Flaubert |
Prologue. Invitation par Flaubert à une lecture de Salammbô. Cest lundi quaura lieu la solennité. Grippe ou non, tant pis ! Merde ! Et je vous demande pardon de vous avoir fait attendre si longtemps. Voici le programme : 1° Je commencerai à hurler à 4 heures juste. Donc venez vers 3 ; 2° A 7 heures, dîner oriental. On vous y servira de la chair humaine, des cervelles de bourgeois et des clitoris de tigresse sautés au beurre de rhinocéros ; 3° Après le café, reprise de la gueulade punique jusquà la crevaison des auditeurs. Ça vous va-t-il ? A vous. P.S : Exactitude et mystère ! Gustave
Flaubert à Edmond et Jules de Goncourt, 20 ans : les fondations. Exhortation à la désobéissance sociale et à lévasion. Fais des farces la nuit, casse les réverbères, dispute-toi avec les cochers du fiacre, langotte les décrotteurs, socratise le chien, foire dans les bottes, pisse par la fenêtre, crie merde, chie clair, pète dur, fume raide. Va dans les cafés, fous le camp sans payer, donne des renfoncements dans les chapeaux, rote au nez des gens, dissipe la mélancolie et remercie la Providence. Car le siècle où tu es né est un siècle heureux, les chemins de fer sillonnent la campagne, il y a des nuages de bitume, et des pluies de charbon de terre, des trottoirs dasphalte et des pavages en bois, des pénitenciers pour les jeunes détenus et des caisses dépargne pour les domestiques économes qui viennent y déposer incontinent ce quils ont volé à leurs maîtres. M. Herbert fait des réquisitoires et les évêques des mandements, les putains vont à la messe, les filles entretenues parlent au moins de morale, et le gouvernement défend la religion. Ce malheureux Théophile Gautier est accusé dimmoralité / /, on met en prison les écrivains et on paye les pamphlétaires. Mais ce quil y a de plus grotesque cest la magistrature, qui protège les bonnes murs et les attentats aux idées orthodoxes. La justice humaine est dailleurs pour moi ce quil y a de plus bouffon au monde, - un homme en jugeant un autre est un spectacle qui me ferait crever de rire, sil ne me faisait pitié Voilà lété qui revient, cest tout ce quil me faut, que la Seine soit chaude pour que je my baigne, que les fleurs sentent bon et que les arbres aient de lombre / /. Souvent je hausse les épaules de pitié quand je songe à tout le mal que nous nous donnons, à toute linquiétude qui nous ronge pour être fort, pour se faire une fortune ou un nom. Que tout cela est vide et pitoyable ! Etre en habit noir du matin au soir, avoir des bottes, des bretelles, des gants, des livres, des opinions, se pousser, se faire pousser, se présenter, saluer, et faire son chemin, ah mon Dieu ! Où est mon rivage de Fontarabie où le sable est dor, où la mer est bleue, les maisons sont noires. Les oiseaux chantent dans les ruines. Je connais encore les chemins dans la neige ; lair est vif, le vent chante dans les trous des montagnes. Le pâtre y siffle seul ses chèvres vagabondes, sa poitrine ouverte y respire à laise et lair est embaumé de lodeur du mélèze. Qui me rendra les brises de la Méditerranée ? Car sur ses bords le cur souvre, le myrte embaume, le flot murmure. Vive le soleil, vivent les orangers, les palmiers, les lotus, les nacelles avec des banderoles, les pavillons frais pavés de marbre où les lambris exhalent lamour. Ô ! Si javais une tente faite de joncs et de bambous au bord du Gange, comme jécouterais toute la nuit le bruit du courant dans les roseaux, et le roucoulement des oiseaux qui perchent sur les arbres jaunes ! Mais nom de Dieu ! Est-ce que jamais je ne marcherai avec mes pieds sur le sable de Syrie, quand lhorizon rouge éblouit, quand la terre senlève en spirales ardentes, et que les aigles planent dans le ciel en feu. Ne verrai-je jamais les nécropoles [cimetières] embaumées où les hyènes glapissent nichées sous les momies des rois, quand le soir arrive, à lheure où les chameaux sassoient près des citernes. Dans ces pays-là, les étoiles sont quatre fois larges comme les nôtres, le soleil y brûle, les femmes sy tordent et bondissent dans les baisers, sous les étreintes. Elles ont aux pieds, aux mains, des bracelets et des anneaux dor, et des robes en gaze blanche A Ernest Chevalier, Rouen, le 15 mars 1842 (20 ans). 20 24 ans : la formation Avant de créer, lartiste étudie au contact des Maîtres. Il passe sa vie à distance du monde. Je ne suis rien quun lézard littéraire qui se chauffe toute la journée au grand soleil du beau. Janalyse toujours le théâtre de Voltaire / / Je fais toujours un peu de grec. Jai fini lEgypte dHérodote. Dans trois mois jespère lentendre bien et dans un an, avec de la patience, Sophocle. Je lis aussi Quinte-Curce. Quel gars que cet Alexandre ! [Quinte-Curce a écrit une Histoire dAlexandre en dix volumes !] / / La vie de cet homme-là a été de lart pur. Jai terminé aujourdhui le Timon dAthènes de Shakespeare. Plus je pense à Shakespeare, plus jen suis écrasé. A Alfred le Poittevin, Croisset, juillet 1845 (à 23 ans). Cest une chose, toi, dont il faut que tu prennes lhabitude, que de lire tous les jours (comme un bréviaire) quelque chose de bon. Cela sinfiltre à la longue. Moi je me suis bourré à outrance de La Bruyère, de Voltaire et de Montaigne / /. Personne nest original au sens strict du mot. Le talent, comme la vie, se transmet par infusion et il faut vivre dans un milieu, prendre lesprit de société des maîtres. Il ny a pas de mal à étudier à fond un génie complètement différent de celui quon a, parce quon ne peut le copier. La Bruyère, qui est très sec, a mieux valu pour moi que Bossuet dont les emportements mallaient mieux / / Lis, relis, dissèque, creuse La Fontaine qui na aucune de ces qualités ni de ces défauts. Je nai pardieu pas peur que tu fasses des fables A Louise Colet, Croisset, le 6 juin 1853 (à 31 ans). Faites de grandes lectures / /. Astreignez-vous à un travail régulier et fatigant. La vie est une chose tellement hideuse que le seul moyen de la supporter, cest de léviter. Et on lévite en vivant dans lart, dans la recherche incessante du Vrai rendu par le Beau. Lisez les grands maîtres en tâchant de saisir leur procédé, de vous rapprocher de leur âme, et vous sortirez de cette étude avec des éblouissements qui vous rendront joyeuse. Vous serez comme Moïse en descendant du Sinaï. Il avait des rayons autour de la face, pour avoir contemplé Dieu. A Mademoiselle Leroyer de Chantepie, Croisset, le 18 mai 1857 (à 35 ans). Sans femmes, sans vin, sans aucun des grelots dici-bas, je continue mon uvre lente comme le bon ouvrier qui, les bras retroussés et les cheveux en sueur, tape sur son enclume sans sinquiéter sil pleut ou sil vente, sil grêle ou sil tonne. Je nétais pas comme cela autrefois. Ce changement sest fait naturellement. Ma volonté aussi y a été pour quelque chose. Elle me mènera plus loin, jespère / / Enfin, je crois avoir compris une chose, une grande chose. Cest que le bonheur, pour les gens de notre race, est dans lidée, et pas ailleurs / /. Je te jure que je ne pense ni à la gloire, et pas beaucoup à lart. Je cherche à passer le temps de la manière la moins ennuyeuse et je lai trouvée. Fais comme moi. Rompt avec lextérieur, vis comme un ours un ours blanc envoie faire foutre tout, tout et toi-même avec, si ce nest ton intelligence. Il y a maintenant un si grand intervalle entre moi et le reste du monde, que je métonne parfois dentendre dire les choses les plus naturelles et les plus simples. Le mot le plus banal me tient parfois en singulière admiration. Il y a des gestes, des sons de voix dont je ne reviens pas, et des niaiseries qui me donnent presque le vertige. As-tu quelquefois écouté attentivement des gens qui parlaient une langue étrangère