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Voix

(autour du Monte-plats de Harold Pinter)

de Jean-Michel Potiron

 

 

Avec les complicités de Roland Barthes, Samuel Beckett,
Arthur Adamov, Edgar Morin, Eugène Ionesco, Emile Cioran,
Elias Canetti, Charles Baudelaire, Heiner Müller,
Erwin Piscator et Armand Gatti.

 

Tout est dans le comment.
Comment écrire. Comment vivre.
Comment faire du Théâtre. Quel Théâtre ?

 

" L’écrivain est l’homme qui absorbe radicalement le pourquoi du monde dans un comment écrire ? En s’enfermant dans le comment écrire, l’écrivain finit par trouver la question ouverte par excellence : pourquoi le monde ? " Roland Barthes.

 

Moins de doute.
Mais toujours moins de certitudes.
Nous nous en accommodons.
Nous commençons à peine à cerner les raisons qui nous poussent.
Ou plutôt, celles qui nous contraignent, qui nous empêchent d’abandonner.
La marge de manœuvre est extrêmement étroite.
Si peu de choses valent la peine d’être dites.
Et parmi elles, si peu seront entendues.


Nous ne changerons pas le monde.
Il s’en chargera sans nous.
Pourtant sans nous, partie infinitésimale,
Tendant vers moins l’infini, vers le néant,
Le monde ne serait pas tel qu’il est.
Nous que nous en constituions la clef de voûte,
- en existe-t-il une en quelque place ? – mais si infime soyons-nous,
nous sommes là, une part du monde.
Et c’est pour cette part là, microscopique,
que nous oeuvrons sans relâche.


Qu’avons-nous à dire ? C’est là la question.
C’est ce à quoi nous nous employons chaque jour.
Sans cesse, nous remâchons la même question.
Que dire ? Et comment le dire ?
Ce ressassement s’effectue avec la charge d’angoisse,
De doute, de désespoir que cela implique.
La seule chose aujourd’hui que nous nous surprenons à dire, c’est :
Nous n’avons rien à dire.
Mais cela, il faut le dire.

 

" J’ai à parler, c’est vague. J’ai à parler, n’ayant rien à dire, rien que des paroles des autres… ne voulant pas parler, j’ai à parler. J’ai la mer à boire, il y a donc une mer ? " L’innommable, Samuel Beckett.

" Ne rien savoir, ce n’est rien, ne rien vouloir savoir non plus, mais ne rien pouvoir savoir, savoir ne rien pouvoir savoir, voilà par où passe la paix, dans l’âme du chercheur incurieux. " Molloy, Samuel Beckett.

" Peut-être, tout le morne discours vidé de son sens que rabâche l’humanité sans flamme d’aujourd’hui sonnera-t-il au cœur du veilleur solitaire dans toute son horreur et son absurdité sans bornes et alors cet homme comprenant soudain qu’il ne comprend pas commencera à comprendre. " L’aveu, Arthur Adamov.

 

Nous parlons de l’état du monde.
Nous sommes à une époque où nous ne pouvons plus rester seuls.
Il faut s’unir, s’allier.
Oui, c’est juste.
Trouver des alliés pour tenir.
S’élever contre l’Apocalypse présente.
L’humanité est dans sa phase de syndrome chinois.
Tout se déroule ici, maintenant, sous nos yeux.
Nous ne pouvons pas rester reclus.
Uniquement centrés sur nos petits soucis quotidiens individuels.
Nous devons redresser nos têtes d’hommes – Homo – sapiens – faber.
Nous avons le devoir de compter nos forces.
Nous ne pouvons plus nous taire.
Nous avons le devoir de parler.
Les temps ne nous autorisent plus la prudence.
Comme un seul homme, marcher
Et parler d’une voix forte.
Lutter
Contre la léthargie, la peur,
La lâcheté, le silence.
Chaque bombe qui tombe,
Chaque balle qui siffle…
Quelque part, que des hommes
se lèvent pour dire non.
Pour traquer la bête immonde dans sa tanière.

Il est tard.
Il est toujours tard.

 

" Nous devons résister au néant. Nous devons résister aux formidables force de régression et de mort. Arrêter la mort est résister. Lutter contre la barbarie est résister. L’avenir n’est plus à la fulgurante marche en avant, ou, plutôt, c’est à la fulgurante marche en avant des menaces d’asservissement et de destruction qu’il faut résister aussi. Nous devons dès aujourd’hui, nous aurons sans cesse à résister au mensonge, à l’erreur, au Salut, à la résignation, à l’idéologie, à la technocratie, à la bureaucratie, à la domination, à l’exploitation, à la cruauté. " Edgar Morin.
Cela fait des jours, des mois, des années,
Que nous essayons de parler de l’angoisse…
Sans y parvenir.
Il faudrait s’ouvrir le ventre.
Prendre l’angoisse à plaines mains.
Creuser.
Accepter.
Vivre, enfin.

