Balzac
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| " En France, lesprit étouffe le
sentiment. De ce vice national procèdent tous les
malheurs que les arts y éprouvent. Nous comprenons à
merveille lart en lui-même, nous ne manquons pas
dune certaine habilité pour en apprécier les
uvres, mais nous ne les sentons pas. Nous
allons aux Bouffons et au Salon, parce que le veut la
mode ; nous applaudissons, nous dissertons avec
goût ; et nous sortons Gros-Jean comme devant.
Sur cent personnes, il serait difficile den compter
quatre qui se soient laissées aller au charme dun
trio, dune cavatine [un air dopéra], ou qui
aient trouvé, dans la musique, des fragments épars de
leur histoire, des pensées damour, de frais
souvenirs de jeunesse, de suaves poésies. Enfin, presque
tous ceux qui entrent au musée y vont passer une revue,
et cest chose rare de rencontrer un homme abîmé
dans la contemplation dune uvre dart.
Cette instabilité desprit qui nous donne le
mouvement pour but, cet amour du changement et cette
avidité des plaisirs oculaires, les devons-nous à la
fatale rapidité avec laquelle notre climat nous fait
vivre en quelques jours sous le ciel gris de
lAngleterre, sous les brumes du Nord et sous le
soleil éclatant de lItalie ? Je ne sais.
Peut-être notre éducation nationale nest-elle pas
encore achevée, et le sentiment des arts ne
sest-il pas assez fortement développé dans nos
murs ? Peut-être avons-nous pris une habitude
funeste en nous reposant sur les journaux du soin de
juger des arts ? /
/ Si nous navons
jamais compris les êtres doués de puissance créatrice,
peut-être étaient-ils en désharmonie avec nos
civilisations successives. Doù vient donc, en un siècle aussi éclairé que le nôtre paraît lêtre, le dédain avec lequel on traite les artistes, poètes, peintres, musiciens, sculpteur, architectes ? Les rois leur jettent des croix, des rubans, hochets dont la valeur baisse tous les jours, distinctions qui najoutent rien à lartiste ; il leur donne du prix, plutôt quil nen reçoit. / / Doù peut donc provenir linsouciance quon professe pour les artistes ? / / Faut-il en demander raison au gouvernement constitutionnel ? à ces quatre cents propriétaires, négociants ou avocats rassemblés, qui ne concevront jamais quon doive envoyer cent mille francs à un artiste / / ? Faut-il en vouloir aux économistes qui demandent du pain pour tous et donnent le pas à la vapeur sur la couleur / / ? ou bien faut-il plutôt chercher les raisons de ce peu destime dans les murs, le caractère, les habitudes des artistes ? Ont-ils tort de ne pas se conduire exactement comme un bonnetier de la rue Saint-Denis ? ou lindustriel doit-il être blâmé de ne pas comprendre que les arts sont le costume dune nation, et qualors un artiste vaut déjà un bonnetier ? Oublie-t-on que, depuis la fresque et la sculpture, histoire vivante, expression dun temps, langage des peuples, jusquà la caricature, pour ne parler que dun art, cet art est une puissance ? / / Beaucoup de difficultés sociales viennent de lartiste, car tout ce qui est conformé autrement que le vulgaire, froisse, gêne et contrarie le vulgaire. Soit que lartiste ait conquis son pouvoir par lexercice dune faculté commune à tous les hommes ; soit que la puissance dont il use vienne dune difformité du cerveau, et que le génie soit une maladie humaine comme la perle est une infirmité de lhuître ; soit que sa vie serve de développement à un texte, à une pensée unique gravée en lui par Dieu, il est reconnu quil nest pas lui-même dans le secret de son intelligence. Il opère sous lempire de certaines circonstances, dont la réunion est un mystère. Il ne sappartient pas. Il est le jouet dune force éminemment capricieuse. / / Un soir, au milieu de la rue, un matin en se levant, ou au sein dune joyeuse orgie, il arrive quun charbon ardent touche ce crâne, ces mains, cette langue ; tout à coup, un mot réveille les idées ; elles naissent, grandissent, fermentent. Une tragédie, un tableau, une statue, une comédie, montrent leurs poignards, leurs couleurs, leurs contours, leurs