Lettre de Philippe Morier-Genoud, comédien |
UN SPECTACLE DU THEATRE A TOUT PRIX Une géographie du bizarre : tel serait provisoirement le titre donné au départ de ce commentaire pour entrer dans le " spectacle " dun très singulier travail auquel Jean-Michel Potiron nous a convié à lAtelier Populaire dArt Plastique, 9 montée Saint-Sébastien à Lyon dimanche 28 janvier 2007. Avec la pugnacité du combattant, dans linstant de la représentation et de tous ses dangers : " Protesto ! Pour une Culture qui Cultive " - tel est le titre du " spectacle " - déroule obstinément sa question : place du sens dans le spectacle et sens du spectacle dans la société ? Par laccumulation, la gestion, la consommation massive des produits de la culture et de lart, cette même société ne réaliserait-elle pas, justement, ce que dans La société du spectacle, Guy Debord visait comme le règne de la représentation donc lère de la domination du faux, de laliénation ou plus tard avec Gilles Lipovetski : lère du vide ou celle de lhypermodernité ? En conséquence, comment diriger nos esprits, élargir nos consciences (cest la mission que se fixe ce spectacle dans la réciprocité-proximité du rapport spectateur-acteur) afin de permettre à lart et à la culture dopérer non seulement un juste partage parmi les hommes mais aussi linépuisable combat du sens et sa culture ? Arraché à la réflexion des sociologues et des politiques ou autres opérateurs de pensée, le spectacle est précieusement et simplement confié dans limmédiateté de la scène à lacteur et aux spectateurs. Cest sur la prestation de J-M Potiron-acteur que jaimerais marrêter quelques instants. Elle interroge demblée avec force la question qui nous est familière au théâtre : celle du jeu, voire du non-jeu - cest-à-dire - la question des champs et des limites dans lesquels toute production dacteur - par convention - commence, se meut et saccomplit. Le théâtre emprunte, ici à Lyon, un dispositif aux dimensions dun atelier dartiste conquis sur des affectations manufacturières anciennes. Hauts plafonds, larges baies rénovées ouvertes à la lumière dhiver de ce quartier de La Croix-Rousse. Nous ne sommes pas, à proprement parler, " au théâtre " assis dans un fauteuil, mais sur une chaise dans un espace dévolu à dautres fonctions : celles précisément de lapprentissage et de lentraînement aux pratiques du dessin, des arts plastiques et de la peinture, destinées aux adultes et aux enfants. Nous voilà demblée installés en un lieu de " résistance culturelle " comparé à celui urbanistique ou marchand des galeries dart, des magasins ou despaces mondains (théâtre-opéra) autres lieux dexposition-vente dévolus au commerce. Cest là quune quarantaine de personnes moyenne dâge cinquante (on aurait voulu plus des jeunes gens daujourdhui) a pris place attendant le début dune représentation qui tardera à démarrer. Mais entre voisins, on enregistre avec bonhomie et sans impatience ce retard : le quart dheure académique lyonnais ! Il fallait certainement toutes ces conditions et cette disposition spatio-temporelle " ouverte au tout venant " pour laisser à un " dernier spectateur " (sa) chance : celle de pénétrer dans lespace de ce petit sanctuaire dun dimanche ; de réussir à déjouer le barrage du contrôle payant ; de sinstaller bruyamment sans redouter - ni pour lui ni pour les autres - la manière intempestive dune intrusion et, limpertinence à se faire passer auprès de tous les présents pour un " simple desprit " qui aurait échappé à la vigilance dune permanence de soins dun hôpital spécialisé. Lhomme, bonnet noir planté sur la tête, la quarantaine, engoncé dans un pardessus sombre, encombré dune grosse sacoche (quon découvrira pleine de livres ou dinfinis espoirs déçus) balbutie dabord syncopées quelques timides phrases en forme de vagues propos dexcuse : " On va peut-être en rester là " etc. etc. Lhésitant-demeuré se fraye un passage parmi les spectateurs où il décide alors de rester, de sasseoir, dos au public, de se moucher puis de reprendre, plus incohérent, sa balbutiante harangue : " Je suis allé dans un bar pour demander si cétait bien là quy avait un spectacle qui va démarrer ? " Un temps " Au bar personne ne consommait " Dans lassistance le sentiment de confusion est entier si lon en juge par les petits rires de malaise et les gloussements nerveux; vous pensez : " au théâtre : faire ça " ! Mais entre gens de bonne compagnie on sait maîtriser ses réactions voyons, fussent-elles dagacement ! Si parfaite que se soit révélée la complicité du personnel dentrée à jouer dune feinte indignation, un doute vous a malgré tout effleuré lesprit quil pourrait bien sagir de lacteur lui-même, quand lhomme, poursuivant " Je lisais un livre cest la suite de la société du spectacle de Guy Debord " . nous livre alors