 

" C’est le mythe de Salut qui a pu excuser toute erreur et autoriser toute horreur. Il nous faut rompre à jamais avec l’idée de lutte finale, de solution finale, d’avenir radieux. Pas de solution finale de la question sociale, pas de réconciliation définitive de l’homme avec la nature et avec lui-même. Pas d’avenir radieux qui mettrait un terme à tous nos maux d’existence. Il y aura toujours possibilité de régression, échec, ruine, désintégration. Voilà la mauvais nouvelle qu’il faut entendre à la veille du troisième millénaire : il n’y a pas de paradis passé à retrouver, pas de paradis futur à édifier, sur la terre comme au ciel, pas de fin de l’histoire, pas de terre promise, pas de Messie présent ou à venir. " Edgar Morin.


" C’est précisément le conformiste, le petit bourgeois, l’idéologue, de n’importe quelle société, qui est perdu et déshumanisé. S’il existe quelque chose qui a besoin d’être démystifié, ce sont les idéologies qui offrent des solutions toutes faites (qui sont des alibis provisoires des partis parvenus au pouvoir) et que, en plus, le langage cristallise, fige. " Eugène Ionesco.

 

 

L’angoisse
Thème d’un jour,
D’un mois,
D’une année,
Mais pas au-delà…
Promis.
Pour ne pas céder trop tôt à la vie.
Au matin du 21 décembre 1991,
Nous partirons nous reposer.
Juré.
Destination : Soleil.

 

" Celui qui arriverait, par une imagination débordante de pitié, à enregistrer toutes les souffrances, à être contemporain de toutes les peines et de toutes les angoisses d’un instant quelconque, celui-là – à supposer qu’un tel être pût exister – serait un monstre d’amour et la plus grande victime dans l’histoire du cœur. " Emile Cioran.

 

Il existe maints moments et maints endroits
Dans la vie où il nous arrive de sentir l’étau se resserrer.
Au stade de l’instant zéro de l’inhumaine condition,
Lorsque les éléments nous dépassent,
Que la science, la pensée philosophique, l’art
N’ont plus cours, n’ont plus d’utilité, se trouvent disqualifiés,
Lorsque mêlé à une foule en délire,
Prisonnier d’une chambre à gaz,
Pris dans un piège à rat,
Vous criez : " Kant ",
On vous répond : " Instinct de conservation ".
Alors, vous vous savez condamné, asphyxié ;
Mais vous espérez encore l’ultime intervention
Du Deus ex Machina, et pour survivre,
Vous laissez la bête en vous prendre l’ascendant sur l’homme,
Vous poussez, vous écrasez, vous assassinez…
Ça travaille dans cette faille-là.

 

" Reste en moi, poison de la tristesse, afin que je n’oublie pas ceux qui meurent. " Elias Canetti.

 

C’est pas un décor. C’est une peinture.
C’est pas une peinture. C’est une statue.
C’est un morceau de statue.
C’est un objet posé là. Au centre du vide.
C’est un extrait, c’est un fragment du monde.
Au milieu d’autres fragments.
C’est pas une pièce, c’est une exposition
De fragments du monde.

C’est une convention.
C’est quelque chose qui vaut pour.
C’est un jouet qui dit : " je suis un décor "
Ou : " regarder-moi, je suis une maquette de théâtre "
C’est un décor qui nie le décor.
Ce sont des personnages obstinés à vouloir jouer dans un décor.
Ce sont des marionnettes d’un destin incompris.
Des jouets inappropriés, inadéquats.

 

" Je trouve inutile et fastidieux de représenter ce qui est, parce que rien de ce qui est ne me satisfait. La nature est laide, et je préfère les monstres de ma fantaisie à la trivialité positive. " Charles Baudelaire.

 

Nous sommes sous terre.
Nous sommes sous mer.
Nous sommes au fond.
Y’a pas de bruit.
Y’a pas de silence non plus.
Il faut trouver le silence des profondeurs.
Y’a toujours un bruit, au fond,
Un bruit sourd,
Abyssal.

C’est peut-être aussi un bruit qui rassure.
Une comptine d’enfant.
Le chant du ventre de la mère.
La complainte d’un piano langoureux.

