Réflexion 2 Anatoli VASSILIEV |
| " Le
théâtre occidental produit : il ne peut pas faire
de pause, prendre le temps de se préparer /
/.
LOccident est pressé, le processus théâtral
sy fait à laccéléré. Nous sommes ici dans
un Laboratoire. Jen bannis toute
rapidité : il faut au
contraire progresser lentement /
/. Quest-ce
que lart ? Est-ce une production ? Si
cest un processus naturel, il peut être anticipé
ou retardé. Pour ma part, il mest arrivé de
travailler trois ans sur un même spectacle, mais aussi
deux fois quinze jours, il mest arrivé de
marrêter six mois puis de faire trois actes en une
seule nuit ! Trois ans
une seule nuit !
Dans lacte créateur, il y a des cas de figure
différents. On ne peut planifier. On peut créer vingt
spectacles en un an puis plus rien pendant dix ans
/
/. Aujourdhui, le plus correct est de
bloquer un temps suffisamment long avant de répéter et
de jouer : le temps de germination de la plante.
Dès quune petite pousse sort, on connaît alors le
moment où la plante arrivera à maturité. Ce qui est
mystique, cest la période de gestation : elle
doit être calme, sans crise. Peu importe que cela marche
ou ne marche pas ! /
/ Chez les Occidentaux,
lidée du spectacle est présente dès le début
des répétitions. Cest mauvais ! En effet,
dès les premières répétitions, limagination est
happée par le spectacle. Lidéologie du résultat
est nocive. Il faut au contraire se concentrer sur le
processus. Le chemin parcouru est plus important :
le processus continue quand le spectacle
disparaît. " Anatoli VASSILIEV, maître de
stage. Jean-Michel Potiron : La gestion du temps est la principale question du théâtre actuel. On en a une illustration parfaite, depuis quelques temps, avec la crise des intermittents du spectacle. Personnellement, le mode présent de production des spectacles mest absolument impropre. Pour rentrer dans les normes et remplir le cahier des charges quimpose le système, il me faudrait créer un nouveau spectacle par an ! Aussitôt, la création dun spectacle par an signifie la mise à la casse des spectacles précédents. En France, où se créent environ deux à trois mille nouveautés par an, toutes ces réalisations successives, à quelques notables exceptions près, disparaissent au bout dune ou deux saisons dexploitation, et la tournée moyenne des spectacles est de six représentations ! Quelque aberrante que soit cette situation, tout le monde sen réjouit. Courant à la poursuite du dernier cri, du dernier talent, du dernier-né, le système dans son intégralité est devenu une immense machine à broyer du spectacle-marchandise. Deux à trois mille nouveaux spectacles défilent ainsi chaque année dans la mangeoire de ce Moloch. Tous ces spectacles sont-ils si mauvais quil soit si pressant de les jeter aux oubliettes au profit dautres spectacles qui, à leur tour, sont bien vite oubliés et qui servent de nouvelles victimes expiatoires à lindustrie vorace des loisirs ? Outre les profondes blessures que génère ce carrousel sanguinolent, ce modus operandi est sans commune mesure avec le rythme biologique de la création. Sauf à entendre par spectacle, la fabrication dun produit culturel à la destination des masses, un spectacle de création ne se réalise pas comme un boulon. Si lon conçoit le spectacle comme une uvre, et si lon admet que sa création nécessite du temps, il est impossible dintégrer son exécution dans les délais présents, à moins de se satisfaire du tournis du divertissement. La création dune uvre dart ne sintègre pas à un planning ! Johann Wolfgang Goethe a mis soixante ans à écrire lintégral de son Faust, combien de temps concédera-t-on à léquipe qui se fera une gloire de le représenter ? Le rythme actuel de la création des spectacles en France induit forcément chez lartiste un comportement nocif. Dès linstant quil recueille à peu près son compte, dans ces conditions, lartiste succombe forcément à la tentation de la première idée venue ; son esprit, forcément accaparé par le résultat, ne se préoccupe plus, autrement quà la marge, de la gestation de son uvre. Tout le clivage revient à décider si lon produit ou si lon crée, si lon fabrique ou si lon cherche, si, par exemple, en créant un spectacle, lon est soucieux uniquement de lhistoire racontée ou si lon sinquiète de la meilleure façon de la raconter Seul le cadre du Laboratoire (ou de latelier du peintre, sil sagit dun peintre) offre la possibilité déchapper à cette obsédante question de la productivité. Latelier du peintre est un exemple qui nest pas fortuit. Je souhaiterais quon se comportât à légard des interprètes dune pièce, comme à légard des peintres, quaprès quon leur eut laissé toute latitude pour la création de leur pièce, on leur laissa libre choix dannoncer eux-mêmes la date de leur première représentation, comme on laisse aux artistes-peintres le loisir dannoncer eux-même la date dachèvement de leur toile. |