Analyse de lacte I de La Mouette de Tchekhov |
| 111 La
construction de lacte I de La Mouette de
Tchekhov est pyramidale : au sommet, la
représentation théâtrale interprétée par Nina et
mise en scène par Tréplev ; à la base, les
scènes qui préparent et qui suivent la représentation.
Au démarrage, la scène Macha-Medvédenko voit
apparaître les deux premiers spectateurs. Macha pratique
son ablation radicale (choisie ou subie) de toute
perspective davenir pour elle. Medvédenko, au
contraire, veut lui en offrir une. Mais représente-t-il
un bon parti ? Est-il crédible ? La pièce
souvre demblée sur un enjeu de vie ou de
mort. Le désespoir de Macha nest pas uniquement
dû à son dépit amoureux à légard de Tréplev.
Dailleurs, il convient de ne pas expliciter trop
tôt son amour pour lui. A linstar des autres
personnages, Macha sinterroge sur la conduite de sa
vie. Suivant lopinion de son entourage et
delle-même, on réalise sa vie dans lart,
dans lamour, ou dans les deux, cest
lidéal de Tréplev, son objectif fatal. Cest
aussi lidéal de sa mère, Arkadina ; mais
selon lui, elle aurait raté les deux. Comment
réalise-t-on sa vie ? Est-ce dans lamour ?
Est-ce dans lart ? Est-ce parce quon est
artiste quon est heureux ? Est-ce parce
quon est amoureux ? Est-ce dans lunion
des deux ? Un non-artiste est-il forcément
malheureux ? Les personnages de la pièce se
divisent entre les Matérialistes qui signorent
(Arkadina, Trigorine
), les Matérialistes qui se
connaissent (Medvédenko, Chamraev), les Idéalistes qui
se connaissent (Tréplev, Sorine, Paulina, Macha), les
Idéalistes (1) qui signorent
(Nina
) et ceux qui naviguent entre les deux (2)
(Dorn
). La pièce se subdivise également entre les
artistes (Arkadina, Trigorine, Tréplev, Nina) et les
non-artistes (Macha, Medvédenko, Sorine, Paulina, Dorn,
Chamraev
). Macha, non-artiste, cherche à exprimer
lartiste qui sourd en elle mais qui ne jaillit
point. Elle aime Tréplev parce quil incarne
lhorizon idéal auquel elle aspire, où elle est
incapable de se hisser seule, et que le matérialiste
Medvédenko ne parvient pas à lui offrir. Leur scène se
clôt sur un constat de faillite pour Medvédenko qui
échoue dans son souhait doffrir à Macha un
débouché à sa vie obturée. Deux nouveaux personnages
apparaissent, Sorine et Tréplev, loncle et le
neveu, venus à la rencontre de Nina qui est en retard et
à la fois apporter les ultimes préparatifs à la
pièce : lun est propriétaire des lieux,
lautre est metteur en scène. Sorine est un citadin
viscéral enterré vif à la campagne. On aime à penser
que sa vie dautrefois fut animée. Amoureux de la
vie artistique et mondaine, il végète désormais dans
un lieu désert. Il souffre de solitude et se languit de
conversations et de nourritures intellectuelles. Sa vie
est un martyre. Il se plaint du chien de Chamraev qui
hurle toute la nuit. A linstar des autres
personnages de Tchekhov, il ne parle jamais directement
de son ressenti, mais emprunte des chemins de traverses.