Il y a un coup de feu terrible.
Un bruit de camion qui passe.
Une chasse d’eau qui ne fonctionne pas.
Un bout de ferraille pendue, qui va, qui vient, qui grince.
Des supporters de football ; des cris de femme égorgée.
Le tintamarre de grincement d’un monte-plats.
Le bruit d’affairements d’un cuisinier sur son plan de travail.
Des voix d’hommes qui meurent…
D’autres voix, encore.


Il faut sortir de là.
Ne pas rester là.
Trouver une porte de sortie.
Ne pas s’enfermer, tout en demeurant coincé.
Trouver d’autres statues.
Partout, ici, nulle part.
Que d’autres fragments du monde
Apparaissent comme d’autres images, d’autres visions.
Les traces d’un ailleurs.
Des modèles réduits de bateaux traversant des paysages.
Un chat dans une cabane à outils.
Des tasses, des assiettes, un service à thé.
Une ville se profilant dans le brouillard.
Le fantôme d’une mère.
Des pleins saladiers de concombres, de radis,
De viande froide, de cresson, de rollmops,
D’œufs durs. Des caisses de bières…


Ça va péter de quelque part.
Ça va sortir des murs, du sol, du plafond.
Ça ne peut que péter. Le mal est là, juste dehors.
A une encablure.
Ça va péter, c’est sûr.
Ça peut venir des murs, du sol, du plafond.
La belette est tapie dans l’ombre.

Se laisser aller au désespoir pour espérer.
Toucher le fond et d’un grand coup de pied,
Entamer une lente (très lente) remontée
Vers la surface des eaux.
Notre seule inconnue : la profondeur de l’abîme.

 

" Aujourd’hui sont passés les temps de la tragédie politique pour toute une génération de militants qui, de 1931 à 1941, furent soumis à la double injonction de lutter contre le nazisme et le stalinisme. Aujourd’hui sont passés les temps où l’on pouvait se convaincre que les démocraties bourgeoises, apparemment ennemies du fascisme, faisaient en réalité son lit par que capitalistes, tandis que le communisme stalinien était son seul ennemi efficace, parce que revêtu des mêmes armures d’airain et gouvernant de la même poigne de fer. Aujourd’hui, l’antifascisme endort plus qu’il ne rend vigilant, s’il nous fait porter le regard toujours sur la reconnaissance du nazisme en Allemagne (où il demeure étonnamment marginal), sur les groupuscules de nazillons français, sur les menaces qui viennent du désert des tartares, et nous détournent l’esprit de l’énorme puissance impériale qui ne cesse de s’accroître… Il n’est nullement impossible qu’apparaisse une nouvelle menace totalitaire. Mais de même que le virus d’une grippe vaincue est impuissant à ravager l’organisme désormais immunisé, il est hautement improbable que l’ancien virus fasciste brise nos défenses. C’est une structure virale inconnue qui provoque l ‘épidémie nouvelle. Alors plutôt que de veiller sur les anciennes lignes Maginot de l’antifascisme, il nous faudrait craindre ce qu’on ne connaît pas et connaître au plus vite ce qu’il nous faut craindre aujourd’hui. " Edgar Morin.

 

Chaque fois qu’un signe,
Qu’un mot, qu’un geste,
Ne correspond pas aux règles
Communément admises
Du vraisemblable et du ratio,
Entendez, en dessous,
Le cri du désespoir,
Le cri de l’agonie.

On voudrait pouvoir tout faire pour que ça passe.
Envers et contre tout.
Tout.
Paroxysme, un mot qui vaut son pesant d’or.
Des sons, des regards, des silences… des tonnes.

 

" Il faut déterrer les cadavres et les exhiber au grand jour. /.../ Il faut avaler et recracher les particules vivantes. " Heiner Müller.

" L’art doit rendre l’insupportable supportable et en même temps aller au-delà de l’insupportable. " Erwin Piscator.

 

Nous sommes dans un espace sans repère.
Il n’y a pas de temps, pas de lieu précis.

Il n’y a pas d’explication, de psychologisation
De signification, de justification.
Rien ne s’explique. Tout signifie.
Il n’y a rien à comprendre.
Il faut prendre.
Que disent les personnages ?
Ils disent la sueur de l’angoisse.

Sous le texte, il faut trouver l’innommable.
L’insignifiant.

Sous la croûte anthropomorphe des personnages,
Il faut traquer la bête primitive.

Ham : " On n’est pas en train de… de… signifier quelque chose ? "
Clov, rire bref : " Signifier ? Nous, signifier ! " Samuel Beckett.

