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Prologue : projets de préface pour les Fleurs du Mal. Sil y a quelque gloire à nêtre pas compris, ou à ne lêtre que très peu, je peux dire sans vanterie que, par ce petit livre, je lai acquise et méritée dun seul coup. Offert plusieurs fois de suite à divers éditeurs qui le repoussaient avec horreur, poursuivi et mutilé, en 1857, par suite dun malentendu bizarre, lentement rajeuni, accru et fortifié pendant quelques années de silence, disparu de nouveau, grâce à mon insouciance, ce produit de la Muse, encore avivé par quelques touches violentes, ose affronter aujourdhui, pour la troisième fois, le soleil de la sottise. [" Jai senti passer sur moi le vent de laile de limbécillité ", écrira-t-il plus tard in Mon cur mis à nu]. Ce nest pas ma faute ; cest celle dun éditeur insistant qui se croit assez fort pour braver le dégoût public. " Ce livre restera sur toute votre vie comme une tâche ", me prédisait, dès le commencement, un de mes amis, qui est un grand poète. En effet, toutes mes mésaventures lui ont, jusquà présent donné raison. Mais jai un de ces heureux caractères qui tirent une jouissance de la haine, et qui se glorifient dans le mépris. Mon goût diaboliquement passionné de la bêtise me fait trouver des plaisirs particuliers dans les travestissements de la calomnie. Chaste comme le papier, sobre comme leau, porté à la dévotion comme une communiante, inoffensif comme une victime, il ne me déplairait pas de passer pour un débauché, un ivrogne, un impie et un assassin. Mon éditeur prétend quil y aurait quelque utilité pour moi, comme pour lui, à expliquer pourquoi et comment jai fait ce livre, quels ont été mon but et mes moyens, mon dessein et ma méthode. Ce nest pas pour mes femmes, mes filles ou mes surs que ce livre a été écrit ; non plus pour les femmes, les filles ou les surs de mon voisin. Je laisse cette fonction à ceux qui ont intérêt à confondre les bonnes actions avec le beau langage. Je sais que lamant passionné du beau style sexpose à la haine des multitudes [" Limpopularité, en France, sattache à tout ce qui tend vers nimporte quel genre de perfection ", in Lart romantique, Leconte de Lisle] ; mais aucun respect humain, aucune fausse pudeur, aucune coalition, aucun suffrage universel ne me contraindront à parler le patois incomparable de ce siècle, ni à confondre lencre avec la vertu. Des poètes illustres sétaient partagées depuis longtemps les provinces les plus fleuries du domaine poétique. Il ma paru plaisant, et dautant plus agréable que la tâche était difficile, dextraire la beauté du mal. Jai pétri de la boue et jen ai fait de lor. Ce livre essentiellement inutile et absolument innocent, na pas été fait dans un autre but que de me divertir et dexercer mon goût passionné de lobstacle. Quelques-uns mont dit que ces poésies pouvaient faire du mal ; je ne men suis pas réjoui. Dautres, de bonnes âmes, quelles pouvaient faire du bien ; et cela ne ma pas affligé. La crainte des uns et lespérance des autres mont également étonné, et nont servi quà me prouver une fois de plus que ce siècle avait désappris les notions classiques relatives à la littérature. Javais primitivement lintention de répondre à de nombreuses critiques, et, en même temps, dexpliquer quelques questions très simples, totalement obscurcies par la lumière moderne : Quest-ce que la poésie ? Quel est son but ? De la distinction du Bien davec le Beau ; de la Beauté davec le Mal ; de ladaptation du style au sujet ; de la vanité et du danger de linspiration, etc. ; mais jai eu limprudence de lire ce matin quelques feuilles publiques ; soudain, une indolence, du poids de vingt atmosphères, sest abattue sur moi, et je me suis arrêté devant épouvantable inutilité dexpliquer quoi que ce soit à qui que ce soit. Ceux qui savent me devinent, et pour ceux qui ne peuvent ou ne veulent pas comprendre, jamoncellerais sans fruit les explications. Pour insuffler au peuple, lintelligence dun objet dart, jai une trop grande peur du ridicule, et je craindrais, en cette matière, dégaler ces utopistes qui veulent, par un décret, rendre tous les Français riches et vertueux dun seul coup. Et puis, ma meilleure raison, ma suprême, est que cela mennuie et me déplaît. Mène-t-on la foule dans les ateliers de lhabilleuse et du décorateur, dans la loge de la comédienne ? Montre-t-on au public affolé aujourdhui, indifférent