Son obsession du chien traduit sa profonde insatisfaction
due à son sentiment dexpropriation de sa propre
vie. Il pourrait prononcer les mêmes paroles que
Macha : " Je suis en deuil de ma
vie ". Tous les personnages de La Mouette
le pourraient. Tous sont contrariés par la vulgarité et
la trivialité de la vie. Tous étouffent ; tous
sont foncièrement insatisfaits de leur existence et en
voudraient une autre. Tréplev exprime à son tour son
mal-être. Il est doublement exproprié. De sa vie
dartiste, au sein dune famille qui ne le
reconnaît point, il ne parvient pas à exploiter toutes
les ressources ; de sa mère, il se plaint parce
quelle se désintéresse de lui et opère des choix
sentimentaux (Trigorine) et artistiques (à travers son
adhésion à un théâtre officiel compassé) quil
condamne. Par un complot analogue à celui dHamlet
la préparation occulte dun spectacle à
lintention du cercle familial il réalise un
coup déclat artistique comparable à un manifeste
et dénonce en public, avec Nina comme interprète, les
anomalies dont il sestime la proie : la
présence de Trigorine auprès de sa mère quil ne
reconnaît ni comme père adoptif, ni comme père
artistique ; le pacte de sa mère avec un art
vieillot ; les carences damour,
dintérêt et de reconnaissance dont il est
lobjet
Nina entre. Son apparition soulage
Tréplev car il sait, mieux que personne, quun
artiste ne séchafaude pas seul dans son coin,
quil a besoin du regard des autres, et quen
dehors de cette confrontation, il ny a pas
dart. Or, la défection de Nina, un instant
entrevue, aurait annulé la représentation. Sous le
rapport de Nina, il se fixe un double objectif : sur le
plan amoureux, il songe à fonder un couple et une
famille avec elle ; sur le plan artistique, misant
sur les virtualités quil croît avoir décelées
en elle, il projette de lériger au rang de Muse à
son application personnelle et de créer une troupe de
théâtre en sa compagnie. La réduction à néant de ces
deux objectifs, trop divergents de ceux de Nina, va
constituer lévénement principal de leur
confrontation. Si le premier réflexe de Tréplev est
daccueillir sa coéquipière en fiancé, le premier
geste de Nina est d'apparaître en actrice. Elle
naborde pas ces lieux dans le dessein de se
réaliser en Tréplev mais de se réaliser en scène.
Elle vient effectuer son épreuve du feu. Elle ne
laurait ratée pour rien au monde. Pour y arriver,
elle est passée outre linterdiction non
négligeable de son père. Elle a fourbu son
cheval. Elle est venue au galop. A rebours de ce que
croit encore Tréplev, elle a encouru ces risques non
pour lui, non pour sa pièce (elle ne la comprend pas),
non pour son rôle, mais pour coudoyer la belle, la
grande, la très-renommée Arkadina et le célèbre,
énorme et très-fameux Trigorine. Aspirante actrice,
elle est venue abattre la plus importante carte de
lentame de sa carrière : elle est venue
passer son audition ! A son entrée, Tréplev croit
encore quil va se réaliser en elle, mais elle sait
déjà que Tréplev ne représente plus un avenir pour
elle et que leur histoire est close. Déjà, elle
ambitionne de passer outre Arkadina pour atteindre
Trigorine ! Comme à laccoutumée chez
Tchekhov, ces mouvements ne sexpriment pas
autrement que de manière latente. Ils ne se jouent pas,
sinon par micro-touches et ne se manifestent pas en
surface mais en eaux profondes. Nina a décidé
larrêt de leur vie de couple, mais na pas
encore décidé linstant où elle
lannoncerait, cest par exemple pourquoi elle
se livre à un baiser avec Tréplev. Nous assistons à la
fin de leur histoire damour mais cette fin ne
sextériorise pas dans le jeu, mais ailleurs,
autrement. En revanche, suite logique de leur
désaccord amoureux, leur différend artistique
sénonce clairement. Dans sa controverse avec
Tréplev en passe de devenir compétent ,
Nina, novice, étale sa conception naïve et ingénue de
lart. Prenant leur relève, Dorn et Paulina
expriment, du point de vue adulte, des désaccords
artistiques et amoureux similaires à ceux de leurs
juvéniles amis. Ces amants adultères, en effet,
achoppent sur les mêmes questions et cultivent en creux
les mêmes antagonismes sur la vie et sur lart. La
position de Paulina, femme mariée à Chamraev, est la
moins confortable ; elle est même cruelle puisque
sa relation avec Dorn, un célibataire endurci, est
illicite. Elle aimerait avoir barre sur lui ; mais
il fuit, il glisse comme un savon entre ses
doigts, et elle souffre. Soucieux de ne pas se laisser
enfermer où Paulina aimerait le confiner ,
dans un schéma conventionnel (la femme, le mari) ou dans
un schéma conformiste et petit-bourgeois (le mari, la
femme, lamant), Dorn aspire à une vie sans
attache, libre et affranchie. Il chante. Son allégresse
du moment provient peut-être dune amourette de
jeunesse et dun idéalisme ancien quun bref
regard transi posé sur lui par Arkadina a suffi à
ranimer. Cette illade lui apporte peut-être
lespoir que leur fleurette dadolescents est
près de se rallumer. Comme sa fille Macha envers
Tréplev et Medvédenko, Paulina trouve en Dorn ce
quelle cherche en vain chez Chamraev :
lidéalisme, le rêve et lévasion. Cela
même que Dorn ne découvre pas chez Paulina
mais
chez Arkadina. Ainsi, insatisfait de son quotidien,
chacun cherche chez un partenaire inaccessible ce
quil nenregistre pas chez le partenaire
conquis
Entre le cercle familial venu assister à
la représentation théâtrale donnée en privé par Nina
et Tréplev. Souveraine, Arkadina ouvre la marche.