lazzis. Cest une vision, aussi passagère, aussi brève que la vie et la mort ; cest profond comme un précipice, sublime comme un bruissement de la mer ; cest une richesse de couleur qui éblouit ; cest un groupe digne de Pygmalion, une femme dont la possession tuerait même le cur de Satan ; cest une situation à faire rire un pulmonique expirant ; le travail est là, tenant tous ses fourneaux allumés ; le silence, la solitude ouvrent leurs trésors ; rien nest impossible. Enfin, cest lextase de la conception voilant les déchirantes douleurs de lenfantement. Tel est lartiste : humble serviteur dune volonté despotique, il obéit à un maître. Quand on le croit libre, il est esclave ; quand on le voit sagiter, sabandonner à la fougue de ses folies et de ses plaisirs, il est sans puissance et sans volonté, il est mort. Antithèse perpétuelle qui se trouve dans la majesté de son pouvoir comme dans le néant de sa vie : il est toujours un dieu ou toujours un cadavre. Il existe une masse dhommes qui spéculent sur les produits de la pensée. La plupart sont avides. On narrive jamais assez vite à la réalisation dune espérance chiffrée sur le papier. De là des promesses faites par les artistes et rarement réalisées ; de là les accusations, parce que ces hommes dargent ne conçoivent pas ces hommes de pensées. Les gens du monde se figurent quun artiste peut régulièrement créer, comme un garçon de bureau époussette tous les matins les papiers de ses employés. De là aussi les misères. En effet, une idée est souvent un trésor ; mais ces idées-là sont aussi rares que les mines de diamants le sont sur létendue de notre globe. Il faut les chercher longtemps, ou plutôt les attendre ; il faut voyager sur limmense océan de la méditation et jeter la sonde. / / Or, pour lhomme plongé dans la sphère inconnue des choses qui nexistent pas pour le berger, qui, en taillant une admirable figure de femme dans un morceau de bois, dit : " Je la découvre ! " pour les artistes enfin, le monde extérieur nest rien ! / / Il est difficile de rendre le bonheur que les artistes éprouvent à cette chasse des idées. Lon rapporte que Newton, sétant mis à méditer un matin, fut trouvé, le lendemain à la même heure, dans la même attitude, et il croyait être à la veille. Lon raconte un fait semblable de La Fontaine / /. Ces plaisirs dune extase particulière aux artistes sont donc, après linstabilité capricieuse de leur puissance créatrice, la seconde cause qui leur attire la réprobation sociale des gens exacts. Dans ces heures de délire, pendant ces longues chasses, aucun soin humain ne les touche, aucune considération dargent ne les émeut : ils oublient tout. / / Ainsi, / / lartiste nest pas, selon lexpression de Richelieu, un homme de suite, et na pas cette respectable avidité de richesse qui anime toutes les pensées du marchand. Sil court après largent, cest pour un besoin du moment ; car lavarice est la mort du génie ; il faut dans lâme dun créateur trop de générosité pour quun sentiment aussi mesquin y trouve sa place. Son génie est un don perpétuel. En second lieu, il est paresseux aux yeux du vulgaire ; ces deux bizarreries, conséquences nécessaires de lexercice immodéré de la pensée, sont deux vices. Puis un homme de talent est presque toujours un homme du peuple. Le fils dun millionnaire ou dun patricien, bien pansé, bien nourri, accoutumé à vivre dans le luxe, est peu disposé à embrasser une carrière dont les difficultés rebutent. Sil a le sentiment des arts, ce sentiment sémoussera dans les jouissances anticipées de la vie sociale. Alors, les deux vices primitifs de lhomme de talent deviennent dautant plus hideux, quils semblent, à raison de sa situation dans le monde, être le résultat de la paresse et dune misère volontaire ; car on nomme paresse ses heures de travail, et son désintéressement lâcheté. Mais ce nest rien encore. Un homme habitué à faire de son âme un miroir où lunivers tout entier vient se réfléchir, où apparaissent à sa volonté les contrées et leurs murs, les hommes et leurs passions, manque nécessairement