demain, le mécanisme des trucs ? Lui explique-t-on les retouches et les variantes improvisées aux répétitions et jusquà quelle dose linstinct et la sincérité sont mêlés aux rubriques et au charlatanisme indispensable dans lamalgame de luvre ? Lui révèle-t-on toutes les loques, les fards, les poulies, les chaînes, les repentirs, les épreuves barbouillées, bref toutes les horreurs qui composent le sanctuaire de lart ? Dailleurs, telle nest pas aujourdhui mon humeur. Je nai désir ni de démontrer, ni détonner, ni damuser, ni de persuader. Jai mes nerfs, mes vapeurs. Jaspire à un repos absolu et à une nuit continue. Chantre des voluptés folles du vin et de lopium, je nai soif que dune liqueur inconnue sur la terre, et que la pharmaceutique céleste, elle-même ne pourrait pas moffrir ; dune liqueur qui ne contiendrait ni la vitalité, ni la mort, ni lexcitation, ni le néant. Ne rien savoir, ne rien enseigner, ne rien vouloir, ne rien sentir, dormir et encore dormir, tel est aujourdhui mon unique vu. Vu infâme et dégoûtant, mais sincère. Projets de préface pour les Fleurs du Mal
Jai trouvé la définition du Beau Jai trouvé la définition du Beau [" Jai trouvé ma tulipe noire et mon dahlia bleu ! " in Linvitation au voyage], - de mon Beau. Cest quelque chose dardent et de triste, quelque chose dun peu vague, laissant carrière à la conjoncture. Je vais, si lon veut, appliquer mes idées à un objet sensible, à lobjet par exemple, le plus intéressant de la société, à un visage de femme. Une tête séduisante et belle, une tête de femme, cest une tête qui fait rêver à la fois, - mais dune manière confuse, - de volupté et de tristesse ; qui comporte une idée de mélancolie, de lassitude, même de satiété, - soit une idée contraire, cest à dire une ardeur, un désir de vivre, associé avec une amertume refluante, comme venant de privation ou de désespérance. Le mystère, le regret sont aussi des caractères du Beau. Une belle tête dhomme na pas besoin de comporter, excepté peut-être aux yeux dune femme, - aux yeux dun homme bien entendu cette idée de volupté, qui dans un visage de femme est une provocation dautant plus attirante que le visage est généralement plus mélancolique. Mais cette tête contiendra aussi quelque chose dardent et triste, - des besoins spirituels, des ambitions ténébreusement refoulées, - lidée dune puissance grondante, et sans emploi, quelquefois lidée dune insensibilité vengeresse, (car le type idéal du Dandy nest pas à négliger dans ce sujet), - quelquefois aussi, - et cest lun des caractères de beauté les plus intéressants, - le mystère, et enfin (pour que jaie le courage davouer jusquà quel point je me sens moderne en esthétique), le Malheur. [In Fusées : " Je ne connais guère un type de Beauté où il ny ait du malheur. " ] Je ne prétends pas que la Joie ne puisse pas sassocier avec la Beauté, mais je dis que la Joie en est un des ornements les plus vulgaires ; - tandis que la Mélancolie en est pour ainsi dire lillustre compagne, à ce point que je ne conçois guère (mon cerveau serait-il un miroir ensorcelé ?) un type de Beauté où il ny ai du Malheur. Appuyé sur, - dautres diraient : obsédé par ces idées, on conçoit quil serait difficile de ne pas conclure que le plus parfait type de beauté virile est Satan. In Fusées,
Journaux intimes. Honnêteté nest pas Art. Il y a des mots, grands et terribles, qui traversent incessamment la polémique littéraire : lart, le beau, lutile, la morale. Il se fait une grande mêlée ; et, par manque de sagesse philosophique, chacun prend pour soi la moitié du drapeau, affirmant que lautre na aucune valeur. Certainement, je ne veux pas fatiguer les gens par des tentatives de démonstrations esthétiques absolues. Je vais au plus pressé, et je parle le langage des bonnes gens. Il est douloureux de noter que nous trouvons des erreurs semblables dans deux écoles opposées : lécole bourgeoise et lécole socialiste. Moralisons ! Moralisons ! sécrient toutes les deux avec une fièvre de missionnaires. Naturellement lune prêche la morale bourgeoise et lautre la morale socialiste. Dès lors, lart nest plus quune question de propagande. Lart est-il utile ? Oui. Pourquoi ? Parce quil est lart. Y a-t-il un art pernicieux ? Oui. Cest celui qui dérange les conditions de la vie. Le vice est séduisant, il faut le peindre séduisant ; mais il traîne avec lui des maladies et des douleurs morales singulières ; il faut les