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 Réflexion 28

Jacques LASSALLE

" La notion de Théâtre d’Art conserve plus que jamais une valeur d’urgence et de nécessité. Qu’est-ce qui justifie, en fait, ces aspirations périodiques au retour d’un Théâtre d’Art ? C’est la volonté de placer, de replacer l’œuvre au centre de l’activité théâtrale ; de concevoir l’art de la représentation à partir de la prise en compte première, essentielle, fécondante du texte. Mais ce premier préalable en appelle immédiatement un second. On le sait, le théâtre est toujours menacé, d’un côté par l’appât commercial, l’attraction cabotine ; il a du mal à faire l’économie de l’événement, du battage publicitaire, à échapper à cette espèce de frivolité essentielle, à la fois un peu canaille et un peu condescendante avec laquelle beaucoup le considèrent. De l’autre côté et, parfois en même temps, il est tenté par un élitisme, une sophistication, un formalisme extravagant qui le replient sur lui-même et lui donnent des airs de chapelle plus ou moins ardente et exclusive, mais à effets finalement plutôt anodins. Entre un théâtre commercial qui n’a d’autres visées que la recette et le divertissement sans prétention de ses spectateurs et un théâtre d’art qui s’interrogerait, loin de toute articulation, de toute tension avec la réalité du monde, sur ses formes, son vocabulaire, il faut donc réinscrire la notion de théâtre d’art qui soit aussi un théâtre public civique. De même, un théâtre d’inspiration citoyenne qui ne se soucierait pas de l’art du théâtre serait un théâtre sans avenir, condamné à l’efficacité à court terme, au prosélytisme plus ou moins circonstanciel ; de même, un théâtre qui s’enchanterait de la pure dimension esthétique de sa pratique spirituelle et de ses perspectives serait un théâtre limité dans son audience et ses chances de durer. Le théâtre a tout et toujours à voir avec l’Histoire, avec la société où il s’inscrit ; non pas sur le mode de la reproduction ou de la caricature, mais sur le mode d’une reconstruction, c’est-à-dire d’un détour par une fiction, une fable, qui puisse donner du monde et de nous-mêmes dans ce monde une représentation savante et accessible à tous, raffinée dans ses formes et intelligibles dans son discours, terrible et drôle, cruelle et tendre, douloureuse et sereine, sans céder aux complaisances de la dérision ou aux excès de la violence. Le théâtre est un art qui a besoin des distances qu’il ménage, du plaisir qu’il suscite, de l’émotion qu’il provoque pour faire accéder le spectateur à la pleine liberté de son jugement et de sa réflexion. C’est un art de transformation d’autant plus profonde que progressive. Il pratique le devoir d’impérieuse douceur : il n’exerce d’autre pouvoir que celui de renoncer à toute arrogance, à toute certitude préalable. Il suggère, plus qu’il n’affirme, il murmure, plus qu’il n’apostrophe, il questionne plus qu’il ne répond ; c’est à poursuivre, non à conclure qu’il appelle les spectateurs ; il n’impose pas le sens, il le déplie et le multiplie. Ce théâtre-là a besoin d’acteurs qui ne soient au service ni de leur ego, ni de leur image, ni de leur virtuosité, mais d’acteurs en permanent devenir, choristes autant que solistes, compagnons et non rivaux. Le Théâtre d’Art a moins à susciter l’attente du public qu’à la deviner, la traduire. Car la susciter, je ne sais plus. J’ai travaillé pendant vingt ans à essayer d’amener au théâtre les gens qui n’y vont pas. Je ne crois plus au volontarisme dans ce domaine, ou cela ne dure pas longtemps. Nous ne pouvons répondre qu’à des désirs effectifs, pas à des désirs virtuels. Nous avons donc besoin d’un public qui ait besoin du théâtre. Et qui le dise haut et fort. Mais le peut-il ? Le sait-il seulement ? De tout temps, le