que tu nentendais pas ? Jen suis là. A force de vouloir tout comprendre, tout me fait rêver A Alfred le Poittevin, Croisset, 16 septembre 1845 (à 23 ans). Quand tu es rentré chez toi, dans ta chambre, au milieu de tes livres et de tes travaux, ne jouis-tu pas dun calme exquis, et comme dune brise fraîche qui vient enlever de toi-même les exhalaisons fades de lennui / / ? Pour vivre, je ne dis pas heureux (ce but est une illusion funeste), mais tranquille, il faut se créer en dehors de lexistence visible, commune et générale à tous, une autre existence interne et inaccessible à ce qui rentre dans le domaine du contingent, comme disent les philosophes. Heureux les gens qui ont passé leurs jours à piquer des insectes sur des feuilles de liège ou à contempler avec une loupe les médailles rouillées des empereurs romains ! Quand il se mêle à cela un peu de poésie ou dentrain, on doit remercier le ciel de vous avoir fait ainsi naître. A Emmanuel Vasse de Saint-Ouen, Croisset, le 4 juin 1846 (à 24 ans). [Ma vie] est un lac, une mare stagnante que rien ne remue et où rien napparaît. Chaque jour ressemble à la veille. Je puis dire ce que je ferai dans un mois, dans un an. Et je regarde cela non seulement comme sage, mais comme heureux. Aussi nai-je presque jamais rien à conter. Je ne reçois aucune visite, je nai à Rouen aucun ami. Rien du dehors ne pénètre jusquà moi. Il ny a pas dours blanc sur son glaçon du pôle qui vive dans un plus profond oubli de la terre. Ma nature my porte démesurément, et en second lieu pour arriver là jy ai mis de lArt. Je me suis creusé mon trou et jy reste ayant soin quil y fasse toujours la même température. Quest-ce que mapprendraient ces fameux journaux que tu désires tant me voir prendre le matin avec une tartine de beurre et une tasse de café au lait ? Quest-ce que tout ce quils disent mimporte ? Je suis peu curieux des nouvelles, la politique massomme, le feuilleton mempeste. Tout cela mabrutit ou mirrite. Tu me parles dun tremblement de terre à Livourne. Quand je serais à ouvrir la bouche là-dessus pour en laisser sortir les phrases consacrées en pareil usage : " Cest bien fâcheux ! quel affreux désastre ! est-il possible ! oh mon Dieu ! " cela rendra-t-il la vie aux morts, la fortune aux pauvres ? Il y a, dans tout cela, un sens caché que nous ne comprenons pas et dune utilité supérieure sans doute, comme la pluie et le vent. Ce nest pas parce que nos cloches à melons ont été cassées par la grêle quil faut vouloir supprimer les ouragans. Qui sait si le coup de vent qui abat un toit ne dilate pas toute une forêt ? Pourquoi le volcan qui bouleverse une ville ne féconderait-il pas une province ? Voilà encore de notre orgueil. Nous nous faisons le centre de la nature, le but de la création et sa raison suprême. Tout ce que nous voyons ne pas sy conformer nous étonne, tout ce qui nous est opposé nous exaspère. Que jen ai entendu, miséricorde ! que jen ai subi de ces magnifiques dissertations sur la trombe de lan dernier ! " Pourquoi cela est-il venu ? Comment ça se fait-il ? Conçoit-on ça ? Est-ce lélectricité den haut ou celle den bas ? En une seconde trois fabriques de renversées et 200 hommes de tués ! Quelle horreur ! " Et les mêmes gens qui disaient cela, parlaient tout en tuant des araignées, en écrasant des limaces ou, pour respirer seulement, absorbaient peut-être par laspiration de leurs narines des myriades datomes animés / /. Oui jai un dégoût profond du journal, cest à dire de léphémère, du passager, de ce qui est important aujourdhui et de ce qui ne le sera pas demain. Il ny a pas dinsensibilité à cela. Seulement je sympathise tout aussi bien, peut-être mieux, aux misères disparues des peuples morts auxquelles personne ne pense maintenant, à tous les cris quils ont poussés et quon nentend plus. Je ne mapitoie pas davantage sur le sort des classes ouvrières actuelles que sur les esclaves antiques qui tournaient la meule, pas plus et tout autant. Je ne suis pas plus moderne quancien, pas plus français que chinois, et lidée de patrie cest-à-dire lobligation où lon est de vivre sur un coin de terre marqué en rouge ou en bleu sur la carte et de détester les autres coins en vert ou en noir ma paru toujours étroite, bornée et dune stupidité féroce. Je suis le frère en Dieu de tout ce qui vit, de la girafe et du crocodile comme de lhomme, et le concitoyen de tout ce qui habite le grand hôtel garni de lunivers / /. La poésie est une plante libre. Elle croît là où on ne la sème pas. Le poète nest pas autre chose que le botaniste patient qui gravit les montagnes pour aller la cueillir / /. Jaime surtout la végétation qui pousse dans les ruines, cet envahissement de la nature qui arrive tout de suite sur luvre de lhomme quand sa main nest plus là pour la défendre me réjouit dune joie profonde et large. La Vie vient se replacer sur la Mort, elle fait pousser lherbe dans les crânes pétrifiés et, sur la pierre où lun de nous a sculpté son rêve, réapparaît lEternité du Principe dans chaque floraison des ravenelles jaunes. Il mest doux de songer que je servirai un jour à faire croître des tulipes. Qui sait ? A Louise Colet, Croisset, le 26 août 1846 (à 24 ans). Le poète en apprentissage s'embrase à lannonce de lentrée dAlfred de Musset à lAcadémie française. Mais où se réfugier, mon Dieu ! où trouver un homme ? Fierté de soi, conviction de son uvre, admiration du beau, tout est donc perdu ? La fange universelle où lon nage jusquà la bouche, emplit donc toutes les poitrines ? A lavenir, et je ten supplie, ne me parle de ce que lon fait dans le monde, ne menvoie aucune nouvelle, dispense-moi de tout article, journal, etc. Je peux fort bien me passer de Paris et de tout ce qui sy brasse. Ces choses me rendent malade ; elles me feraient devenir méchant et me renforcent dautant, dans un exclusivisme sombre qui me mènerait à une étroitesse catonienne. Que je me remercie de la bonne idée que jai eue de ne pas publier ! Je nai encore trempé dans rien ! Ma muse (quelque déhanchée quelle puisse être) ne sest point encore prostituée, et jai bien envie de la laisser crever vierge, à voir toutes ces véroles qui courent le monde. Comme je ne suis pas de ceux qui peuvent se faire un public et que ce public nest pas fait pour moi, je men passerai. " Si tu cherches à plaire, te voilà déchu ", dit Epictète. Je ne déchoirai pas. Le sieur Musset me paraît avoir peu médité Epictète, et cependant ce nest pas lamour de la vertu qui manque dans son discours. Il nous apprend que M. Dupaty était honnête homme et que cest bien beau dêtre honnête homme. Là-dessus satisfaction générale du public. Léloge des qualités morales agréablement entrelacé à celui des qualités intellectuelles et mises ensemble au même niveau, est une des plus belles bassesses de lart oratoire. Comme chacun croit posséder les premières, du même coup on sattribue les secondes ! Jai eu un domestique qui avait lhabitude de prendre du tabac. Je lui ai souvent entendu dire lorsquil prisait (pour sexcuser de son habitude) : " Napoléon prisait. " Et la tabatière en effet établissait certainement une certaine parenté entre eux deux, qui, sans abaisser le grand homme, relevait beaucoup le goujat, dans sa propre estime / /. Avaler toutes ces grossièretés en public, avec un habit vert sur le dos, une épée au côté, et un tricorne à la main, cela sappelle être honoré ! Et voilà pourtant le but de lambition des gens de lettres ! On attend ce jour-là pendant des années. Ensuite on est posé, consacré. Ah ! cest que lon vous voit, il y a des voitures sur la place, et il ne manque pas non plus de belles dames qui vous font des compliments après la cérémonie / /. Et puis on figure le lendemain