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 Réflexion 1

Anatoli VASSILIEV

" J’ai fini de penser que le théâtre était là pour éduquer le public. Je pense que le théâtre est une expérience que les acteurs accomplissent eux-mêmes. Ceux qui arrivent à la connaissance de la vérité, ce sont les acteurs en jeu. Si les acteurs en coulisses, dans leurs loges, sont prêts à entrer en scène pour y accomplir cet acte, l’acte de la connaissance, s’ils ont le courage et cette faculté, ce théâtre me plaira. Et ce sera la même chose pour le public, parce qu’il va être le témoin d’un processus : la découverte et l’accès à la connaissance d’un groupe d’acteurs. Et c’est pourquoi j’ai cessé de monter des spectacles pour constituer un ensemble d’acteurs. C’est un travail difficile [entrer dans un ensemble d’acteurs et cesser de monter des spectacles] car l’amour-propre est toujours là qui résiste. Il faut faire des sacrifices : oublier, renoncer à la gloire. N’avoir plus rien. N’être personne. Ces gens qui ne sont personne se réunissent, se forment et accomplissent cet acte de connaissance pour eux-mêmes. Autrefois, je faisais toujours le même rêve : j’entre au théâtre, et la première chose que j’entends, ce sont des voix. Ce sont les voix des habitants du ciel, des voix fortes et claires, et elles sont transparentes, et elles sont si transparentes qu’elles n’ont rien de quotidien, de banal ; c’était une sorte de rêve ensoleillé, céleste. Et ensuite je continue, et je vois les acteurs réels. Ce sont des gens, ce sont des êtres corporels, physiques. Mais malgré tout, c’est comme un éther, ils sont comme immatériels. Ils sont très légers – des nuages. C’est ce théâtre dont j’ai rêvé. Comme d’un théâtre donné par le ciel et venu à la terre. " Sept ou huit leçons de théâtre Anatoli VASSILIEV.

Jean-Michel Potiron : Comme le dit Tréplev dans la Mouette de Tchekhov, le théâtre ne sert pas à dispenser une petite morale facilement accessible à tous ; pourtant, si nous voulons faire un théâtre d’art civique et citoyen, comme le propose Jacques Lassalle, se pose pour le théâtre la nécessité de communiquer ses outils, ses procédés et ses questions. Le théâtre n’est sans doute pas destiné à éduquer le public quant au fond (au rebours de ce que pensent certains metteurs en scène et comédiens moralisateurs, convaincus du bien-fondé de leur mission), mais il garde peut-être un devoir d’éducation du public quant à la forme, c’est-à-dire quant à ses manières de faire. Tout ce que nous faisons au sein de notre Laboratoire d’Acteurs Public coïncide avec ce souci de transmettre au public cette part du théâtre qui, en général, reste submergée et invisible. Vassiliev, Stanislavski en partie, et Grotowski surtout, sont les représentants d’un courant du théâtre en Europe, en Russie notamment, qui pense, ou qui a pensé, que le rôle du théâtre n’était pas de distraire, de raconter une histoire, de changer les idées des spectateurs, mais de permettre aux acteurs d’accéder à la connaissance d’eux-mêmes : travail d’introspection, de connaissance de soi, de méditation. Que le théâtre s’accomplisse à huis-clos ou qu’il se destine au public, ce travail de la connaissance de soi, lorsqu’on pratique le métier d’acteur, semble indispensable. L’éthique, par exemple, est un pan incontournable du travail d’acteur. Cependant, si l’acte de la connaissance comprend le travail de la connaissance de soi, il ne nie pas non plus le travail de la connaissance de l’histoire de l’art, du théâtre et de la littérature… En aucun cas, il ne peut s’agir d’une démarche introspective au sens strict du terme. Ce travail sur soi brigue les faveurs d’une cause autre, d’une cause plus haute, distincte de soi. Il permet l’accueil en soi de cette chose qui n’est pas soi, qui est plus que soi, mais qui transite par soi. Il s’agit donc à la fois d’un acte de connaissance de soi et d’oubli de soi. Ce qui peut justifier qu’Anatoli Vassiliev parle, au sujet de cette pratique, de courage. Les modes actuels de production du théâtre en France, terre privilégiée pour faire du théâtre au regard de ce qui se pratique ailleurs dans le reste du monde, n’intègrent pas, pour les compagnies, l’impératif de constituer un ensemble d’acteurs. Il n’y a plus de troupes de théâtre en France. Dans la majorité des cas, les équipes se réunissent pour une durée déterminée, le temps d’un projet. En moyenne, elles disposent de deux à trois mois de répétitions et doivent être efficientes dès le premier jour des représentations. Que résulte-il de ces conditions ? La plupart des metteurs en scène emploient des comédiens-mercenaires, à temps partiel. Ils s’unissent à eux dans le but de réaliser un coup et ne les revoient plus. Soumis à la nécessité de vivre ou de survivre, les comédiens caracolent de projets en projets. Pressées par le manque de temps, les équipes raccourcissent leurs périodes de recherche, se fient à leurs acquis, se préoccupent de résultat et d’efficacité, et, ce qui est plus grave, survolent leurs sujets successifs sans en approfondir aucun !

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