théâtre a prospéré sous des pouvoirs assez forts pour susciter et subventionner leur propre mise en cause. Ou, au contraire, dans des sociétés de transition. C’est le cas dans des sociétés où les inégalités devenues trop criantes, les frustrations trop fortes, les exclusions trop iniques, le chômage pratiquement banalisé, l’argent régnait en maître ; des sociétés où menaçaient de plus en plus le racisme, l’intolérance à l’autre, la tentation du recours à l’armée ou du pouvoir policier ; des sociétés, où l’information, étroitement contrôlée et manipulée, ne servirait plus qu’à désinformer. Nos théâtres auraient-ils aujourd’hui affaire à l’une ou l’autre de ces situations ? Disons qu’ils naviguent entre les deux. L’Etat, en ce qu’il garde de républicain, continue à revendiquer la liberté de la création intellectuelle et artistique comme l’un de ses fondements ; mais, dans sa non-résistible involution vers l’économisme de marché, ce même Etat n’en a plus la force, ni les moyens, et peut-être même plus la conviction. De ce point de vue, il est très troublant de voir combien l’Etat accorde de plus en plus d’importance à la jauge, au quantitatif du succès, et de moins en moins aux défis, à la novation, aux ouvertures et aux risques d’une vraie politique de répertoire et de création. On a pu penser, à la Libération, qu’on pouvait mettre entre théâtre d’art et théâtre populaire un signe algébrique d’égalité. Ce n’est plus vrai. L’Etat est redevenu un mécène comme un autre, un mécène qui ne plaisante pas et qui, lui aussi, a des arrières-pensées à plus ou moins court terme : séductrices, électorales, politiciennes, économistes. Le théâtre coûte, il faut qu’il rapporte. Nos théâtres publics se sont dégradés en se mettant beaucoup trop au service utilitaire, fonctionnel des politiques, quels qu’ils soient. Comment échapper à une programmation marchande, opportune, saisonnière, marquée par des engouements de circonstance et des échos de triomphe à importer d’urgence d’autres capitales du monde ? Et pourquoi encore faire du théâtre dans ces conditions ? Je dis faire et non pas programmer. Pourquoi et pour qui ? Avec qui ? Où ? Comment ? Si l’on ne trouve plus de vraies réponses à ces questions, il ne faut pas continuer, même si l’on a une longue pratique et une certaine audience. Chaque fois que ces questions ne sont pas posées au théâtre, il me semble que celui-ci est en danger d’insignifiance, de vénalité, de prétention dérisoire. Est-ce que, dans notre monde gavé, saturé d’informations, de spectacles, de show-biz, de distractions de tous ordres, nous croyons encore assez dans le théâtre pour savoir que s’y retrouver, c’est partager et partir à la découverte de ce qui est interdit de parler et qui nous manque ? Il y a aujourd’hui dans notre Europe libérale – je l’éprouve de plus en plus depuis quelques années – une façon banalisée, condescendante, lasse, d’avance saturée, d’aller au théâtre. Il faut aussi questionner le spectateur : Pourquoi est-ce que tu vas au théâtre ? Est-ce par habitude ? Par réflexe culturel ? Pour entretenir une curiosité ? Pour d’autres raisons plus fondamentales ? Qu’est-ce que nous faisons ensemble ? De quoi sont faits nos rêves ? Qu’est-ce qui nous réunit ce soir ? Quels pourraient être le dépassement naturel d’une représentation et son usage dans le quotidien de nos vies ? Un Théâtre d’Art est impensable sans la faim de ceux qui y vont. Il nous faut retrouver, dans notre société, nos perspectives, nos enjeux, nos respirations, quelque chose qui rende le théâtre absolument indispensable, non seulement comme lieu de plaisir, de découverte, de réflexion, d’élucidation, de contradiction, mais plus encore comme lieu de rêve et d’utopie nécessaires. " Jacques LASSALLE dans Les cités du théâtre d’art.