dans tous les journaux entre la politique et les annonces. Certes, il est beau doccuper de la place dans les âmes de la foule. Mais on y est les trois quarts du temps en si piètre compagnie quil y a de quoi dégoûter la délicatesse dun homme bien né. Avouons que si aucune belle chose nest restée ignorée, il nest pas de turpitude qui nait été applaudie, ni de sot qui nait passé pour un grand homme, ni de grand homme quon ait comparé à un crétin / /. Il faut donc faire de lart pour soi, pour soi seul, comme on joue du violon / /. Le moyen de vivre avec sérénité, et au grand air, cest de se fixer sur une pyramide quelconque, nimporte laquelle, pourvu quelle soit élevée et la base solide. Ah ! ce nest pas toujours amusant, et lon est tout seul, mais on se console en crachant den haut / /. A Louise Colet, Croisset, le 29 mai 1852 (à 30 ans). Ne toccupe de rien que de toi. Laissons lEmpire marcher, fermons notre porte, montons au plus haut de notre tour divoire, sur la dernière marche, le plus près du ciel. Il y fait froid quelquefois, nest-ce pas ? Mais quimporte ! On voit les étoiles briller clair et lon entend plus les dindons. A Louise Colet, Croisset, le 22 novembre 1852 (à 30 ans). Les gens de lettres sont des putains qui finissent par ne plus jouir. Ils traitent lart, comme celles-ci les hommes, lui sourient tant quils peuvent, mais ne laiment plus. Et tout savachi ensemble. Ame et style, poitrinaire et cur. A Louise Colet, Croisset, le 13 juin 1852 (à 30 ans). Le poète désespère de parvenir à combler le vide qui existe entre lart et lui, et aspire à échapper à son statut dartiste en herbe. Tu me prédis que je ferai un jour de belles choses. Qui sait ? Jen doute, mon imagination séteint, je deviens trop gourmet. Tout ce que je demande cest à continuer de pouvoir admirer les maîtres avec cet enchantement intime pour lequel je donnerai tout, tout. Mais quant à arriver à en devenir un, jamais, jen suis sûr. Il me manque énormément, linnéité dabord, puis la persévérance du travail. On arrive au style quavec un labeur atroce, avec une opiniâtreté fanatique et dévouée. A Louise Colet, Croisset, le 15 août 1846 (à 24 ans). [Il nest pas un crétin qui ne se soit rêvé grand homme, pas un âne qui en se contemplant dans le ruisseau où il passait qui ne se soit regardé avec plaisir et trouvé des allures de cheval]. Il me manque beaucoup et des meilleures choses pour faire du bon. Jai écrit çà et là quelques belles pages mais pas une uvre. Jattends un livre que je médite pour me fixer à moi-même ma valeur, mais ce livre ne sexécutera peut-être jamais et cest dommage. Ce sera une grande privation pour ceux qui auraient pu le connaître. Parmi les marins, il y en a qui découvrent des mondes, qui ajoutent des terres à la terre et des étoiles aux étoiles, ceux-là ce sont les maîtres, les grands, les éternellement beaux. Dautres lancent la terreur par les sabords de leurs navires, capturent, senrichissent et sengraissent. Il y en a qui sen vont chercher de lor et de la soie sous dautres cieux, dautres seulement tâchent dattraper dans leurs filets des saumons pour les gourmets et de la morue pour les pauvres. Moi je suis lobscur et patient pêcheur de perles qui plonge dans les bas-fonds et qui revient les mains vides et la face bleuie. Une attraction fatale mattire dans les abîmes de la pensée, au fond de ces gouffres intérieurs qui ne tarissent jamais pour les forts. Je passerai ma vie à regarder locéan de lart où les autres naviguent ou combattent et je mamuserai parfois à aller chercher au fond de leau des coquilles vertes ou jaunes dont personne ne voudra. Aussi je les garderai pour moi seul et jen tapisserai ma cabane. A Louise Colet, Croisset, le 7 octobre 1846 (à 24 ans). 24 30 ans : Les principes La primeur est le vrai gage de loriginalité. Sans Racine, Voltaire eût été un grand poète, et sans Fénelon, queût fait [Chateaubriand] ! Napoléon était comme eux. Sans Louis XIV, sans ce fantôme de monarchie qui lobsédait, nous naurions pas eu le galvanisme dune société déjà cadavre. Ce qui fait les figures de lantiquité si belles, cest quelles étaient originales. Tout est là, tirer de soi. Maintenant par combien détude il faut passer pour se dégager des livres ! et quil en faut lire ! Il faut boire des océans et les repisser. A Louise Colet, Croisset, le 8 mai 1852 (à 30 ans). Lart nest pas utilitaire. On ne peut différencier le fond de la forme. Pourquoi dis-tu sans cesse que jaime le clinquant, le chatoyant, le pailleté ! Poète de la forme ! cest là le grand mot à outrages que les utilitaires jettent aux vrais artistes. Pour moi, tant quon ne maura pas, dune phrase donnée, séparée la forme du fond, je soutiendrai que ce sont là deux mots vides de sens. Il ny a pas de belles pensées sans belles formes, et réciproquement. La Beauté transsude [sécrète, distille] de la forme dans le monde de lArt. De même que tu ne peux extraire dun corps physique les qualités qui le constituent, cest-à-dire couleur, étendue, solidité, sans le réduire à une abstraction creuse, sans le détruire en un mot, de même tu nôteras pas la forme de lIdée, car lIdée nexiste quen vertu de sa forme. Suppose une idée qui nait pas de forme, cest impossible ; de même quune forme qui nexprime pas une idée. Voilà un tas de sottises sur lesquelles la critique vit. On reproche aux gens qui écrivent en bon style de négliger lIdée, le but moral ; comme si le but du médecin nétait pas de guérir, le but du peintre de peindre, le but du rossignol de chanter, comme si le but de lart nétait pas le Beau avant tout ! / / Il est facile, avec un jargon convenu, avec deux ou trois idées qui sont de cours, de se faire passer pour un écrivain socialiste, humanitaire, rénovateur et précurseur de cet avenir évangélique rêvé par les pauvres et par les fous. Cest là la manie actuelle ; on rougit de son métier. Faire tout bonnement des vers, écrire un roman, creuser du marbre, ah ! fi donc ! Cétait bon pour autrefois, quand on navait pas la mission sociale du poète. Il faut que chaque uvre maintenant ait sa signification morale, son enseignement gradué ; il faut donner une portée philosophique à un sonnet, quun drame tape sur les doigts aux monarques et quune aquarelle adoucisse les murs. Lavocasserie se glisse partout, la rage de discourir, de pérorer, de plaider ; la muse devient le piédestal de mille convoitises. Ô pauvre Olympe ! ils seraient capables de faire sur ton sommet un plant de pommes de terre ! Et sil ny avait que les médiocres qui sen mêlassent, on les laisserait faire. Mais la vanité a chassé lorgueil et établi mille petites cupidités là où régnait une large ambition. Les forts aussi, les grands, se sont dit à leur tour : pourquoi mon jour nest-il pas venu déjà ? pourquoi ne pas agiter à chaque heure cette foule, au lieu de la faire rêver plus tard ? Et alors ils sont montés à la tribune ; ils sont entrés dans un journal, et les voilà appuyant de leur nom immortel des théories éphémères. Ils travaillent à renverser quelque ministre qui tombera sans eux, quand ils pourraient, par un seul vers de satire, attacher à son nom une illustration dopprobre. Ils soccupent dimpôt, de douanes, de lois, de paix et de guerre ! Mais que tout cela est petit ! Que tout cela passe ! Que tout cela est faux et relatif ! Et ils saniment pour toutes ces misères ; ils crient contre tous les filous ; ils senthousiasment à toutes les bonnes actions communes ; ils sapitoient sur chaque innocent quon tue, sur chaque chien quon écrase, comme sils étaient venus pour cela au monde. Il est plus beau, ce me semble, daller à plusieurs siècles de distance faire battre le cur des générations et lemplir de joies pures. Qui dira tous