décrire. Etudiez toutes les plaies comme un médecin qui fait son service dans un hôpital, et lécole du bon sens, lécole exclusivement morale, ne trouvera plus où mordre. Le crime est-il toujours châtié, la vertu gratifiée ? Non ; mais cependant, si votre roman, si votre drame est bien fait, il ne prendra à personne de violer les lois de la nature. Je défie quon me trouve un seul ouvrage dimagination qui réunisse toutes les conditions du beau et qui soit un ouvrage pernicieux [malfaisant]. En effet, il faut peindre les vices tels quils sont, ou ne pas les voir. Et si le lecteur ne porte pas en lui un guide philosophique et religieux qui laccompagne dans la lecture du livre, tant pis pour lui. Jai un ami qui ma plusieurs années tympanisé les oreilles de Berquin. Voilà un écrivain. Berquin ! Un auteur charmant, bon, consolant, faisant le bien, un grand écrivain ! Ayant eu, enfant, le bonheur ou le malheur de ne lire que de gros livres dhomme, je ne le connaissais pas. Un jour que javais le cerveau embrouillé de ce problème à la mode : la morale dans lart, la providence des écrivains me mit sous la main un volume de Berquin. Tout dabord je vis que les enfants y parlaient comme de grandes personnes, comme des livres, et quils moralisaient leurs parents. Voilà un art faux, me dis-je. Mais voilà quen poursuivant je maperçus que la sagesse y était incessamment abreuvée de sucreries, la méchanceté invariablement ridiculisée par le châtiment. Si vous êtes sage, vous aurez du nanan [des bonbons, de la friandise], telle est la base de cette morale. La vertu est la condition sine qua non du succès. Voilà pour le coup un art pernicieux. Car lélève de Berquin, entrant dans le monde, fera bien vite la réciproque : le succès est la condition sine qua non de la vertu, et, les préceptes du maître aidant, il ira sinstaller à lauberge du vice, croyant loger à lenseigne de la morale. Eh bien ! Berquin et tant dautres personnes, cest tout un. Ils assassinent la vertu, comme lon vient fraîchement de blesser à mort la littérature avec un décret satanique en faveur des pièces honnêtes. Les prix portent malheur. Prix académiques, prix de vertu, décorations, toutes ces inventions du diable encouragent lhypocrisie et glacent les élans spontanés dun cur libre. Quand je vois un homme demander la croix, il me semble que je lentends dire au souverain : jai fait mon devoir, cest vrai ; mais si vous ne le dites pas à tout le monde, je jure de ne pas recommencer. Il y a dans un prix officiel quelque chose qui blesse lhomme et lhumanité, et offusque la pudeur de la vertu. Pour mon compte, je ne voudrais pas me faire mon ami dun homme qui aurait un prix de vertu : je craindrais de trouver en lui un tyran implacable. Quant aux écrivains, leur prix est dans lestime de leurs égaux et dans la caisse des libraires. In Les drames et les romans honnêtes.
Lart na pas maille à partir avec le Vrai et le Bien. Par son style prodigieux, par sa beauté correcte et recherchée, pure et fleurie, Mademoiselle de Maupin de Théophile Gautier était un véritable événement. Avoir non seulement un style, mais encore un style particulier, était lune des plus grandes ambitions, sinon la plus grande, des écrivains de lépoque. Avec Mademoiselle de Maupin apparaissait dans la littérature le Dilettantisme qui, par son caractère exquis et superlatif, est toujours la meilleure preuve des facultés indispensables en art. Ce roman, ce conte, ce tableau, cette rêverie continuée avec lobstination dun peintre, cette espèce dhymne à la Beauté, avait surtout ce grand résultat détablir définitivement la condition génératrice des uvres dart, cest-à-dire lamour exclusif du Beau. Les choses que jai à dire sur ce sujet (et je lai dirai très brièvement) ont été connues en dautres temps. Et puis elles ont été obscurcies, définitivement oubliées. Des hérésies étranges se sont glissées dans la critique littéraire. Je ne sais quelle lourde nuée, venue de Genève, de Boston ou de lenfer, a intercepté les beaux rayons du soleil de lesthétique. La fameuse doctrine de lindissolubilité du Beau, du Vrai et du Bien est une invention de la philosophaillerie moderne. Il est une autre hérésie une erreur qui a la vie dure, je veux parler de lhérésie de lenseignement. Une foule de gens se figurent que le but de la poésie est un enseignement quelconque, quelle doit tantôt fortifier la conscience, tantôt perfectionner les murs, tantôt