Retour

 Réflexion 19

Yoshi OIDA

"  Il y a un certain nombre d’années, je suis allé assister à une représentation donnée par un acteur remarquable nommé Hisao Kanze, mort depuis. De nombreux critiques ont affirmé que c’est la qualité de son art qui avait encouragé toute une génération à s’intéresser au théâtre nô. Une chose me frappait particulièrement dans son jeu : le fil de l’histoire était parfaitement clair. C’était sûrement l’une des raisons pour lesquelles il était si prisé du jeune public. Malheureusement, pour moi l’expérience se révéla légèrement décevante. Son jeu était certes excellent, mais avec une présentation aussi claire de l’histoire, j’avais plutôt l’impression de regarder un mélodrame à la télévision. Par la suite il vint à Paris présenter la même pièce. Et là, ce fut absolument merveilleux. A l’issue du spectacle, je suis allé lui parler dans les coulisses. Il m’a expliqué que lorsqu’il jouait au Japon, il se concentrait sur l’histoire et la situation dramatique. Comme le langage utilisé dans le théâtre nô est extrêmement archaïque, la plupart des japonais ont du mal à comprendre la signification exacte du texte. Il jugeait donc important de rendre l’action claire. En Europe, où il était impossible que le public suive les répliques, son objectif était différent. Au lieu d’essayer de raconter très clairement l’histoire, il se concentrait sur chaque geste, chaque son, chaque détail de chaque mouvement. C’était fascinant à regarder et cela parvenait à avoir un impact émotionnel malgré l’inintelligibilité de l’histoire. /…/ A mon sens, si Kanze avait pu atteindre un tout autre niveau de jeu, c’est qu’il ne s’était plus inquiéter de raconter l’histoire en terme d’émotion, de signification ou de psychologie. Au lieu de s’attacher à faire passer le texte, la nécessité d’engager son être entier dans chaque instant l’avait contraint à s’échapper d’une certaine convention du récit théâtral. Il avait réussi à atteindre un niveau de communication plus universel, d’être humain à être humain… " L’acteur invisible, Yoshi OIDA.

Jean-Michel Potiron : Nul rôle ne peut s’interpréter de but en blanc. Le détour par des étapes est inéluctable. La prise de conscience de l’insuffisance de chaque étape est indispensable pour le passage à l’étape suivante. Ici, le résultat atteint par le comédien est remarquable, néanmoins il s’agit d’un résultat. Il doit être l’objectif du comédien, mais il ne s’obtient pas d’emblée. S’il veut oublier de jouer des émotions pour se concentrer sur chaque geste, sur chaque son, sur chaque détail de son mouvement, tout en restant habité par quelque chose, le comédien devra nécessairement transiter par une phase de répétition où l’apparition de ces détails et de ces mouvements sera favorisée, autrement dit où la psychologie et les émotions ne seront pas honnies, sous peine d’aboutir à un spectacle exsangue, amorphe, superficiel et conventionnel. Prenons l’exemple de La Mouette de Tchekhov. Cette pièce se caractérise à la fois par son ouverture, où un personnage de trente ans, peut-être moins,  toujours vêtu de noir, dit : " Je suis en deuil de ma vie " ; et par sa clôture, où un autre personnage, peut-être encore plus jeune, se suicide après que sa première tentative de suicide, au milieu de la pièce, eut échoué. Lorsqu’on est comédien, comment interpréter cette désolation collective des personnages, si l’on s’interdit, avec tout le cortège des émotions et des états psychologiques induits, le vécu de ce deuil unanime ? Les interprètes d’un drame ne peuvent pas faire l’économie du drame. Sans pour autant verser dans le psychodrame, acteurs et metteur en scène doivent refaire pour eux-mêmes, en répétitions, l’expérience du drame de leurs personnages. Une fois que celui-ci aura été traversé, il pourra être restitué épuré, toiletté et dépourvu de son pathos en représentation. Alors, empli de son souvenir, habité par le drame qui sourde, le comédien pourra en restituer la quintessence, s’épargner la peine de le revivre et se concentrer sur les détails physiques de ses mouvements, de ses gestes et de ses sons…

Retour