les tressaillements divins quHomère a causés, tous les pleurs que le bon Horace a fait en aller dans un sourire ? Pour moi seulement, jai de la reconnaissance à Plutarque à cause de ces soirs quil ma donnés au collège, tout plein dardeurs belliqueuses comme si alors jeusse porté dans mon âme lentraînement de deux armées. A Louise Colet, Croisset, le 18 septembre 1846 (à 24 ans). Il ne faut pas écrire sur un sujet historique précis attendu quil nexiste pas de conclusion définitive à lHistoire. Les gens légers, bornés, les esprits présomptueux et enthousiastes veulent en toute chose une conclusion ; ils cherchent le but de la vie et la dimension de linfini. Ils prennent dans leur pauvre petite main une poignée de sable et ils disent à lOcéan : " Je vais compter les grains de tes rivages. " Mais comme les grains leur coulent entre les doigts et que le calcul est long, ils trépignent et ils pleurent. Savez-vous ce quil faut faire sur la grève ? Il faut sagenouiller ou se promener. Promenez-vous. Aucun grand génie na conclu et aucun grand livre ne conclut, parce que lhumanité elle-même est toujours en marche et quelle ne conclut pas. Homère ne conclut pas, ni Shakespeare, ni Goethe, ni la Bible elle-même. Aussi ce mot fort à la mode, le Problème social, me révolte profondément. Le jour où il sera trouvé, ce sera le dernier de la planète. La vie est un éternel problème, et lhistoire aussi, et tout. Il sajoute sans cesse des chiffres à laddition. Dune roue qui tourne, comment pouvez-vous compter les rayons ? Le XIX e siècle, dans son orgueil daffranchi, simagine avoir découvert le soleil. On dit par exemple que la Réforme a été la préparation de la Révolution française. Cela serait vrai si tout devait en rester là, mais cette Révolution est elle-même la préparation dun autre état. Et ainsi de suite, ainsi de suite. Nos idées les plus avancées sembleront bien ridicules et bien arriérées quand on les regardera par-dessus lépaule. A Mademoiselle Leroyer de Chantepie, Croisset, le 18 mai 1857 (à 35 ans). Lart nest pas doctrinal. LArt ne doit pas servir de chaire à aucune doctrine sous peine de déchoir ! On fausse toujours la réalité quand on veut lamener à une conclusion qui nappartient quà Dieu seul. Et puis, est-ce avec des fictions quon peut parvenir à découvrir la vérité ? / / Observons, tout est là. / / La rage de conclure est une des manies les plus funestes et les plus stériles qui appartiennent à lhumanité. Chaque religion, et chaque philosophie, a prétendu avoir Dieu à elle, toiser linfini et connaître la recette du bonheur. Quel orgueil et quel néant ! Je vois au contraire, que les plus grands génies et les plus grandes uvres nont jamais conclu. Homère, Shakespeare, Goethe se sont bien gardés de faire autre chose que représenter. A Mademoiselle Leroyer de Chantepie, Croisset, le 23 octobre 1863 (à 41 ans). Quelle forme faut-il prendre pour exprimer parfois son opinion sur les choses de ce monde, sans risquer de passer, plus tard, pour un imbécile ? Cela est un rude problème. Il me semble que le mieux est de les peindre, tout bonnement, ces choses qui vous exaspèrent. Disséquer est une vengeance. A George Sand, Croisset, le 18 décembre 1867 (à 45 ans). Une réflexion mest venue hier à propos du Jugement dernier de Michel-Ange. Cette réflexion est celle-ci : cest quil ny a rien de plus vil sur la terre quun mauvais artiste, quun gredin qui côtoie toute sa vie le beau sans y jamais débarquer et y planter son drapeau. Faire de lart pour gagner de largent, flatter le public, débiter des bouffonneries joviales ou lugubres en vue du bruit ou des monacos, cest la plus ignoble des prostitutions, par la même raison que lartiste me semble le maître-homme des hommes. Jaimerais mieux avoir peint la chapelle Sixtine que gagné bien des batailles, même celle de Marengo. Ça durera plus longtemps et cétait peut-être plus difficile. A sa mère, Rome, le 8 avril 1851 (à 29 ans) Lartiste doit ne jeter aucun de ses sentiments personnels dans son uvre, il doit être au contraire impersonnel et non-didactique. Tu mas dit, il y a aujourdhui quinze jours, sur le Pont-Royal, en allant dîner, un mot qui ma fait bien plaisir. A savoir que tu tapercevais quil ny avait rien de plus faible que de mettre en art ses sentiments personnels. Suis cet axiome pas à pas, ligne par ligne, quil soit toujours inébranlable en ta conviction, en disséquant chaque fibre humaine, et en cherchant chaque synonyme de mot et tu verras ! tu verras ! comme ton horizon sagrandira, comme ton instrument ronflera, et quelle sérénité templira ! Refoulé à lhorizon, ton cur léclairera du fond, au lieu de téblouir au premier plan. Toi disséminée en tous, tes personnages vivront, et au lieu dune éternelle personnalité déclamatoire, qui ne peut même se constituer nettement, faute des détails précis qui lui manquent toujours à cause des travestissements qui la déguisent, on verra dans tes uvres des foules humaines / /. Du moment que vous prouvez, vous mentez. Dieu sait le commencement et la fin ; lhomme le milieu. Lart, comme lui dans lespace, doit rester suspendu dans linfini, complet en lui-même, indépendant de son producteur / /. Tu tapercevras, si tu suis cette voie nouvelle, que tu as acquis tout à coup des siècles de maturité et que tu prendras en pitié lusage de se chanter soi-même. Cela réussit parfois dans un cri, mais quelque lyrisme quait Byron par exemple, comme Shakespeare lécrase à côté, avec son impersonnalité surhumaine. Est-ce quon sait seulement sil était triste ou gai ? Lartiste doit sarranger de façon à faire croire à la postérité quil na pas vécu. Moins je men fait une idée et plus il me semble grand. Je ne peux rien me figurer sur la personne dHomère, de Rabelais, et quand je pense à Michel-Ange, je vois, de dos seulement, un vieillard de stature colossale sculptant la nuit aux flambeaux. A Louise Colet, Croisset, le 27 mars 1852 (à 30 ans). Plus vous serez personnel, plus vous serez faible. Jai toujours pêché par là, moi ; cest que je me suis toujours mis dans tout ce que jai fait. A la place de Saint-Antoine, par exemple, cest moi qui y suis. La tentation a été pour moi et non pour le lecteur. Moins on sent une chose, plus on est apte à lexprimer comme elle est (comme elle est toujours, en elle-même, dans sa génération, et dégagée de tous ses contingents éphémères). Mais il faut avoir la faculté de se la faire sentir ; Cette faculté nest autre que le génie. Voir. Avoir le modèle devant soi, qui pose. A Louise Colet, Croisset, le 6 juillet 1852 (à 30 ans). Madame Bovary na rien de vrai. Cest une histoire totalement inventée ; je ny ai rien mis ni de mes sentiments ni de mon existence. Lillusion (sil y en a une) vient au contraire de limpersonnalité de luvre. Cest un de mes principes, quil ne faut pas sécrire. A Mademoiselle Leroyer de Chantepie, Paris, le 18 mars 1857 (à 35 ans). Lauteur dans son uvre, doit être comme Dieu dans lunivers, présent partout, et visible nulle part. Lart étant une seconde nature, le créateur de cette nature-là doit agir par des procédés analogues : que lon sente dans tous les atomes, à tous les aspects, une impassibilité cachée et infinie. Leffet, pour le spectateur, doit être une espèce débahissement. Comment tout cela sest-il fait ! doit-on dire ! et quon se sente écrasé sans savoir pourquoi. / / A Louise Colet, Croisset, le 9 décembre 1852 (à 30 ans). Lartiste doit prendre la réalité à bras-le-corps et la décrire sans ambages. Causons un peu de Graziella. Cest un ouvrage médiocre, quoique la meilleure chose que Lamartine ait fait en prose. Il y a de jolis détails, le vieux pêcheur couché sur le dos avec les hirondelles qui rasent ses tempes, Graziella