enfin démontrer quoi que ce soit dutile La Poésie, pour peu quon veuille descendre en soi-même, interroger son âme, rappeler ses souvenirs denthousiasme, na pas dautre but quElle-même ; elle ne peut pas en avoir dautre, et aucun poème ne sera si grand, si noble, si véritablement digne du nom de poème, que celui qui aura été écrit uniquement pour le plaisir décrire un poème. Je ne veux pas dire que la poésie nennoblisse pas les murs, - et quon me comprenne bien, - que son résultat ne soit pas délever lhomme au-dessus du niveau des intérêts vulgaires ; ce serait évidemment une absurdité. Je dis que si le poète a poursuivi un but moral, il a diminué sa force poétique ; et il nest pas imprudent de parier que son uvre sera mauvaise. La poésie ne peut pas, sous peine de mort ou de déchéance, sassimiler à la science ou à la morale ; elle na pas la Vérité pour objet, elle na quElle-même. Les modes de démonstration de vérités sont autres et sont ailleurs. La Vérité na rien à faire avec les chansons. Tout ce qui fait le charme, la grâce, lirrésistible dune chanson, enlèverait à la Vérité son autorité et son pouvoir. Froide, calme, impassible, lhumeur démonstrative repousse les diamants et les fleurs de la Muse ; elle est donc absolument linverse de lhumeur poétique. Cest cet admirable, cet immortel instinct du Beau qui nous fait considérer la Terre et ses spectacles comme un aperçu, comme une correspondance du Ciel. La soif insatiable de tout ce qui est au-delà, et que révèle la vie, est la preuve la plus vivante de notre immortalité. Cest à la fois par la poésie et à travers la poésie, par et à travers la musique, que lâme entrevoit les splendeurs situées derrière le tombeau ; et quand un poème exquis amène les larmes au bord des yeux, ces larmes ne sont pas la preuve dun excès de jouissance, elles sont bien plutôt le témoignage dune mélancolie irritée, dune postulation des nerfs, dune nature exilée dans limparfait et qui voudrait semparer immédiatement, sur cette terre même, dun paradis révélé. In Théophile Gautier [I] Toute âme éprise de poésie pure me comprend quand je dis que, parmi notre race antipoétique, Victor Hugo serait moins admiré sil était parfait, et quil na pu se faire pardonner tout son génie lyrique quen introduisant de force et brutalement dans sa poésie ce quEdgar Poe considérait comme lhérésie moderne capitale, - lenseignement. In Etudes sur Poe Ainsi le principe de la poésie est strictement et simplement, laspiration humaine vers une beauté supérieure, et la manifestation de ce principe est dans un enthousiasme, un enlèvement de lâme ; enthousiasme tout à fait indépendant de la passion, qui est livresse du cur, et de la vérité, qui est la pâture de la raison. Dans un pays où lidée dutilité, la plus hostile du monde à lidée de beauté, prime et domine toutes choses, le parfait critique sera le plus honorable, cest-à-dire celui dont les tendances et les désirs se rapprocheront le plus des tendances et des désirs de son public, - celui qui, confondant les facultés et les genres de production, assignera à tout un but unique, - celui qui cherchera dans un livre de poésie les moyens de perfectionner la conscience. La muse de lartiste véritable habite un monde plus éthéré. Elle sinquiète peu, - trop peu, pensent quelques-uns, - de ma manière dont M. Coquelet, M. Pipelet, ou M. Tout-le-monde emploie sa journée, et si madame Coquelet préfère les galanteries de lhuissier, son voisin, aux bonbons du droguiste. Ces mystères ne la tourmentent pas. Elle se complaît sur des hauteurs moins fréquentées que la rue des Lombards : elle aime les paysages terribles, rébarbatifs, ou ceux qui exhalent un charme monotone ; les rives bleues de lIonie ou les sables aveuglants du désert. Elle habite volontiers des appartements somptueusement ornés où circule la vapeur dun parfum choisi. Ses personnages sont les dieux, les anges, le prêtre, le roi, lamant, le riche, le pauvre, etc. Elle aime à ressusciter les villes défuntes, et à faire redire aux morts rajeunis leurs passions interrompues. Elle emprunte au poème la pompe ou lénergie concise de son langage. Se débarrassant ainsi du tracas ordinaire des réalités présentes, elle poursuit plus librement son rêve de beauté. In Théophile Gautier [I]