une clé dentrée au spectacle mettant alors un terme à la surprise, à la sidération où il nous avait plongés quelques instants auparavant, nous y enfonçant peut-être encore davantage ! Cest bien à cet instant quune fois de plus le vrai et le faux, ingrédients indispensables consubstantiels du jeu théâtral ont, " jouant ", signifié au spectateur bon enfant que " Protesto " allait nous embarquer dans une fiction de combat et un combat de fiction. Stupéfiant effet de réel que le travail accompli dans son spectacle par lacteur J-M Potiron qui en son début insensé nous porte au comble de la confusion et même dune certaine crainte toutes deux solidaires et confondues un instant à lancienne catharsis ou à cette prescription-obligation " brechtienne " : que toute représentation fasse du spectateur un spectateur actif rendu à la seule évaluation de son esprit et mis en éveil par le pouvoir délucidation du jeu de lacteur, pour être enfin rendu à la capacité de discerner les critères objectifs et subjectifs de laction dramatique et du monde réel dans leur jeu réciproque dinteraction bizarre et continue. Ce démarrage magnifique et drôlement exécuté, une exigence simposait : tenir la route ! Faire durer la confusion ! Comment ? Dès lors que fut éventé le ressort secret du personnage " ce drôle, ce fou, en roue libre, du début " Sans avoir réussi toutefois à maintenir tout au long du spectacle cette même intensité (intention) de surprise quil avait su imposer en commençant, lacteur a néanmoins trouvé tout au long du voyage de belles preuves détrangeté. Grâce au recours de textes et dauteurs peu fréquemment servis sur scène : emprunts à des fragments de théorie philosophique, danalyse politique encore proclamés comme liturgie militante ; mise en jeu de stratégies dramatiques diverses : comment battre en brèche les lignes adverses par laffolement de lhistoire légarement du spectateur ? Battre enfin la retraite par une déroute comique, dérisoire et volontaire du personnage lui-même miné par ses doutes immenses ou langoisse de devoir manquer un autre spectacle qui se et quil joue dans un autre théâtre de la ville à la même heure : cauchemar kafkaïen à lair de famille pirandellien ! De villes en villes, il faut aller voir cet acteur-auteur-metteur-en-scène dans son soliloque du pauvre ; " le pauvre " étant ici une catégorie de la pensée et, dans lerrance hivernale, lentendre se livrer à la divagation et au ressassement dune question qui le ( nous ?) taraude : La culture qui cultive nous aide-t-elle, comme elle laffirme ou feint de le prétendre dans lesprit de certains politiques ou intellectuels du présent, à penser dans ce monde marchand la pensée ? Philippe Morier-Genoud |
Lettre de Georges Mérillon, poète |
gLe jongleur au jeu parti On essaye clown, jongleur. One man show. Acteur, comédien. Théâtre voir, spectacle, théorie. Lidiome allemand : Hörspiel. Puis seul-en-scène ; dépourvu de lyre ; entre nous, et aucun vocable ne convient plus. Les invités ont pris place autour des tables rondes du foyer ; serviette papier, cacahouètes ; peut-être cela commence à venir. Quelquun sort de sa poche un livre, il va nous, oh juste à la première page. Puis de lautre poche encore un, et cahin-caha il produira au gré des dons de son programme, du sac de voyage noir mou ordinaire une foule de livres, avec effet dun chouya de prodigieuse abondance. La structure de la pièce est de tradition citationnelle ; alternance clairières, minorées par le soi-disant plein qui les asservit, bien que sans elles des lettres neussent pas lieu dêtre ; Montaigne, Aulu-Gelle, dialogues, fragments ; ciels nuits constellés. Cest un montage intertextuel dont lauteur fait lacteur et vice.versa : auparavant il aura existé ces pensées ; qui exipe là est-ce un rhapsode. Il me souvient lors de noces durant le repas (et dun chef-duvre Le banquet, Platon) quelques uns tour à tour se lever aux tintements des verres frappés à fourchettes & couteaux, ils disaient ou chantaient (toctoctoque la chante fable) chansons ou monologues. Le faux quidam levé nous lit çque dit tel écrivain dans le bouquin tenu ouvert à la main, i suspend lfil une seconde, à réfléchir, il sourit, va rire plus quintelligent, ou idiot, à linsolvabilité de la sentence ; il évolue parmi les spectateurs daucun spectacle, si ce nest dont il parle, qui naura point lieu. Les camions de matos, pas encore arrivés. Cela serait dans la salle polyvalente à côté. Surtout que la prestation sest éclose avec des phrases de Guy Debord, La société du. Maintenant lamuseur fait circuler un jeu de photos qui le montrent en maints endroits, devant une maison dla culture, ou ailleurs, là il appuie sur le bouton dune sonnette pour entrer. Ce qui inter.esse, humour qui désangoisse le désespoir de cause, est la présence