Trigorine à ses côtés occupe la place de marque. Ils
parlent du théâtre : ce qui ne surprend pas.
Chamraev, lintendant, vante les mérites dun
âge dor du théâtre qui serait révolu. Il fait
également ce quArkadina déteste le plus
quon fasse en sa présence : léloge
dautrui. La maîtresse de cérémonie demande
quon ouvre le feu et auparavant échange
avec son fils deux répliques dHamlet.
Sagit-il dune coquetterie littéraire ?
Dun règlement de compte sarcastique ?
Dune fugitive reconnaissance de culpabilité ?
Dun préavis de lauteur destiné à nous
avertir que ce qui va suivre a partie liée avec
Elseneur ? Muni dun brigadier, Tréplev invite
lassistance à se projeter dans 200.000 ans !
Ce faisant, il demande de se défaire de tous préjugés
et danticiper. Gardienne du temple et chantre du
naturalisme pur et dur, Arkadina étouffe
peut-être une objection dès sa première
intervention. La pièce se situe dans 200.000 ans. La vie
a disparu de la surface de la Terre. Un personnage
apparaît : lâme collective et universelle,
interprétée par Nina. Témoin dun conflit entre
lEsprit et la Matière, elle veut pacifier le
monde, et dans le but de faire réapparaître la vie,
réunifier les belligérants. Mais pour cela, elle doit
affronter le Diable qui est responsable de leur
désunion. Elle se prépare au combat
Avec
lappui dune partie du public, Arkadina
réprouve la pièce sur le fond autant que sur la forme.
Une querelle sengage entre les partisans dun
art conventionnel, ancré dans ses traditions avec
Arkadina pour tête de file , et les adeptes
dun art non-conventionnel, expérimental,
futuriste, avant-gardiste, abstrait et discordant, avec
Tréplev pour leader. Le paroxysme de leur désaccord
survient lorsque, excédé par les commentaires
caustiques de sa mère, Tréplev, par le biais dune
action dune rare violence, interrompt le spectacle
et quitte les lieux. Tout le monde est stupéfait.
Pourquoi Tréplev réagit-il de la sorte ? Sa pièce
divulgue-elle un message invisible aux yeux de tous et
quil est seul à connaître ? Les clefs de
cette énigme résident-elles dans les citations dHamlet
qui préludent à sa pièce ? En intercalant ces
citations entre larrivée des spectateurs et le
démarrage du spectacle, Tchekhov envoie-t-il une mise en
garde, que quelques élus seuls peuvent comprendre ?
Hamlet de Shakespeare prépare un spectacle à
destination des siens. Usant de la transposition de
personnages vivants dans la fiction, une pantomime,
représentant les circonstances de lassassinat du
feu roi son père, vise à piéger Claudius nouvel
époux de Gertrude sa mère quil soupçonne
dêtre le coupable. Hamlet sinterroge :
vengera-t-il ou ne vengera-t-il pas son père ? Les
réactions de son beau-père pendant la représentation
le détermineront. La pièce dHamlet échappe donc
à la parenthèse du simple divertissement pour
sélever au rang dorgane influant directement
sur la vie ! La pièce de Tréplev remplit-elle un rôle
similaire ? Spéculons et transposons. Si lEsprit
représente Tréplev (Idéaliste), si la Matière est
Arkadina (Matérialite), si Nina conserve son
rôle : lAme collective universelle
interprète de la pièce, mais aussi figure de la pièce
elle-même , et si Trigorine incarne le
Diable, responsable de la division entre lEsprit et
la Matière que lAme collective se promet
déliminer, alors la parabole de Tréplev ne se
déroule plus du tout dans 200.000 ans ! Alors,
auteur conscient ou inconscient dun message
subliminal, gagnant la catégorie des personnes sujettes
au complexe ddipe, Tréplev expose son
souhait réel ou transposé de supprimer Trigorine, son
père adoptif, et de se réconcilier avec sa mère !