attachant son amulette au lit, travaillant au corail, / / voilà à peu près tout. Et dabord pour parler clair, la baise-t-il, ou ne la baise-t-il pas ? Ce ne sont pas des êtres humains, mais des mannequins. Que cest beau ces histoires damour, où la chose principale est tellement entourée de mystère que lon ne sait à quoi sen tenir ! lunion sexuelle étant reléguée systématiquement dans lombre, comme boire, manger, pisser, etc. ! Ce parti pris magace. Voilà un gaillard qui vit continuellement avec une femme qui laime, et quil aime, et jamais un désir ! Pas un nuage impur ne vient obscurcir ce lac bleuâtre ! Ô hypocrite ! Sil avait raconté lhistoire vraie, que ceût été plus beau ! Mais la vérité demande des mâles plus velus que M. de Lamartine. Il est plus facile en effet de dessiner un ange quune femme. Les ailes cachent la bosse / / Rien dans ce livre ne vous prend aux entrailles / / Et à la fin, aucun arrachement ! Par exemple, lexaltation intentionnelle de la simplicité (des classes pauvres, etc.) au détriment du brillant des classes aisées, lennui des grandes villes Mais cest que Naples nest pas ennuyeux du tout. Il y a de charmantes femelles, et pas cher. Le sieur de Lamartine tout le premier en profitait / / Mais non, il faut faire du convenu, du faux. Il faut que les dames vous lisent. Ah, mensonge ! mensonge ! que tu es bête ! Il y aurait eu moyen de faire un beau livre avec cette histoire, en nous montrant ce qui sest sans doute passé : un jeune homme à Naples, par hasard, au milieu de ses autres distractions, couchant avec la fille dun pêcheur, et lenvoyant promener ensuite, laquelle ne meurt pas, mais se console, ce qui est plus ordinaire et plus amer / /. Cela eût exigé une indépendance de personnalité que Lamartine na pas, ce coup dil médical de la vie [cest moi qui souligne], cette vue du vrai enfin, qui est le seul moyen darriver à de grands effets démotion. A Louise Colet, Croisset, le 24 avril 1852 (à 30 ans). LArt ne sacrifie pas à la pudibonderie. Ce que jaime dans lOrient, cest cette grandeur qui signore, et cette harmonie de choses disparates. Je me rappelle un baigneur qui avait au bras gauche un bracelet dargent, et à lautre un vésicatoire. Voilà lOrient vrai et, partant, poétique : des gredins en haillons galonnés et tout couverts de vermine. Laissez donc la vermine, elle fait au soleil des arabesques dor. Tu me dis que les punaises de Kuchiouk-Hânem [héroïne de ses récits de voyage en Orient] te la dégradent ; cest là, moi, ce qui menchantait. Leur odeur nauséabonde se mêlait au parfum de sa peau ruisselante de santal. Je veux quil y ait une amertume à tout, un éternel coup de filet au milieu de nos triomphes, et que la désolation même soit dans lenthousiasme. Cela me rappelle Jaffa où, en entrant, je humais à la fois lodeur des citronniers et celles des cadavres ; le cimetière défoncé laissait voir les squelettes à demi pourris, tandis que les arbustes verts balançaient au-dessus de nos têtes leurs fruits dorés. Ne sens-tu pas combien cette poésie est complète, et que cest la grande synthèse ? Tous les appétits de limagination et de la pensée y sont assouvis à la fois ; elle ne laisse rien derrière elle. Mais les gens de goût, les gens à enjolivements, à purifications, à illusions, ceux qui font des manuels danatomie pour les dames, de la science à la portée de tous, du sentiment coquet et de lart aimable, changent, grattent, enlèvent, et ils se prétendent classiques, les malheureux ! Ah ! que je voudrais être savant ! et que je ferais un beau livre sous ce titre : De linterprétation de lantiquité ! Car je suis sûr dêtre dans la tradition ; ce que jy mets de plus, cest le sentiment moderne. Mais encore une fois, les anciens ne connaissaient pas ce prétendu genre noble ; il ny avait pas pour eux de choses que lon ne puisse dire. Dans Aristophane, on chie sur la scène. Dans lAjax de Sophocle, le sang des animaux égorgés ruisselle autour dAjax qui pleure / / Donc cherchons à voir les choses comme elles sont et ne voulons pas avoir plus desprit que le bon Dieu. A Louise Colet, Croisset, le 27 mars 1853 (à 31 ans). Soyons féroces / / Versons de leau de vie sur ce siècle deau sucrée. Noyons le bourgeois dans un grog à 11 mille degrés et que la gueule lui en brûle, quil en rugisse de douleur ! Cest peut-être un moyen de lémoustiller ? On ne gagne rien à faire des concessions, à sémonder, à se dulcifier, à vouloir plaire en un mot. A Ernest Feydeau, Croisset, le 19 juin 1861 (à 39 ans). Lémotion nest nullement un signe distinctif de lart. Cest la force qui fait la poésie et non lesprit. La première qualité de lArt et son but est lillusion. Lémotion, laquelle sobtient souvent par certains sacrifices de détails poétiques, est tout autre chose et dun ordre inférieur. Jai pleuré à des mélodrames qui ne valaient pas quatre sous et Goethe ne ma jamais mouillé lil, si ce nest dadmiration. A Louise Colet, Croisset, le 16 septembre 1853 (à 31 ans). Les chevaux et les styles de race ont du sang plein les veines, et on le voit battre sous la peau et les mots, depuis loreille jusquaux sabots. La vie ! la vie ! bander, tout est là ! Cest pour cela que jaime tant le lyrisme. Il me semble la forme la plus naturelle de la poésie. Elle est là toute nue et en liberté. Toute la force dune uvre gît dans ce mystère, et cest cette qualité primordiale / / qui donne la concision, le relief, les tournures, les élans, le rythme, la diversité / /. On peut juger de la bonté dun livre à la vigueur des coups de poing quil vous a donnés et à la longueur de temps quon est ensuite à en revenir. Aussi, comme les grands maîtres sont excessifs ! Ils vont jusquà la dernière limite de lidée. Il sagit, dans Pourceaugnac, de faire prendre un lavement à un homme. Ce nest pas un lavement quon apporte, non ! mais toute la salle sera envahie de seringues ! Les bonhommes de Michel-Ange ont des câbles plutôt que des muscles. Dans les Bacchanales de Rubens on pisse par terre. Voir tout Shakespeare, etc., etc., et le dernier des gens de la famille, ce vieux père Hugo. Quelle belle chose que Notre-Dame ! / / Je crois que le plus grand caractère du génie est, avant tout, la force. Donc ce que je déteste le plus dans les arts, ce qui me crispe, cest lingénieux, lesprit. A Louise Colet, Croisset, le 15 juillet 1853 (à 31 ans). 30 ans et plus : Luvre Cest demain que jai 31 ans. Je viens donc de passer cette fatale année de la trentaine qui classe lhomme. Cest lâge où lon se dessine pour lavenir, où lon se range ; on se marie, on prend un métier. A trente ans il y a peu de gens qui ne deviennent bourgeois, or [la] paternité me [ferait] rentrer dans les conditions ordinaires de la vie. Ma virginité par rapport au monde se [trouverait] anéantie. Et cela menfoncerait dans le gouffre des misères communes. Eh bien aujourdhui, la sérénité déborde de moi. Je me sens calme et radieux. Voilà toute ma jeunesse passée sans une tâche, ni une faiblesse. Depuis mon enfance jusquà lheure présente ce nest quune grande ligne droite. Et comme je nai rien sacrifié aux passions, que je nai jamais rien dit : il faut que jeunesse se passe, jeunesse ne se passera pas ; je suis encore tout plein de fraîcheurs comme un printemps, jai en moi un grand fleuve qui coule, quelque chose qui bouillonne sans cesse et qui ne tarit point. Style et muscles, tout est souple encore, et si les cheveux me tombent du front, je crois que mes plumes nont encore rien perdu de leur crinière. A Louise Colet, Croisset, le 11 décembre 1852 (à 30 ans). Lartiste se délie de la notion du temps qui passe. Quelle rage vous avez tous là-bas, à Paris, de vous faire connaître, de vous hâter, dappeler les locataires avant que le