de cette espèce de logique, de cet entêtement que nous avons nommé du caractère. Il est un peu catin (quon me passe cette expression). Il se passionne comme un enfant pour tout ce qui le frappe. Il conçoit tout, il éprouve tout. Le vulgaire nomme fausseté de jugement cette faculté puissante de voir les deux côtés de la médaille humaine. / / Il offrira dans ce que les hommes appellent le caractère, cette instabilité qui régit sa pensée créatrice ; laissant volontiers son corps devenir le jouet des événements humains, parce que son âme plane sans cesse. Il marche la tête dans le ciel et les pieds sur cette terre. Cest un enfant, cest un géant. Quel triomphe pour les gens de suite, qui se lèvent avec lidée fixe daller voir un homme mettre sa chemise, que ces contrastes perpétuels chez un homme de solitude pauvre et mal né. Ils attendront quil soit mort et roi pour suivre son cercueil. Ce nest pas tout. La pensée est une chose en quelque sorte contre nature. / / Les arts sont labus de la pensée. Nous ne nous en apercevons pas, parce que, semblables à des enfants de famille qui héritent dune immense fortune sans se douter de la peine que leurs parents ont eue à lamasser, nous avons recueilli les testaments de vingt siècles ; mais nous ne devons pas perdre de vue, si nous voulons nous expliquer parfaitement lartiste, ses malheurs et les bizarreries de sa cohabitation terrestre, que les arts ont quelque chose de surnaturel. Jamais luvre la plus belle ne peut être comprise. Sa simplicité même repousse parce quil faut que ladmirateur est le mot de lénigme. Les jouissances prodiguées aux connaisseurs sont renfermées dans un temple, et le premier venu ne peut pas toujours dire : " Sésame, ouvre-toi ! " / / Quand Talma [Tragédien français, 1763-1826, acteur préféré de Napoléon] réunissait, en prononçant un mot, les âmes de deux milles spectateurs dans leffusion dun même sentiment, ce mot était comme un immense symbole, cétait la réunion de touts les arts. Dans une seule expression, il résumait la poésie dune situation épique. Il y avait là pour chaque imagination un tableau ou une histoire, des images réveillées, une sensation profonde. Ainsi est une uvre dart. Elle est, dans un petit espace, leffrayante accumulation dun monde entier de pensées, cest une sorte de résumé. Or, les sots, et ils sont en majorité, ont la prétention de voir tout dun coup une uvre. Ils ne savent même pas le Sésame, ouvre-toi ; mais ils admirent la porte. Aussi, que de braves gens ne vont quune fois aux Italiens ou au Musée, jurant quon ne les rattrapera plus. Lartiste, dont la mission est de saisir les rapports les plus éloignés, de produire des effets prodigieux par le rapprochement de deux choses vulgaires, doit paraître déraisonner fort souvent. Là où tout un public voit du rouge, lui voit du bleu. Il est tellement intime avec les causes secrètes, quil sapplaudit dun malheur, quil maudit une beauté ; il loue un défaut et défend un crime ; il a tous les symptômes de la folie, parce que les moyens quil emploie paraissent toujours aussi loin dun but quils en sont près. / / Ainsi, lhomme de talent peut ressembler dix fois par jour à un niais. Des hommes qui brillent dans les salons prononcent quon ne peut en faire quun courtaud de boutique. Son esprit est presbyte ; il ne voit pas les petites choses auxquelles le monde donne tant dimportance et qui sont près de lui, tandis quil converse avec lavenir. Alors, sa femme le prend pour un sot. / / Tout repousse un homme dont le rapide passage au milieu du monde y froisse les êtres, les choses et les idées. La morale de ces observations peut se résoudre par un mot : Un grand homme doit être malheureux. Aussi, chez lui, la résignation est-elle une vertu sublime. Sous ce rapport, le Christ en est le plus admirable modèle. Cet homme gagnant la Mort pour prix de la divine lumière quil répand sur la terre et montant sur une croix où lhomme va se changer en Dieu, offre un spectacle immense : il y a là plus quune religion ; cest un type éternel de la gloire humaine. Le Dante en