Nabordons point le beau bardés de nos systèmes et de nos préjugés. Il est peu doccupations aussi intéressantes, aussi attachantes, aussi pleines de surprises et de révélation pour un critique, pour un rêveur dont lesprit est tourné à la généralisation aussi bien quà létude des détails, et pour mieux dire encore, à lidée dordre et de hiérarchie universelle, que la comparaison des nations et de leurs produits respectifs. Quand je dis hiérarchie universelle, je ne veux pas affirmer la suprématie de telle nation sur telle autre, je ne veux pas faire ici autre chose quaffirmer leur égale utilité et le miraculeux secours quelles se prêtent dans lharmonie de lunivers. [Néanmoins], je demande à tout homme de bonne foi, pourvu quil ait un peu pensé et un peu voyagé, - que ferait, que dirait [un doctrinaire académique] moderne (nous en sommes pleins, la nation en regorge, les paresseux en raffolent), que dirait-il en face dun produit chinois, produit étrange, bizarre, contourné dans sa forme, intense par sa couleur, et quelquefois délicat jusquà lévanouissement ? Cependant cest un échantillon de la beauté universelle ; mais il faut, pour quil soit compris, que le spectateur opère en lui-même une transformation qui tient du mystère, et que, par un phénomène de la volonté agissant sur limagination, il apprenne de lui-même à participer au milieu qui a donné naissance à cette floraison insolite. Peu dhommes ont, - au complet, - cette grâce divine du cosmopolitisme ; mais tous peuvent lacquérir à des degrés divers. Les mieux doués à cet égard sont les voyageurs solitaires qui ont vécu pendant des années au fond des bois, au milieu des vertigineuses prairies, sans autre compagnon que leur fusil, contemplant, disséquant, écrivant. Aucun voile solaire, aucun paradoxe universitaire, aucune utopie pédagogique, ne se sont interposés entre eux et la complexe vérité. Ils savent ladmirable, limmortel. Ils ne critiquent pas, ceux-là : ils contemplent, ils étudient. Que dirait, quécrirait, - je le répète, - en face de phénomènes insolites, un de ces pédagogues, un de ces modernes professeurs-jurés desthétique, ce charmant esprit, qui serait un génie sil se tournait plus souvent vers le divin ? Linsensé doctrinaire du Beau déraisonnerait, sans doute ; enfermé dans laveuglante forteresse de son système, il blasphèmerait la vie et la nature, et son fanatisme grec, italien ou parisien, lui persuaderait de défendre à ce peuple insolent de jouir, de rêver ou de penser par dautres procédés que les siens propres ; - science barbouillée dencre, goût bâtard, plus barbares que les barbares, qui a oublié la couleur du ciel, la forme du végétal, le mouvement et lodeur de lanimalité, et dont les doigts crispés, paralysés par la plume, ne peuvent plus courir avec agilité. Jai essayé plus dune fois, comme tous mes amis, de menfermer dans un système pour y prêcher à mon aise. Et toujours mon système était beau, vaste, spacieux, commode, propre et lisse surtout ; du moins il me paraissait tel. Et toujours un produit spontané, inattendu, de la vitalité universelle venait donner un démenti à ma science enfantine et vieillotte, fille déplorable de lutopie. Javais beau déplacer ou étendre le critérium, il était toujours en retard sur lhomme universel, et courait toujours après le beau multiforme, qui se meut dans les spirales infinies de la vie. Pour échapper à lhorreur de ces apostasies [reniements] philosophiques, je me suis orgueilleusement résigné à la modestie : je me suis contenté de sentir ; je suis revenu chercher un asile dans limpeccable naïveté. Cest là que ma conscience philosophique a trouvé le repos ; et, au moins, je puis affirmer, autant quun homme peut répondre de ses vertus, que mon esprit jouit maintenant dune plus abondante impartialité. Tout le monde conçoit sans peine que, si les hommes chargés dexprimer le beau se conformaient aux règles des professeurs-jurés, le beau lui-même disparaîtrait de la terre, puisque tous les types, toutes les idées, toutes les sensations se confondraient dans une vaste unité, monotone et impersonnelle, immense comme lennui et le néant. La variété, condition sine qua non de la vie, serait effacée de la vie. Tant il est vrai quil y a dans les productions multiples de lart quelque chose de toujours nouveau qui échappera éternellement à la règle et aux analyses de lécole ! Létonnement, qui est une des grandes jouissances causées par lart et la littérature, tient à cette variété même des types et des sensations. Le professeur-juré, espèce de tyran-mandarin, me fait toujours