toit ne soit achevé dêtre bâti ! Où sont les gens qui suivent le précepte dHorace " quil faut tenir pendant neuf ans son uvre secrète avant de se décider à la montrer " ? On nest en rien assez magistral, par le temps qui court. A Louise Colet, Croisset, le 22 avril 1854 (à 32 ans). Tu me parais avoir à mon endroit un tic ou vice rédhibitoire. Il ne membête pas, naie aucune crainte. Mon parti là-dessus est pris depuis longtemps. Je te dirais seulement que tous ces mots se dépêcher, cest le moment, il est temps, place prise, se poser et hors la loi sont pour moi un vocabulaire vide de sens. Cest comme si tu parlais à un Algonquin. Comprends pas. Arriver ? à quoi ? A la position de MM. Murger, Feuillet, Monselet, etc., etc., etc., Arsène Houssaye, Taxile Delord, Hippolyte Lucas et 72 autres avec ? Merci. Etre connu nest pas ma principale affaire. Cela ne satisfait entièrement que les très médiocres vanités. Dailleurs, sur ce chapitre même, sait-on jamais à quoi sen tenir ? La célébrité la plus complète ne vous assouvit point et lon meurt presque toujours dans lincertitude de son propre nom, à moins dêtre un sot. Donc lillustration ne nous classe pas plus à vos propres yeux que lobscurité. Je vise à mieux, à me plaire. Le succès me paraît être un résultat et non pas le but. Or jy marche, vers le but, et depuis longtemps il me semble, sans broncher dune semelle, ni marrêter au bord de la route pour faire la cour aux dames ou dormir sur lherbette. Fantôme pour fantôme, après tout, jaime mieux celui qui a la stature plus haute. Périssent les Etats-Unis plutôt quun principe ! Que je crève comme un chien plutôt que de hâter dune seconde ma phrase qui nest pas mûre. Jai en tête une manière décrire et gentillesse de langage à quoi je veux atteindre. Quand je croirai avoir cueilli labricot, je ne refuse pas de le vendre, ni quon batte des mains sil est bon. Dici là, je ne veux pas flouer le public. Voilà tout. Que si, dans ce temps-là, il nest plus temps, et que la soif en soit passée à tout le monde, tant pis. Je me souhaite, sois-en sûr, beaucoup plus de facilité, beaucoup moins de travail et plus de profits. Mais je ny vois aucun remède. Il se peut faire quil y ait des occasions propices en matières commerciales, des veines dachat pour telle ou telle denrée, un goût passager des chalands qui fasse hausser le caoutchouc ou renchérir les indiennes. Que ceux qui souhaitent devenir fabricants de ces choses se dépêchent donc détablir leurs usines, je le comprends. Mais si votre uvre dart est bonne, si elle est vraie, elle aura son écho, sa place, dans six mois, six ans ou après vous. Quimporte ! Cest là quest le souffle de vie, me dis-tu, en parlant de Paris. Je trouve quil sent souvent lodeur des dents gâtées, ton souffle de vie. Il sexhale pour moi de ce Parnasse où tu me convies plus de miasmes que de vertiges. Les lauriers quon sy arrache sont un peu couverts de merde, convenons-en. A Maxime Du Camp, Croisset, le 26 juin 1852 (à 30 ans). Si je nai pas répondu plus tôt à ta lettre dolente et découragée, cest que jai été dans un grand accès de travail. Avant hier, je me suis couché à 5 heures du matin et hier à 3 heures. Depuis lundi dernier jai laissé de côté toute autre chose, et jai exclusivement toute la semaine pioché ma Bovary, ennuyé de ne pas avancer / / Jai fait depuis que tu mas vu, 25 pages net (25 pages en six semaines). Elles ont été dures à rouler / / Je les ai tellement travaillées, recopiées, changées, maniées, que pour le moment je ny vois que du feu. Je crois pourtant quelles se tiennent debout / / Je ne sais pas comment quelquefois les bras ne me tombent pas du corps, de fatigue, et comment ma tête ne sen va pas en bouillie. Je mène une vie âpre, déserte de toute joie extérieure, et où je nai rien pour me soutenir quune espèce de rage permanente, qui pleure quelquefois dimpuissance, mais qui est continuelle. Jaime mon travail dun amour frénétique et perverti, comme un ascète le cilice qui lui gratte le ventre. Quelque fois, quand je me trouve vide, quand lexpression se refuse, quand après avoir griffonné de longues pages, je découvre navoir pas fait une phrase, je tombe sur mon divan et jy reste hébété dans un marais intérieur dennui. Je me hais, et je maccuse de cette démence dorgueil qui me fait haleter après la chimère. Un quart dheure après tout est changé, le cur me bat de joie / /. Comme chaque chose a sa raison et que la fantaisie dun individu me paraît tout aussi légitime que lappétit dun million dhommes et quelle peut tenir autant de place dans le monde, il faut, abstraction faite des choses, et indépendamment de lhumanité qui nous renie, vivre pour sa vocation, monter dans sa tour divoire et là, comme une bayadère [danseuse] dans ses parfums, rester, seul(s), dans nos rêves. Jai parfois de grands ennuis, de grands vides, des doutes qui me ricanent à la figure au milieu de mes satisfactions les plus naïves. Eh bien ! je néchangerais tout cela pour rien, parce quil me semble en ma conscience que jaccomplis mon devoir, que jobéis à une fatalité supérieure, que je fais le Bien, que je suis dans le Juste. A Louise Colet, Croisset, le 24 avril 1852 (à 30 ans). La création nest pas un acte anodin. Pour tenir la plume dun bras vaillant, il faut faire comme les amazones, se brûler tout un côté du cur. A Louise Colet, Croisset, le 1 juin 1853 (à 31 ans). Rien ne sobtient quavec effort ; tout a son sacrifice. La perle est une maladie de lhuître et le style, peut-être, lécoulement dune douleur plus profonde. A Louise Colet, Croisset, le 16 septembre 1853 (à 31 ans). Jai enfin terminé, dimanche dernier, à sept heures du matin, mon roman de Salammbô. Les corrections et la copie me demanderont encore un mois / /. Je nen puis plus. Jai la fièvre tous les soirs et à peine si je peux tenir une plume. La fin a été lourde et difficile à venir. A Mademoiselle Leroyer de Chantepie, Paris, le 24 avril 1862 (à 40 ans). Il mest impossible de continuer mes corrections de Salammbô. Le cur me saute de dégoût à la vue de mon écriture. A sa nièce Caroline, Paris, le 6 mai 1862 (à 40 ans). Jai la tête pleine de ratures, je suis harassé, excédé, hhahuri par Salammbô. Le dégoût de la publication sajoute aux nausées de luvre ; bref, le nom seul de mon roman memmerde jusquau fond de lâme. A Jules Duplan, Croisset, le 18 juin 1862 (à 40 ans). Lartiste et le médiocre. Jai quelquefois des prurits atroces dengueuler les humains et je le ferai à quelque jour, dans dix ans dici, dans quelque long roman à cadre large ; en attendant, une vieille idée mest revenue, à savoir celle de mon Dictionnaire des idées reçues. La préface surtout mexcite fort, et de la manière dont je la conçois (ce serait tout un livre), aucune loi ne pourrait me mordre quoique jy attaquerais tout. Ce serait la glorification historique de tout ce quon approuve. Jy démontrerais que les majorités ont toujours eu raison, les minorités toujours tort. Jimmolerais les grands hommes à tous les imbéciles, les martyrs à tous les bourreaux, et cela dans un style poussé à outrance, à fusées. Ainsi, pour la littérature, jétablirais, ce qui serait facile, que le médiocre, étant à la portée de tous, est le seul légitime et quil faut donc honnir toute espèce doriginalité comme dangereuse, sotte, etc. Cette apologie de la canaillerie humaine sur toutes ses faces, ironique et hurlante dun bout à lautre, pleine de citations, de preuves (qui prouveraient le contraire) et de textes effrayants (ce serait facile), est dans le but, dirais-je, den finir une fois pour toutes avec les excentricités, quelles quelles soient. A Louise Colet, Croisset, le 16 décembre 1852 (à 30 ans). La médiocrité sinfiltre partout, les