exil, Cervantès à lhôpital, Milton dans une chaumière, le Corrège expirant de fatigue / / , le Poussin ignoré / /, sont des images du grand et divin tableau que présente le Christ sur la croix, mourant pour renaître, laissant sa dépouille mortelle pour régner dans les cieux. Homme et Dieu : homme dabord, Dieu après ; homme, pour le plus grand nombre ; Dieu, pour quelques fidèles ; peu compris, puis tout à coup adoré ; enfin, ne devenant Dieu que quand il sest baptisé dans son sang. Et poursuivant lanalyse des causes qui font réprouver lartiste, nous en trouverons une qui suffirait pour le faire exclure du monde extérieur où il vit. En effet, avant tout, un artiste est lapôtre de quelques vérité, lorgane du Très-Haut qui se sert de lui, pour donner un développement nouveau à luvre que nous accomplissons tous aveuglément. Or, lhistoire de lesprit humain est unanime sur la répulsion vive, sur la révolte quexcitent les nouvelles découvertes, les vérités et les principes les plus influents sur la destinée de lhumanité. La masse de sots qui occupe le haut du pavé décrète quil y a des vérités nuisibles, comme si la révélation dune idée neuve nétait pas le fait de la volonté divine, et comme si le mal lui-même nentrait pas dans son plan comme un bien invisible à nos faibles yeux. Alors, toute la colère des passions tombe sur lartiste, sur le créateur, sur linstrument. Lhomme qui sest refusé aux vérités chrétiennes et qui les a roulées dans des flots de sang, combat les saines idées dun philosophe qui développe lEvangile, dun poète qui coordonne la littérature de son pays aux principes dune croyance nationale, dun peintre qui restaure une école, dun physicien qui redresse une erreur, dun génie qui détrône la stupidité dun enseignement immémorial dans sa routine. Aussi, de cet apostolat, de cette conviction intime, il résulte une accusation grave que presque tous les gens irréfléchis portent contre les gens de talent. / / Comment la poésie peut-elle se faire jour, comment le poète peut-il être salué comme un homme extraordinaire, quand son art est soumis à lintelligence de tous, quand il subit les rebuffades de toutes les âmes, quil est astreint à se servir dun langage vulgaire pour expliquer les mystères dont le sens est tout intellectuel. Comment faire comprendre à une masse ignorante quil y a une poésie indépendante dune idée, et qui ne gît que dans les mots, dans une musique verbale, dans une succession de consonnes et de voyelles ; puis, quil y a aussi une poésie didées, qui peut se passer de ce qui constitue la poésie des mots ? / / Comment un artiste peut-il espérer que ces nuances fines et délicates seront saisies ? Est-ce aux gens occupés de fortune, de plaisirs, de commerce, de gouvernement, quon pourra persuader que tant duvres dissemblables ont atteint séparément le but de lart. Parlez donc ainsi à des esprits qui sont incessamment en proie à la manie de luniformité, qui veulent une même loi pour tous, comme un même habit, une même couleur, une même doctrine, qui conçoivent la société comme un grand régiment ! Les uns exigent que tous les poètes soient des Racine, parce que Jean Racine a existé, tandis quil faut conclure de son existence contre limitation de sa manière, etc. / / Tout homme doué par le travail, ou par la nature, du pouvoir de créer, devrait ne jamais oublier de cultiver lart pour lart lui-même ; ne pas demander dautres plaisirs que ceux quil donne, dautres trésors que ceux quil verse dans le silence et la solitude. Enfin, un grand artiste devrait toujours laisser sa supériorité à la porte quand il entre dans le monde, et ne pas prendre sa défense lui-même, car, outre le TEMPS, il y a au-dessus de nous un auxiliaire plus puissant que nous. Produire et combattre sont deux vies humaines, et nous ne sommes jamais assez forts pour accomplir deux destinées. " Larticle Des Artistes a paru dans La Silhouette, les 25 février, 11 mars et 22 avril 1830. Les
idées sur lArt dHonoré de Balzac tirées de
larticle : Des Artistes Texte établi par Jean-Michel Potiron le 4 mars 2005. |