leffet dun impie qui se substitue à Dieu. Jirai encore plus loin, nen déplaise aux sophistes trop fiers qui ont pris leur science dans les livres, et, quelque délicate et difficile à exprimer que soit mon idée, je ne désespère pas dy réussir. Le beau est toujours bizarre. Je ne veux pas dire quil soit volontairement, froidement bizarre, car dans ce cas il serait un monstre sorti des rails de la vie. Je dis quil contient toujours un peu de bizarrerie, de bizarrerie naïve, non voulue, inconsciente, et que cest cette bizarrerie qui le fait être particulièrement le Beau. Cest son immatriculation, sa caractéristique. Renversez la proposition, et tâchez de concevoir un beau banal ! Or, comment cette bizarrerie, nécessaire, incompréhensible, variée à linfini, dépendante des milieux, des climats, des murs, de la race, de la religion et du tempérament de lartiste, pourra-t-elle être jamais gouvernée par les règles utopiques conçues dans un petit temple scientifique quelconque de la planète, sans danger de mort pour lart lui-même ? Lon sappliquera donc, dans la glorieuse visite dune belle exposition dart, variée dans ses éléments, inquiétante par sa variété, déroutante pour la pédagogie, à se dégager de toute espèce de pédanterie. Assez dautres parlent le jargon de latelier et se font valoir au détriment des artistes. Lérudition me paraît dans beaucoup de cas puéril. Il est très facile de disserter subtilement sur la composition symétrique ou équilibrée, sur la pondération des tons, sur le ton chaud et le ton froid, sec. Ô vanité ! Je préfère parler au nom du sentiment, de la morale et du plaisir. Jespère que quelques personnes, savantes sans pédantisme, trouveront mon ignorance de bon goût. Il est encore une erreur fort à la mode, de laquelle je veux me garder comme de lenfer. Je veux parler de lidée du progrès. / / Je laisse de côté la question de savoir si, délicatisant lhumanité en proportion des jouissances nouvelles quil lui apporte, le progrès indéfini ne serait pas sa plus ingénieuse et sa plus cruelle torture ; si, procédant par une opiniâtre négation de lui-même, il ne serait pas un mode de suicide incessamment renouvelé, et si, enfermé dans le cercle de feu de la logique divine, il ne ressemblerait pas au scorpion qui se perce lui-même de sa terrible queue Transportée dans lordre de limagination, lidée du progrès se dresse avec une absurdité gigantesque, une grotesquerie qui monte jusquà lépouvantable. Dans lordre poétique et artistique, tout révélateur a rarement un précurseur. Toute floraison est spontanée, individuelle. Signorelli était-il vraiment le générateur de Michel-Ange ? Est-ce que Pérugin contenait Raphaël ? Lartiste ne relève que de lui-même. Il ne promet aux siècles à venir que ses propres uvres. Il ne cautionne que lui-même. Il meurt sans enfants. Il a été son roi, son prêtre et son Dieu. In Exposition universelle 1855
La condition dartiste est indissociable de la condition de savant. La première fois que je mis les pieds au Salon [à une exposition de peinture ayant eu lieu à Paris en 1859], je fis, dans lescalier même, la rencontre dun de nos critiques les plus subtils et des plus estimés, et, à la première question, à la question naturelle que je devais lui adresser, il répondit : " Plat, médiocre ; jai rarement vu un Salon aussi maussade. " Et, par un examen général malheureusement, je vis quil était dans le vrai. Que de tous les temps, la médiocrité ait dominé, cela est indubitable ; mais quelle règne plus que jamais, quelle devienne absolument triomphante et encombrante, cest ce qui est aussi vrai quaffligeant. Après avoir quelque temps promené mes yeux sur tant de platitudes menées à bonne fin, tant de niaiseries soigneusement léchées, tant de bêtises ou de faussetés habilement construites, je fus naturellement conduit à considérer lartiste dans le passé, et à le mettre en regard avec lartiste dans le présent. On dirait que la petitesse, la puérilité, lincuriosité, le calme plat de la fatuité ont succédé à lardeur, à la noblesse et à la turbulente ambition, aussi bien dans les beaux-arts que dans la littérature ; et que rien, pour le moment, ne nous donne lieu despérer des floraisons spirituelles aussi abondantes quautrefois. Je me disais donc : jadis, quétait lartiste (Lebrun ou David par exemple) ? Lebrun, érudition, imagination, connaissance du passé, amour du grand. David, ce colosse injurié par des