Inapte à sexprimer daussi nette façon
quHamlet ; ennemi du théâtre, et de tout le
théâtre, aussi bien conventionnel
quexpérimental, ainsi quà bon escient il se
définissait lui-même deux scènes auparavant, Tréplev
surmonte peut-être son dégoût des planches pour donner
une leçon de théâtre à sa mère, comme elle le
soupçonne aussitôt ; mais, usant du seul langage
susceptible de la toucher : le théâtre, il lui
destine surtout en tapinois un message damour
désespéré. Et cest cet acte damour
quArkadina censure, et cest pourquoi
peut-être Tréplev réagit avec autant de
véhémence ! Tous les témoins de la querelle
émettent leur avis sur lacte castrateur
dArkadina. Partisan de Tréplev, Sorine le
désapprouve. Plus indifférent, faisant figure
dautorité en matière décriture et
sexprimant au nom du droit à la liberté
dexpression dans lart, ce qui a pour
effet immédiat de désamorcer la contradiction ,
Trigorine note que " chacun écrit comme il
veut et comme il peut ". Hermétique à la
pièce de Tréplev, Medvédendko formule le souhait de
voir les pièces de théâtre abandonner les égarements
formels afin de revenir au traitement plus concret des
problèmes sociaux
Mais toutes ces ratiocinations
importent peu à Arkadina. Pour avoir pressenti que
lattaque de Tréplev ne sapparentait pas à
une simple escarmouche mais à une vaste offensive visant
à saper les fondements de sa vie sentimentale et
professionnelle, désireuse de se montrer maîtresse
incontestée du clan, elle a riposté de sorte à
signifier à son petit merdeux et
provincial de fils que son don dactrice
était de notoriété publique, tandis que ses pattes de
mouche dobscur plumitif nétaient connues de
personne ; et que sa vie sentimentale ne le regardait
pas ! Durant un court intermède, elle évoque le
lac ; puis faisant allusion à une conversation
entamée la veille peut-être, elle ranime des souvenirs
romanesques partagés avec Dorn. Mais la plaie laissée
par Tréplev étant encore ouverte, elle supplie
quon aille le chercher. Contrairement à la logique
qui voudrait que ce fût Nina, cest Macha qui se
porte à son secours. Sur ces entrefaites justement, Nina
apparaît. Elle a troqué son costume de scène
contre ses vêtements familiers, et obéissant à son
projet initial, elle vient recueillir les opinions de son
auguste auditoire sur son humble prestation.
Lassistance applaudit. La pièce a ennuyé tout le
monde ou presque, mais la présence scénique de la
débutante Nina a été très remarquée. Arkadina,
ravie, lui présente son invité dhonneur ; et
grâce à celle qui se présente désormais comme sa
protectrice, Nina accoste lidole. La divinité
parle de poissons et de pêche quand lidolâtre
voudrait parler dart et de théâtre. Un décalage
sopère entre le Mythe et la réalité quelle
ne perçoit peut-être pas ou quelle se borne à
assimiler à une déception passagère. Cest à cet
instant quavec lingéniosité qui lui est
coutumière, Chamraev glisse sa petite anecdote sur les
usurpateurs de la renommée. Les Arkadina et les
Trigorine, qui monopolisent lavant-scène, ne sont
peut-être pas plus méritants que les créateurs
méconnus (les Tréplev ou les Nina) qui croupissent au
fond des loges ou dans les coulisses et qui
nattendent quune occasion pour apparaître.
Mais Nina demeure respectueuse des conventions et des
prérogatives attachées à celles et ceux quelle
considère comme ses Maîtres. Aussi ses Maîtres
ladmettent-ils comme disciple et la désignent-ils
comme héritière naturelle. Sa cooptation acquise, Nina
songe à partir. Le motif du père, quil a fallu
fouler au pied pour arriver jusquici, redevient
prédominant. Après sa sortie, le groupe soriente
vers la maison. Chemin faisant, chacun fait état
dune remarque ou dun souci. Arkadina se
réjouit à lidée de parrainer sa nouvelle
protégée. Transi de froid, Sorine naspire plus
quà rentrer chez lui et se plaint à nouveau du
chien qui aboie. Chamraev recouvre sa femme Paulina et
Medvédendko ses soins pécuniaires
Reste Dorn.
Seul, avec Macha exceptée, il a apprécié la pièce de
Tréplev. Hébété par ce quil a vu, il cogite à
voix haute. Critique dart et maître-penseur en
dilettante, il veut rallier Tréplev, le féliciter et
lui faire part de ses recommandations. Tréplev entre.