parmi nous de presque moi, lui exceptionel, qui fait jouïr doreille à frais dapories, de tensions, inéluctables sous peine sinon de mort existentielle, un des inévitables tenseurs despaces étant cettui-ci, culture populaire qui exige dêtre aperçu avec laccent de sens mis sur culture, et en icelle sur poésie, penser. Aristographie créant de lensemble interrogatif, cheminant, par Holzwege. A rebours dune re.présentation pour quoi il suffirait que lartiste metteur en scène exposât ses photos ; rien que ça, contemporain. Rêverie, lessentiel a nourri, informé, est perdu. Etre en est sorti, la dénié, le recèle. mais il sest dédoublé en parolant, il dialogue, se (nous) révèle entre transfiguré, au Café de la Régence, parmi la comédie entre soi-philosophe et soi-neveu dRameau, le poème de Diderot. Gestique stylisée, réduite & multipliée. Déplacée, oui, éléments savamt décalés recombinés par celui dont passion littérale troue la statistique ambiance ; il mobilise la limite entre prestation et assistance, la fractalise : chacun dispose dune éventuelle faculté dintervenir, voire même de faire assistant du magister auguste, qui moins dautorité se détache, préétablie, quen la performance excellente, icelle écarte une repue médiocrité, retend nos intentions déclaircir, bande lentente, il profère, lit, récite, passe des rayons tranchants duvres phares modernes, quaura choisies une préoccupation transhistorique. Debord, Godard, Balzac, Brecht, Pasolini, Flaubert, Baudelaire, mallarmé, Proust, &a. A la fin, il sen va, lon applaudit, il revient, annonce que dhabitude, fût-il bissé, il najoute rien. Il brûle pourtant de nous raconter comment ça commencé. Ehbien, ça démarre dans un bois, figurez-vous, etc. A ma senestre, Jean-Michel. Il me fait part de : Quand tu as été parti, jai essayé de, en causant avec Stéphane, pointer qui & quoi tu étais, jai trouvé : dinosaure. Une langue perdue. Quand jai eu mâché, dégluti ma bouchée de rillettes : Ahbon, oui mais. Alain fait une moue, qui mregarde. Oui et sagirait-i pas mieux dune renaissance, au travers de ma ex-stance, mon parcours ; ce quaura été tout être : un été, toute inéluctable actualité de quelque transcendance, qui la rescande ouverte, je déconstruis le signe, la représentation, ge, gramaire détrônée de labsolument absolu, oui essance décrire hors genre ou sujet, par vocabulaire, analyse gramaire, par pensée par action par énigme et miroir, et, le plus important mais le moins signalé, par omission, forcément. Langues romanes, littératures, en passe de se voir absentées par des sociétés productiviste consumation, que régentent & enveloppent Marchandise équations de désirs de chiffres techno de gonfler. Ton jeu, mon ami, est reprise, forme multiple sobre, espaçante, après une cesse du théâtre à litalienne que structura une barre de rampe qui, de la scène éclairée reine séparait lobscure salle aux spectateurs. Font retour des logiques médiévales davant La Renaissance ; intervenait le commun ; jongleur dattraire, à linstar du rhapsode antique, lattention des gentes gens, ou mécaniques, afin de débiter des morceaux de diverses gestes raboutées. Il en reste des reliques au cirque, et en la commedia dellarte ? je ne sais, tant suis-je ignare en matière de théâtre. Un va&vient circule, du Détaché provisoire à ceux qui écoutent-voir, assistent, des rapports sallument séteignent, sollicités ou non, clignotent, équivoques entre acteur auteur auditeurs : ce quasserte en finale Pasolini. A un moment, tu tends le livre à une femme, ouvert, lui enjoins de lire à haute voix ce qui est souligné : lacteur qui sest campé dans un siège non loin, de mémoire complète le texte en prononçant les fragments non dits, il sen suit une alternance de voix de rôles, originelle, drôle. Tiens il pleut, quelquun lance. - Il pleut il mouille, cest la fête à la grenouille, déclaré-je - Je naurais pas osé ! repart Michèle. - Vous avez tort ! de vous corseter à ce point. Allons à la chaumière. Mine me propose du vin, je tends mon verre et, à Jean-Michel : Jsrai pas surpris qvous ayiez beaucoup estimé, fréquenté Tchekhov. - Le sujet de mon spectacle précédent. - Les neuf études en un acte, notamt , Les méfaits du tabac où un auteur sur scène, seul, se (nous) rend compte avant de débuter la conférence que son épouse la dirlo de lInstitution lui a comandée, quil attend des affres de sa vie humiliée. Entre temps. Et celle où un vieil acteur endormi se réveille dans sa loge, spectacle termi né, foule en allée depuis long tens, dernière fois quil montait sur les planches. Fragments de Shakespeare de lui arriver, quil déclame, de Pouchkine, & autres ; et dun même point le dramaturge tisse existence et anthologie. Que être tel cesse, et peut advenir une veine essentielle. Le 23
avril MM.VIII Georges Mérillonn |