pierres même deviennent bêtes, et les grandes routes sont stupides. Dussions-nous y périr (et nous y périrons, nimporte), il faut par tous les moyens possibles faire barre au flot de merde qui nous envahit. Puisque nous navons pas le moyen de loger dans le marbre et dans la pourpre, davoir des divans en plumes de colibris, des tapis en peaux de cygne, des fauteuils débène, des parquets décaille, des candélabres dor massif, ou bien des lampes creusées dans lémeraude, gueulons donc contre les gants de bourre de soie, contre les fauteuils de bureau, contre les mackintosh, contre les caléfacteurs économiques, contre les fausses étoffes, contre le faux luxe, contre le faux orgueil ! Lindustrialisation a développé le Laid dans des proportions gigantesques ! Combien de braves gens qui, il y a un siècle, eussent parfaitement vécu sans Beaux-Arts, et à qui il faut maintenant de petites statuettes, de petite musique et de petite littérature ! / / Pose, pose ! et blague partout ! La crinoline a dévoré les fesses, notre siècle est un siècle de putains, et ce quil y a de moins prostitué, jusquà présent, ce sont les prostituées. A Louise Colet, Croisset, le 20 janvier 1854 (à 32 ans). Je sens contre la bêtise de mon époque des flots de haine qui métouffent. Il me monte de la merde à la bouche, comme dans les hernies étranglées. Mais je veux la garder, la figer, la durcir. Jen veux faire une pâte dont je barbouillerais le XIXe siècle, comme on dore de bougée de vache les pagodes indiennes ; et qui sait ? cela durera peut-être ? Il ne faut quun rayon de soleil ? linspiration dun moment, la chance dun sujet ? A Louis Bouilhet, Croisset, le 30 septembre 1855 (à 33 ans). Je me suis privé daller mercredi dernier à un bal terrible où toute la rouennerie, toute la havrerie et toute lelbeuferie étaient conviées. La vue dune grande masse de bourgeois mécrase. Je ne suis plus assez jeune ni assez sain pour de pareils spectacles. Quant au grotesque quon y peut recueillir, je le sais par cur. A Amélie Bosquet, Croisset, le 26 octobre 1863 (à 41 ans). Personne, à présent, ne sinquiète de lArt ! de lArt en soi ! Nous nous enfonçons dans le bourgeois dune manière épouvantable et je ne désire pas voir le vingtième siècle. A Mademoiselle Leroyer de Chantepie, Croisset, le 11 mai 1865 (à 43 ans) A propos de Salammbô. On a déjà commencé à se manger. Mais juge de mon inquiétude, je prépare actuellement un coup, le coup du livre. Il faut que ce soit à la fois cochon, chaste, mystique et réaliste ! Une bave comme on nen a jamais vu, et cependant quon la voie ! A Ernest Feydeau, Croisset, le 21 octobre 1860 (à 38 ans). Mlle Salammbô fait maintenant, toute nue, des langues fourrées avec un crocodile, par un clair de lune superbe, et dans le chapitre qui va venir (le XIe) elle va enfin tirer un coup. A Ernest Feydeau, Croisset, fin décembre 1860 (à 38 ans). Je commence maintenant le siège de Carthage. Je suis perdu dans des machines de guerre, les balistes et les scorpions. A Ernest Feydeau, Croisset, le 15 juillet 1861 (à 39 ans). Toujours des batailles, toujours des gens furieux. A Edmond et Jules de Goncourt, Croisset, le 15 juillet 1861 (à 39 ans). Toujours des gens furieux ! Toujours des charogneries ! On aura besoin de laitages et de rubans roses après cette lecture. A Jules Duplan, Croisset, le 1er août 1861 (à 39 ans) Je nen peux plus ! Le siège de Carthage que je termine maintenant ma achevé. Les machines de guerre me scient le dos ! Je sue du sang, je pisse de lhuile bouillante, je chie des catapultes et je rote des balles frondeurs. Tel est mon état. A Jules de Goncourt, Croisset, le 27 septembre 1861 (à 39 ans). Je suis à la moitié à peu près de mon dernier chapitre. Je me livre à des farces qui soulèveront de dégoût le cur des honnêtes gens. Jaccumule horreurs sur horreurs. Vingt mille de mes bonhommes viennent de crever de faim et de sentre-manger ; le reste finira sous la patte des éléphants et dans la gueule des lions. " Bestialitaire et meurtrier, je ne sors pas de là. " A Edmond et Jules de Goncourt, Croisset, le 2 janvier 1862 (à 40 ans). Salammbô 1° embêtera les bourgeois, cest-à-dire tout le monde ; 2° révoltera les nerfs et le cur des personnes sensibles ; 3° irritera les archéologues ; 4° semblera inintelligible aux dames ; 5° me fera passer pour pédéraste et anthropophage. Espérons-le ! Jarrive aux tons un peu foncés. On commence à marcher dans les tripes et à brûler les moutards. Baudelaire sera content ! A Ernest Feydeau, Croisset, le 17 août 1861 (à 39 ans). A propos de lEducation sentimentale. Je me ferai chasser de France et de lEurope si jécris ce bouquin-là. A Jules Duplan, Croisset, le 2 avril 1863 (à 41 ans). Jai fait le plan de deux livres / /. Le premier est une série danalyses et de potins médiocres [Bouvard et Pécuchet]. Quant au second [lEducation sentimentale], jai peur de me faire lapider par les populations ou déporter par le gouvernement, sans compter que jy vois des difficultés dexécution effroyables. A Edmond et Jules de Goncourt, Croisset, le 6 mai 1863 (à 41 ans). Les patriotes ne me pardonneront pas ce livre, ni les réactionnaires non plus. A George Sand, Croisset, le 5 juillet 1868 (à 46 ans). Lartiste et la censure. Voilà le sieur Augier employé à la police ! Quelle charmante place pour un poète, et quelle noble et intelligente fonction que celle de lire les livres destinés au colportage ! Mais est-ce que ça a quelque chose dans le ventre, ces gaillards-là ! Cest plus bourgeois que les marchands de chandelle. Voilà donc toute la littérature qui passe sous le bon vouloir de ce monsieur ! Mais on a une place, de limportance, on dîne chez le ministre, etc. ! Et puis, il faut dire le vrai. Il y a de part le monde une conjuration générale et permanente contre deux choses, à savoir, la poésie et la liberté. Les gens de goût se chargent dexterminer lune, comme les gens de lordre de poursuivre lautre. Rien ne plaît davantage à certains esprits français, raisonnables, peu ailés, esprits poitrinaires à gilet de flanelle, que cette régularité tout extérieure qui indigne si fort les gens dimagination. Le bourgeois se rassure à la vue dun gendarme, et lhomme desprit se délecte à celle dun critique. Les chevaux hongres sont applaudis par les mulets. Donc, de quelle puissance dembêtement pour nous nest-il pas armé, le double entraveur qui a, tout à la fois, dans ses attributions, le sabre du gendarme et les ciseaux du critique ! Augier, sans doute, croit faire quelque chose de très bien, acte de goût, rendre des services. La censure, quelle quelle soit, me paraît une monstruosité, une chose pire que lhomicide. Lattentat contre la pensée est un crime de lèse-âme. La mort de Socrate pèse encore sur la conscience du genre humain, et la malédiction des Juifs na peut-être pas dautre signification : ils ont crucifié lhomme-Parole, voulu tuer Dieu. A Louise Colet, Croisset, le 9 décembre 1852 (à 30 ans). Lartiste et la critique. La recherche de lArt en soi demande trop de temps pour quon se perde même à repousser les roquets qui vous mordent les jambes. Il faut imiter les fakirs qui passent leur vie la tête levée vers le soleil, tandis que la vermine leur parcourt le corps. A Ernest Feydeau, Croisset, le 17 août 1861 (à 39 ans) A qui appartient-il de classer les talents des contemporains, comme si on était supérieur à tous, de dire : celui-ci est le premier, celui-là le second, cet autre le troisième ? Les revirements de la célébrité sont nombreux. Il y a des chutes sans retour, de longues éclipses, des réapparitions triomphantes. Ronsard, avant Sainte-Beuve, nétait-il pas oublié ? / / Don Quichotte, Gil Blas, Manon Lescaut, La Cousine Bette et tous les chefs duvre du roman nont pas eu le succès de lOncle Tom. Jai entendu dans ma jeunesse faire des parallèles entre Casimir Delavigne et Victor Hugo ; et il semble que " notre grand poète national " commence à déchoir. Donc il convient dêtre timide. La postérité nous déjuge. Elle rira peut-être de nos dénigrements, plus encore de nos admirations. Gustave