mirmidons, nétait-il pas aussi lamour du passé, lamour du grand uni à lérudition ? Et aujourdhui, quest-il, lartiste ce frère antique du poète ? Pour bien répondre à cette question, il ne faut pas craindre dêtre trop dur. Lartiste, aujourdhui et depuis de nombreuses années, est, malgré son absence de mérite, un simple enfant gâté. Que dhonneurs, que dargent prodigués à des hommes sans âme et sans instruction. Pour citer un exemple, je ne puis pas mempêcher déprouver de la sympathie pour un artiste tel que Chenavard, toujours aimable, aimable comme les livres, et gracieux jusque dans ses lourdeurs. Au moins avec celui-là, je suis sûr de pouvoir causer de Virgile ou de Platon. Préault a un don charmant. Daumier est doué dun bon sens lumineux. Ricard laisse voir à chaque instant quil sait beaucoup et quil a beaucoup comparé. Il est inutile, je pense, de parler de la conversation dEugène Delacroix. Et après ceux-là, je ne me rappelle plus personne qui soit digne de converser avec un philosophe ou un poète. En dehors, vous ne trouverez guère que lenfant gâté. Je vous en supplie, je vous en conjure, dîtes-moi dans quel cabaret, dans quelle réunion mondaine ou intime vous avez entendu un mot spirituel prononcé par lenfant gâté, un mot profond, brillant, concentré, qui fasse penser ou rêver, un mot suggestif enfin ! Si un tel mot a été lancé, ce na peut-être pas été par un politique ou un philosophe, mais bien par quelque homme de profession bizarre, un chasseur, un marin, un empailleur ; par un artiste, un enfant gâté, jamais. Lenfant gâté a hérité du privilège, légitime alors, de ses devanciers. Lenthousiasme qui a salué David, Gros, Delacroix, illumine encore dune lumière charitable sa chétive personne ; et, pendant que de bons poètes, de vigoureux historiens gagnent laborieusement leur vie, le financier abêti paye magnifiquement les indécentes petites sottises de lenfant gâté. Remarquez bien que, si cette faveur sappliquait à des hommes méritants, je ne me plaindrais pas. Je ne suis pas de ceux qui envient à une chanteuse ou à une danseuse, parvenue au sommet de son art, une fortune acquise par un labeur et un danger quotidiens. Non, je ne suis pas injuste à ce point ; mais il est bon de hausser la voix et de crier haro sur la bêtise contemporaine, quand, à la même époque où un ravissant tableau de Delacroix trouvait difficilement acheteur à mille francs, les figures imperceptibles dun [hurluberlu] se faisaient payer dix et vingt fois plus. Mais ces beaux temps sont passés ; nous sommes tombés plus bas, et [M. de lHurluberlu], qui, malgré tous ses mérites, eut le malheur dintroduire et de populariser le goût du petit, est un véritable géant auprès des faiseurs de babioles actuelles. Discrédit de limagination, mépris du grand, amour (non, ce mot est trop beau), pratique exclusive du métier, telles sont, je crois, quant à lartiste, les raisons principales de son abaissement. Plus on possède dimagination, mieux il faut posséder le métier pour accompagner celle-ci dans ses aventures et surmonter les difficultés quelle recherche avidement. Et mieux on possède son métier, moins il faut sen prévaloir et le montrer, pour laisser limagination briller de tout son éclat. Voilà ce que dit la sagesse ; et la sagesse dit encore : Celui qui ne possède que de lhabilité est une bête, et limagination qui veut sen passer est une folle. Mais si simples que soient ces choses, elles sont au-dessus ou au-dessous de lartiste moderne. Lenfant gâté, le peintre moderne se dit : " Quest-ce que limagination ? Un danger et une fatigue. Quest-ce que la lecture et la contemplation du passé ? Du temps perdu. Je serai classique. " Et il le fait comme il la dit. Il peint, il peint ; et il bouche son âme, et il peint encore, jusquà ce quil ressemble enfin à lartiste à la mode, et que par sa bêtise et son habilité il mérite le suffrage et largent du public. Limitateur de limitateur trouve ses imitateurs, et chacun poursuit son rêve de grandeur, bouchant de mieux en mieux son âme, et surtout ne lisant rien, pas même Le Parfait Cuisinier, qui pourtant aurait pu lui ouvrir une carrière moins lucrative, mais plus glorieuse. Quand il possède bien lart des sauces, des patines, des glacis, des frottis, des jus, des ragoûts (je parle peinture), lenfant gâté prend de fières attitudes, et se répète avec plus de conviction que jamais que tout le reste est inutile. In Salon de 1859.