Vient-il chercher Nina ? Vient-il avec
lespérance de se réconcilier avec tout le
monde ? Fuit-il Macha ? Ne tarissant point
déloges pour son spectacle, Dorn lui dispense avis
et enseignements : Tréplev doit persévérer dans
son choix des sujets abstraits, mais préciser son
dessein artistique ; il ne doit plus se consacrer
quà son uvre et se détourner des choses
terrestres
Sensible à ces compliments et
encouragements, Tréplev exprime sa profonde gratitude,
mais soucieux de rejoindre Nina, et à la fois inapte à
concevoir lart sans lamour et lamour
sans lart, il ne peut en écouter davantage. La
survenue de Macha contribue à le faire sortir plus vite.
Mettant à profit cette ultime circonstance qui la met en
présence du médecin (Dorn), Macha lindésirée
se soulage du poids quelle traîne depuis le
début de la pièce et dont elle avait été incapable de
se délivrer avec Medvédenko. Sentant que, par lâcheté
ou par impuissance, elle sapprête à renoncer à
ses idéaux et à ses rêves de Tréplev et
quen dépit du dégoût quil lui inspire,
elle va bientôt céder aux pressantes sollicitations en
mariage de linstituteur, elle appelle le médecin
à son secours, cherche son soutien et son réconfort et
lui confesse sa peine et son désarroi. Mais impuissant
à prévenir la détresse chez les autres, Dorn ne sait
rien faire dautre quincriminer le lac
enchanteur, et la déplorer
Jean-Michel Potiron. (1) " Matière, Vie, Esprit. Le monde dans lequel nous sommes plongés nous paraît se ramener à trois ordres de réalité que nous désignons par les trois termes : matière, vie, esprit. LIdéalisme / / prétendait ramener ces trois réalités à une seule : la dernière / /. Le Matérialisme / / est la doctrine qui prétend réduire tous les ordres de réalité à la matière / / [Il] ne reconnaît quun seul ordre de réalité ou, comme on dit de substances, les substances matérielles. En ce sens, il est lantithèse exacte de lIdéalisme / / qui ramène tout à lexistence unique de la pensée. " Cours de philosophie, Armand CUVILLIER. Voir aussi le monologue de Nina dans lacte I de La Mouette de Tchekhov : " Hommes, lions, aigles et perdrix, cerfs cornus, poissons silencieux, habitants de leau, etc. " (2) " Des croisades de ce genre [contre le matérialisme], je mexcuse de ne pas les comprendre. Elles naboutissent jamais à rien et apportent dans le domaine de la pensée une inutile confusion. Contre qui cette croisade et pourquoi ? Où est lennemi et en quoi est-il dangereux ? Premièrement, la tendance matérialiste nest ni une école ni une tendance dans le sens étroit que lui donnent les gazettes. Ce nest pas quelque chose de fortuit, de passager ; cest quelque chose de nécessaire, dinévitable et qui échappe au pouvoir de lhomme. Tout ce qui vit sur la Terre est nécessairement matérialiste Les êtres supérieurs, les hommes qui pensent, sont aussi matérialistes par nécessité. Ils cherchent la vérité dans la matière et ils ne peuvent la chercher ailleurs, car ils ne voient, nentendent et ne perçoivent que la matière seule. La nécessité les pousse à ne rechercher que là seulement où sont utilisables leurs microscopes, leurs sondes et leurs bistouris. Interdire à lhomme dêtre matérialiste équivaut à lui défendre de rechercher la vérité. En dehors de la matière, il ny a ni expérience, ni connaissance possible, par conséquent, il ny a pas, non plus, de vérité Je pense que lorsquil dissèque un cadavre, même le spiritualiste le plus convaincu doit se poser nécessairement la question : où donc se trouve lâme ? Et quand on sait combien est grande lanalogie entre les maladies corporelles et psychiques, quand on sait que les unes et les autres se soignent avec les mêmes remèdes, malgré soi, on ne peut plus séparer lâme du corps Etre spiritualiste, cest un titre non pas savant mais seulement honorifique. Les spiritualistes sont inutiles comme savants. Dans tout ce quils font et dans tout ce quils postulent, ils sont eux aussi des matérialistes par nécessité Et si, ce qui est impossible, ils arrivaient à vaincre les matérialistes et à les faire disparaître sur toute la surface de la terre, ils se manifesteraient par cette seule victoire comme les plus grands des matérialistes, car ils auraient détruit un véritable culte, presque une religion. " Lettre à Souvorine, Anton Tchekhov, le 7 mai 1889. |