Flaubert dans sa Préface aux Dernières chansons, Lart véritable nest ni lapanage dun moment ni le privilège dune caste. Je vais lire lOncle Tom en anglais. Jai, je lavoue, un préjugé défavorable à son endroit. Le mérite littéraire seul ne donne pas de ces succès-là. On va loin comme réussite, lorsque à un certain talent de mise en scène et à la facilité de parler la langue de tout le monde on joint lart de sadresser aux passions du jour, aux questions du moment. Sais-tu ce qui se vend annuellement le plus ? Flaubas et lAmour conjugal, deux productions ineptes. Si Tacite revenait au monde, il ne se vendrait pas autant que M. Thiers. Le public respecte les bustes, mais les adore peu. On a pour eux une admiration de convention et puis cest tout. Le bourgeois (cest-à-dire lhumanité entière maintenant, y compris le peuple) se conduit envers les classiques comme envers la religion : il sait quils sont, serait fâché quils ne fussent pas, comprend quils ont une certaine utilité très éloignée, mais il nen use nullement et ça lembête beaucoup, voilà. Je sais bien que les gens de goût ne sont pas de mon avis ; mais cest encore une drôle de caste que celle des gens de goût : ils ont de petits saints à eux que personnes ne connaît. Cest ce bon Sainte-Beuve qui a mis ça à la mode. On se pâme dadmiration devant des esprits de société, devant des talents qui ont pour toute recommandation dêtre obscurs. A Louise Colet, Croisset, le 22 novembre 1852 (à 30 ans). En quoi, dans le domaine de lArt, MM. les ouvriers sont-ils plus intéressants que les autres hommes ? Je vois maintenant, chez tous les romanciers, une tendance à représenter la Caste comme quelque chose dessentiel en soi. / / Cela peut être très spirituel, ou très démocratique. Mais avec ce parti on se prive de lélément éternel ; cest-à-dire de la Généralité Humaine. / / Cest une chicane que je vous cherche pour vous engager à faire sortir votre Muse des classes pauvres. Il faut représenter des Passions et non plaider pour des Partis. A Amélie Bosquet, Croisset, le 16 novembre 1867 (à 45 ans). Peu importe que lart ne soit pas accessible à tous ! La courtisane amoureuse de La Fontaine, quels vers ! que de tournure et de style ! Quelle admirable narration et quel enchaînement !!! Songez pourtant que les contes de La Fontaine passent encore pour un mauvais livre ! un livre cochon ! Je suis si harassé par la bêtise de la multitude que je trouve justes tous les coups qui tombent sur elle. Luvre de la critique moderne est de remettre lArt sur son piédestal. On ne vulgarise pas le Beau ; on le dégrade, voilà tout. Qua-t-on fait de lantiquité en voulant la rendre accessible aux enfants ? Quelque chose de profondément stupide ! Mais il est si commode pour tous de se servir dexpurgata, de résumés, de traductions, datténuations ! Il est si doux pour les nains de contempler les géants raccourcis ! Ce quil y a de meilleur dans lArt échappera toujours aux natures médiocres, cest-à-dire aux trois quarts et demi du genre humain. Pourquoi dès lors dénaturer la vérité au profit de la bassesse ? A Louise Colet, Croisset, le 17 mai 1853 (à 31 ans). Quest-ce que ça fout à la masse, lArt, la poésie, le style ? Elle na pas besoin de tout ça. Faites-lui des vaudevilles, des traités sur le travail des prisons, sur les cités ouvrières et les intérêts matériels du moment, encore. Il y a une conjuration permanente contre loriginal, voilà ce quil faut se fourrer dans la cervelle. Plus vous aurez de couleur, de relief, plus vous heurterez. Doù vient le prodigieux succès des romans de Dumas ? Cest quil ne faut pour les lire aucune initiation, laction en est amusante. On se distrait donc pendant quon les lit. Puis, le livre fermé, comme aucune impression ne vous reste et que tout cela a passé comme de leau claire, on retourne à ses affaires. Charmant ! La même critique est applicable à lopéra-comique et à la peinture de genre / / Ô bêtise humaine, te connais-je donc ? Il y a en effet si longtemps que je te contemple ! A Louise Colet, Croisset, le 20 juin 1853 (à 31 ans). A propos de lindustrie, as-tu réfléchi quelquefois à la quantité de professions bêtes quelle engendre et à la masse de stupidité qui, à la longue, doit en provenir ? Ce serait une effrayante statistique à faire ! Quattendre dune population comme celle de Manchester, qui passe sa vie à faire des épingles ? Et la confection dune épingle exige cinq à six spécialités différentes ! Le travail se subdivisant, il se fait donc, à côté des machines, quantité dhommes-machines. Quelle fonction que celle de placeur à chemin de fer ! de metteur en bande dans une imprimerie ! etc., etc. Oui, lhumanité tourne au bête / /. Les rêveurs du Moyen-âge étaient dautres hommes que les actifs des temps modernes. A Louise Colet, Trouville, le 14 août 1853 (à 31 ans). Vous vous étonnez du fanatisme et de limbécillité qui vous entourent. Que lon en soit blessé, je le comprends ; mais surpris, non ! Il y a un fond de bêtise dans lhumanité qui est aussi éternel que lhumanité elle-même. Linstruction du peuple et la moralité des classes pauvres sont, je crois, des choses de lavenir. Mais quant à lintelligence des masses, voilà ce que je nie, quoi quil puisse advenir, parce quelles seront toujours des masses. A Mademoiselle Leroyer de Chantepie, Croisset, le 16 janvier 1866 (à 44 ans) La Philosophie sera toujours le partage des aristocrates. Vous avez beau engraisser le bétail humain, lui donner de la litière jusquau ventre et même dorer son écurie, il restera brute, quoi quon dise. Tout le progrès quon peut espérer, cest de rendre la brute moins méchante. Mais quant à hausser les idées de la masse, à lui donner une conception / / plus large / /, jen doute, jen doute. A George Sand, Croisset, le 19 septembre 1868 (à 46 ans). La gloire dun écrivain ne relève pas du suffrage universel, mais dun petit groupe dintelligence qui, à la longue, impose son jugement. Bouilhet na point fait de lart démocratique, convaincu que la forme, pour être accessible à tous, doit descendre très bas, et quaux époques civilisées on devient niais lorsquon essaie dêtre naïf. Gustave
Flaubert dans sa Préface aux Dernières chansons, Mais si rebelles quils soient, les artistes sont bien inoffensifs. Mon exemple sera peu suivi. Où donc alors est le danger ? Les Leconte de Lisle et les Baudelaire sont moins à craindre que les Nadaud et les Clairville dans le doux pays de France où le superficiel est une qualité, et où le banal, le facile et le niais sont toujours applaudis, adoptés, adorés. On ne risque de corrompre personne quand on aspire à la grandeur. A Sainte-Beuve, Paris, le 23-24 décembre 1862 (à 40 ans). Epilogue Autre invitation à la Flaubert. Pour Monsieur, Si jétais bien sûr que : venir chez moi sans Elle amènerait votre mort je vous prierais de venir tout seul, afin de pouvoir par la suite souiller votre tombeau par des coïts forcenés. Mais comme le coup de couteau peut manquer, amenez-là ! amenez-là ! amenez-là ! Pour Madame, Viens ! viens ! viens ! N.B : il aura du poison dans sa tasse. Nous le lafargerons*. Mille tendresses. * Ou plutôt nous le foutrons dans les lieux. A Charles-Edmond et sa femme Julie, Paris, le 26 mai 1863 (à 41 ans). Les
Idées sur lArt de Gustave Flaubert (1822
1880) Textes et sous-titres établis par Jean-Michel Potiron le 24 août 2003 |