Epilogue : prophétie sur un monde ruiné par la marchandise et par lappas du gain. Le monde va finir. La seule raison pour laquelle il pourrait durer, cest quil existe. Que cette raison est faible, comparée à toutes celles qui annoncent le contraire. Je ne dis pas que le monde sera réduit aux expédients et au désordre bouffon des républiques du Sud-Amérique, - que peut-être nous retournerons à létat sauvage, et que nous irons, à travers les ruines herbues de notre civilisation, chercher notre pâture, un fusil à la main. Non ; - car ce sort et ces aventures supposeraient encore une certaine énergie vitale, écho des premiers âges. Nouvel exemple et nouvelles victimes des inexorables lois morales, nous périrons par où nous avons cru vivre. La mécanique nous aura tellement américanisés, le progrès aura si bien atrophié en nous toute la partie spirituelle, que rien parmi les rêveries sanguinaires, sacrilèges, ou anti-naturelles des utopistes ne pourra être comparé à ses résultats positifs. Ce sera par lavilissement des curs que se manifestera la ruine universelle. Le peu qui restera de politique se débattra péniblement dans les étreintes de lanimalité générale, et les gouvernants seront forcés, pour se maintenir et pour créer un fantôme dordre, de recourir à des moyens qui feraient frissonner notre humanité actuelle, pourtant si endurcie. Alors, le fils fuira la famille. Il la fuira, non pas pour chercher des aventures héroïques, non pas pour délivrer une beauté prisonnière dans une tour, non pas pour immortaliser un galetas [un taudis] par de sublimes pensées, mais pour fonder un commerce, pour senrichir, et pour faire concurrence à son infâme papa. Alors, les errantes, les déclassées, celles qui ont eu des amants, et quon appelle parfois des Anges, en raison et en remerciement de létourderie qui brille, lumière de hasard, - alors celles-là, dis-je, ne seront plus quimpitoyable sagesse, sagesse qui condamnera tout, fors largent, tout, même les erreurs des sens ! Alors, ce qui ressemblera à la vertu sera réputé un immense ridicule. La justice, si, à cette époque fortunée, il peut encore exister une justice, fera interdire les citoyens qui ne seront pas faire fortune. Ton épouse, ô bourgeois ! ta chaste moitié dont la légitimité fait pour toi la poésie, introduisant désormais dans la légalité une infamie irréprochable, gardienne vigilante et amoureuse de ton coffre-fort, ne sera plus que lidéal parfait de la femme entretenue. Ta fille, avec une nubilité enfantine, rêvera dans son berceau, quelle se vend un million. Et toi-même, ô bourgeois, - moins poète encore que tu nes aujourdhui, - tu ne trouveras rien à redire ; tu ne regretteras rien. Car il y a des choses dans lhomme, qui se fortifie et prospèrent à mesure que dautres se délicatisent et samoindrissent, et, grâce au progrès de ces temps, il ne te restera de tes entrailles que des viscères ! Ces temps sont peut-être bien proches ; qui sait même sils ne sont pas venus, et si lépaississement de notre nature nest pas le seul obstacle qui nous empêche dapprécier le milieu dans lequel nous respirons ! Quant à moi, perdu dans ce vilain monde, coudoyé par les foules, je suis comme un homme lassé dont lil ne voit en arrière, dans les années profondes, que désabusement et amertume, et devant lui quun orage où rien de neuf nest contenu, ni enseignement, ni douleur. Le soir où cet homme a volé à la destinée quelques heures de plaisir, bercé dans sa digestion, oublieux autant que possible du passé, content du présent et résigné à lavenir, enivré de son sang-froid et de son dandysme, fier de nêtre pas aussi bas que ceux qui passent, il se dit en contemplant la fumée de son cigare : que mimporte où vont ces consciences ? Je crois que jai dérivé dans ce que les gens de métier appellent un hors duvre. Cependant, je laisserai ces pages, - parce que je veux dater ma colère. Tristesse. In Fusées, Journaux intimes.
Les
idées sur l'Art de Charles Baudelaire (1821-1867),
tirées de ses oeuvres complètes, notamment : Extraits
des projets de préface des fleurs du Mal
(1840-1857) , Textes et sous-titres établis par Jean-Michel Potiron le 14 février 2005.
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