé Allez, allez, arroser, balayer tout ça. Ne plus vivre dans le passé. Enterrer les cadavres. Faire le deuil et trinquer dessus. Soffrir du bon temps. Déboucher le champagne. Faire des croix, des croix Etre capable de rire de tout ça. De jouer, bien sûr. SUNWAPTA ? Cest les chutes du Colombia ! Gagné bien sûr. Avoir vu tout ça non mais des fois. Pas de blague. Mémoire détaillée et preuve à lappui. Vu tout ça, oui, les pays, les cités, les royaumes, et trinquer dessus. Même si ça fait cent fois. Santé ! Santé ! Bien sûr. Faire la fête. Faire comme si. Avec des verres en cristal. Comme si la fête était totale. Mais au fond, faire autrement. Faire comme tout le monde et faire semblant. *** Nétait-il pas amoureux le cadet avant de quitter Saint-Julien ? Et voilà, cest reparti. Remuement de merde et fouille de braise. Afflux de questions et persécutions. Comment sappelait-t-elle déjà la fille chérie que tu aimas ? Ah, les garces ! Les jacasses. Esquiver à tout prix. Resservir un coup de clairette, tiens. Une fille ? Quelle fille ? AUGNARTOQ ? OTAFAKU ? Non, non. On ne veut plus entendre parler de la nippone. Dolorès, alors ? Ton amante de lHôtel de la Plazza. Chaleur torride et punaises au plafond. Tu refroidis avec tes histoires réchauffées. Pas de ça quelles veulent les garces. Faut passer à table. Faire des confessions. Elles sont en train de faire virer ton repas en cauchemar. La plus petite surtout. La teigne ! Elle sait tout ma parole. La petite chérie sappelait Olga. Elle habitait au coin, à deux fermes dici, sur la route de Saint-Léonard. Et, tiens voilà son portrait, la ptite garce te le brandit sous le nez. Un comble ! Pas content là. Qui est allé lui raconter tout ça ? Laînée, pardi ! Elles sont de mèches les conjurées. Coup de poignard et fourberie dans le dos. Viol et trahison. Etalage de ta vie. Pas moyen de la vivre tranquille. Toujours des gens pour la salir. Et pour lexposer sur la place du marché. Tout Saint-Julien est au courant ! Tout Saint-Julien la vu lportrait ! Ah, ah ! ça excite les frangines. Elles bavent, elles salivent. Pudeur et délicatesse déguerpies. Tout savoir elles veulent. Episode par épisode. Lintégrale du feuilleton sentimental. Le grand déballage. La grande récolte. Lodyssée tragique de celui qui croyait au ciel. Et en haut du ciel : Olga. Olga la belle. Avoir cru pouvoir être aimée delle. Bien quelle en aimât un autre. Sêtre enfermé dans larmoire à mensonge alors. Sêtre raconté les pires fictions. Ne distinguant plus le vrai du faux, sêtre banni. Sêtre dit Indien. Avoir décidé de parcourir le vaste monde. Avoir fui, fui, fui *** Oui, pour Olga les premiers pas. Les premiers pas de ta vie. Jusquà Pré-en-Pail. Lunique fois peut-être. Mais au lieu de la rejoindre, décider de quitter Saint-Julien, les surs, la maison natale, les champs de luzerne, les plantes fourragères, les champs de violette et parcourir le monde. Aller voir les hommes. Aller voir comment cest. Quitter les premiers pas et passer aux pas suivants. Partout marcher chez soi. Partout nulle part, plutôt ! Pas un lopin de terre qui ne soit occupé, investi, assiégé. Partout cadastres et territoires, frontières et propriétés, barrières et gibets, limites et chasses gardées. Promoteurs et généraux. Divisées et parcellisées les cent vallées. Nulle pas navoir marcher librement. Pas un arpent disponible pour ça. Défense dentrer et de passer, défense daller et de venir. De Séoul à Berlin, pas mieux quà Saint-Julien. Des murs, des clôtures, des prisons. Alors ? Faire le constat et puis quoi faire ? Chercher un havre de paix ? une île dexception ? Un îlot oublié ? Avoir arpenté le terrain et découvert que le paradis terrestre nexistait pas. Partout du fil de fer. Partout des barbelés. Bataclan la promenade avec les semelles usées. Fatiguées, fatiguées. Ne pouvant plus marcher. Sarrêter, mais sarrêter où ? Mourir où ? Mourir où tu es né. A Saint-Julien-des-Eglantiers. Mais tomber sur des garces. Mourir ailleurs alors. Pas né ici dabord. Renier, tout renier. La famille, la maison, les frères et les surs. Ne plus reconnaître personne. Jamais vu ci, jamais vu ça. Ni celle-ci, ni celle-là. Et qui cest celui-là, ce morveux de neveu toujours fourré où il ne faut pas ? Allez, vire de là ! Elire nouveau domicile. Tracer