" Apporter un message aux hommes, vouloir diriger le cours du monde, ou le sauver, est l’affaire des fondateurs de religions, des moralistes ou des hommes politiques… Un dramaturge se borne à écrire des pièces, dans lesquelles il ne peut qu’offrir un témoignage, non point un message didactique… Une œuvre d’art qui ne serait qu’idéologique, et rien d’autre, serait inutile… inférieure à la doctrine dont elle se réclamerait et trouverait meilleure expression dans le langage de la démonstration et du discours. Une pièce idéologique n’est rien d’autre que la vulgarisation d’une idéologie. " Eugène Ionesco.

 

Tout l’intérêt est dans la fin.
Evidemment.
Et dans la manière d’arriver à cette fin.

Des êtres qui ne se communiquent plus s’entretuent.
Pourtant on ne peut s’empêcher d’en rire.
Fausse piste ou isotopie capitale,
Continuum signifiant ?

Ce n’est pas une intrigue policière.
Ce n’est pas une comédie.
Ce n’est pas une tragédie.
C’est l’état du monde.
C’est la cave du monde.
La cuisine du monde.
La fosse commune de l’humanité.
Le temple des idéologies vaines.
Le tombeau des idées reçues.
Le caveau des religions.

 

 

 

" Le monde n’a rien d’absurde, il est grotesque. " Armand Gatti.

" Le rire sans joie est le rire dianoétique, de derrière le groin. C’est le rire des rires, le risus purus, le rire qui rit du rire, qui contemple, qui salue la plaisanterie suprême, en un mot, le rire qui rit – silence, s’il vous plaît – de ce qui est malheureux. " Samuel Beckett.

" La vie est un long voyage… destination tombe. " Samuel Beckett.

" La fin est dans le commencement et cependant on continue. " Samuel Beckett.

 

C’est une tombe endormie,
Le réveil des morts,
La voix des siècles et des siècles,
Le temps de l’éternité,
Du chaos et de la genèse,
De la grande roue de l’histoire qui tourne,
Une absence de lumière,
Avec, ici ou là,
Quelques tâches bleues,
Quelques tâches d’encre.

 

" J’ai plus de souvenirs que si j’avais mille ans. " Charles Baudelaire.

 

Silence.

Dieu n’existe pas.

Nous essaierons d’en rire.

Dieu n’existe pas
Je l’ai rencontré.

(Rire)

Besançon, le 17 septembre 1991.
Jean-Michel Potiron

 

Epilogue

Le sacré, les conventions, les lois…
Quand on y touche,
C’est à ses risques et périls.
Au théâtre, le sacré c’est le salut.
Nous ne saluerons pas.
Nous avons envie de dire :
" Nous ne saluerons plus ".
Mais nous ne le pouvons même pas.
Par peur.
D’être seul.
Trop seul.
Avons-nous le droit de toucher à tout ?
Peut-on tout dire ?
Nous ne saluerons pas.
Pas cette fois-là,
En tout cas.
D’aucuns seront sûrement en colère.
D’autres frustrés, déçus, perplexes.

Le Monte-plats a coûté 430 000 francs.
30 avril 1991, cyclone au Bangladesh,
92 000 morts, 10 millions de sans-abri,
Aide humanitaire d’urgence de la France : 500 000 francs.
Voilà. C’est tout.

Dans la cacophonie organisée,
Dans cette société du spectacle,
On ne peut plus faire spectacle.
Ou, pas de la même façon.
Il faut que cela rentre.
Qu’on se taise une seconde,
Pour écouter la plainte de l’inhumaine condition excédentaire,
Une seconde seulement.

Aujourd’hui, il ne reste plus aucune raison d’être applaudi.
Vraiment.

Applaudir, c’est partager.
Bien sûr.
Fraternellement.
Mais la fraternité ?
Existe-telle ?

Applaudir, c’est remercier.
Mais quand ils ont lieu, les remerciements
N’ont-ils pas déjà été faits durant la représentation ?

Applaudir, c’est oublier aussi.
C’est se démettre.
Se dégager de toute responsabilité.
C’est accuser les autres,
Ceux qui ne sont pas venus.
Peut-on applaudir Guernica ?
Peut-on applaudir Shoah ?
Etre applaudi,
C’est ce qui vient en plus de…
C’est l’orgueil, l’amour-propre,
Ce n’est pas l’amour.

Etre aimé
Ne pas être aimé
Plaire
Déplaire ?

Nous ne saluerons pas.
Cette absence,
Ce manquement,
Ce silence,
C’est un cri.
A l’unisson des cris.
Contre personne.
Contre tous.
Contre soi-même.

Puis, il reste ce mot
Que nous avons envie de mettre tout seul
En bas de page :



Pardon.

Besançon, le 2 novembre 1991
Jean-Michel Potiron

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