Jean-Michel Potiron : A lui seul, ce texte de Jacques Lassalle résume ma pensée sur le théâtre d’art. Oui, un théâtre d’art existe en face du théâtre facile et racoleur du divertissement. Est-ce à dire que le théâtre d’art est un théâtre assommant ? Non, c’est dire que le théâtre d’art divertit en enrichissant ou enrichit en divertissant. Le Théâtre d’Art, comme il se définit ici, comme il a été défini par ses théoriciens, situé à mi-chemin entre le théâtre commercial et le théâtre confidentiel, est une tentative, peut-être vaine, peut-être désespérée, peut-être comique, de lutter contre la dictature du divertissement. Avec l’appui d’autres expressions artistiques et d’autres actions humaines, ce théâtre-là constitue un instrument pour lutter contre la stabilisation et la persévérance de l’inculture, de l’illettrisme et de l’ignorance, une planche de salut pour résister à la poussée du mercantilisme et du chacun pour soi, à la banalisation du lepénisme, à l’embourgeoisement, au consumérisme, à ce que Baudelaire appelait déjà l’américanisation des esprits et à ce que Pasolini appelait la société du bien-être (autrement dit : du frigidaire et du grill-pain). Le théâtre d’Art se présente donc comme un lieu de résistance et ne peut s’offrir comme un lieu de loisir de plus. De quoi aurions-nous tant intérêt à nous divertir ? Les lieux de la futilité ne sont-ils pas déjà pléthoriques ? Le théâtre a-t-il réellement besoin d’apporter sa pierre à l’édification de la grande société du loisir ? Le théâtre doit être un lieu de débat public. Depuis quelques années, au rebours d’un âge qui dût être un âge d’or pour le théâtre, l’âge des grands noms de la décentralisation : des Vilar, des Gignoux, des Vincent, des Sobel, des Vitez, les théâtres aujourd’hui, en quête d’un public toujours plus nombreux, se laissent gangrener petit à petit par la peste du divertissement. Le ludisme envahit tous les plateaux, les incitations à la réflexion les désertent, les lieux de la confrontation disparaissent et ceux du consensus mou prospèrent. Il est peut-être temps de mettre un frein à cette dérive. Ce n’est pas en nous enfonçant toujours davantage dans le divertissement que nous résoudrons nos problèmes. Depuis quelques années, entre le théâtre d’Art et le théâtre de divertissement, l’Etat lui-même ne sait plus très bien où il en est. Déboussolé, il ne possède plus de vision claire sur le développement de l’art en général et sur celui du théâtre en particulier. Pourtant, depuis ma modeste place, je voudrais dire ici que l’Art (je parle bien de l’Art et non du divertissement) peut jouer un rôle majeur dans la société. Après le déclin des idéologies et la montée en puissance de la société de consommation (tout est devenu spectacle et marchandise), à l’heure où une majeure partie de nos concitoyens sont eux-mêmes anxieux et perdus, l’Art peut représenter un socle pour tous ceux qui s’interdisent de se réfugier dans les fanatismes, les sectarismes, les communautarismes et les religions. Pour cela, il serait souhaitable que l’Etat jouât pleinement la carte de l’Art ! En lieu et place des idéologies mortes et des religions en recrudescence, l’Art en effet peut constituer une voie nouvelle et devenir le lien pacifique dont les hommes ont tant besoin et qui leur fait tant défaut. En ce qu’il se présente à la fois, comme lieu d’ouverture et d’échappée vers des univers réels ou fictifs, spirituels ou séculiers, célestes ou terrestres, individuels ou collectifs, comme lieu pacifique d’expression et d’écoute des subjectivités et de prise de connaissance des objectivités (des données objectives du monde), comme facteur d’unité apte à compenser la balkanisation toujours plus considérable des sociétés et la segmentation toujours plus importante des savoirs, l’Art peut devenir ce trépied sur lequel ériger notre civilisation en devenir.

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