son territoire à terre. Prendre un petit peu de terrain. Pas grand chose, mais prendre quand même. Sans se gêner. Rebaptiser le lopin approprié. Airobi ici. An zéro. Ere nouvelle. Naître à partir daujourdhui. Changer détat civil aussi. Avant même létat civil. Retourner au cocon, au ventre de la mère. Et puis non, ne pas être né dune mère. Etre né dans un chou. Navoir plus rien dhumain. Plus rien qui ne soit humain. *** Quinze ans de solitude et dégarement. Et puis, un jour prendre peur. Entrapercevoir la folie au fond de larmoire. Et maintenant quest-ce quon fait, maintenant quil est fait tout le crottin ? Avance à qui ? Avance à quoi ? Suivre le vent, compter jusquà cent et y être, cest ta philosophie. Pourquoi chercher à expliquer ? Pourquoi ne pas laisser le hasard ? La lutte, la volonté, les quêtes sont vaines puisque tout arrive sans que tu ne puisses exercer ta maîtrise. *** Voici lheure de vendanger. Cest la grande dépression. La déprime totale. Laînée ne va plus aux champignons. Le cadet est reclus à Airobi. Va savoir où cela se situe aux confins de son cerveau. Il ne retrouvera jamais le chemin. Puis toi, te vlà, au milieu de tout ça. Dépassée de tout côté. Tu ne vois plus où tu pourrais te rendre utile. Ya plus quune issue ma grande : te barrer. Retourner dans lanonymat des grandes villes. Là où tu ne fais pas de dégât tellement tes négligeable. Adieu donc cadet. Quand ta vie est une erreur, quand ta naissance est une erreur, pire quune erreur un accident, tas tout faux. Tout faux depuis le début. Née contre ton gré et contre la volonté des vivants. Tu fais quoi après ? Impasse de ta vie. Errance sans destination. Déambulation sans but. Le suicide ? Lidée te traverse parfois lesprit. Mais le problème, il nest pas comment mourir, il est comment vivre. Cest décidé, tu vas te barrer. Ça qui faut. Rester narrange rien. Tu dois apprendre à vivre avec tes plaies grandes ouvertes. Cela ne sera pas si long. Un jour la mort viendra tout soulager. Tes pas partie pour durer centenaire. Déjà à moitié usée. Barre-toi, va-t-en gérer tout ça ailleurs. Va-t-en moisir ce quil te reste de vie. *** Laînée comprend que le frangin ne partira pas. Elle comprend quil ne partira plus. Quil finira de vivre ici. Elle part, donc. Sen va vivre sa propre vie. Elle va penser un peu à elle. Oublier ces quinze dernières années sacrifiées. Elle a fait sa valise. Elle traverse le jardin. Elle disparaît sans rien dire, sans même dire au revoir Mais elle revient bientôt pour solder ces dettes et partir lâme en paix. Doucement elle sapproche de la tente pour ne rien effaroucher, là, tout près, plus près. Elle appelle. Elle veut parler, lui parler vraiment, lui parler à loreille, même sil nentend pas. Elle parle tendrement. Elle parle comme une maman. Comme la maman quelle a toujours été. Cest très difficile, très douloureux à dire. Ne layant jamais dit à personne auparavant. Elle rompt des années de mutisme. Elle se décide enfin à tout dire. Elle se soulage. Elle délivre doucement le terrible secret : La voix, la voix de Pré-en-Pail, celle qui ta fait partir quinze années durant, cétait moi ". *** Un an. Un an a passé depuis lhiver dernier. Les grands froids sont revenus. Le neveu est parti. La benjamine est partie. Laînée est partie. Le cadet est également parti. La maison est silencieuse, abandonnée. Devenue un tombeau. Seul. Seul dans le jardin, devant son tepee, dans le grand froid, sous sa vieille couverture, assis dans la neige, devant le feu crépitant, grillant son lièvre au petit feu de bois, seul dans le silence, seul face à lui-même, lIndien. LIndien triomphant. Soudain un bruit sourd. LIndien na pas peur. Il a attendu de pied ferme. Le neveu avait raison. Aussi étonnant que cela puisse paraître à Saint-Julien-des-Eglantiers, cest la colonne du général Custer et de ses hommes qui arrive au loin. Ce sont les dix-mille êtres en marche, la cavalerie au grand galop, armes et bagages, trompettes-compagnies et tout le fourbi, rangés en ordre de bataille. Droit devant, droit dessus. Chevaux de bois et chiens de paille. LIndien va se battre, cest lheure de mourir. Disjonctions, festival déclairs et sons pétaradants. Ça fume, ça explose dans tous les coins. Puis soudain, cest le silence " Besançon,
le 3 octobre 1993 |