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Le monde na jamais pu nous être aussi inamical, aussi fermé, aussi irréductiblement étranger quon le dit, puisquil y a toujours eu des poètes. Une page de Tolstoï nous rend à elle seule le sentiment perdu dune sève humaine accordée en profondeur aux saisons, aux rythmes de la planète, sève qui nous irrigue et nous recharge de vitalité, et par laquelle, davantage peut-être que par la pointe de la lucidité la plus éveillée, nous communiquons entre nous. Tout livre se nourrit, comme on sait, non seulement des matériaux que lui fournit la vie, mais aussi et peut-être surtout de lépais terreau de la littérature qui la précédé. Tout livre pousse sur dautres livres, et peut-être que le génie nest pas autre chose quun apport de bactéries particulières, une chimie individuelle délicate, un moyen de laquelle un esprit neuf absorbe, transforme, et finalement restitue sous une forme inédite non pas le monde brut, mais plutôt lénorme matière littéraire qui préexiste à lui. Préférences, Pourquoi la littérature respire mal ? Rien ne peut éclairer davantage que la situation absolument différente qui a été, dans le public et dans linfluence quils ont pu exercer sur dautres écrivains, celle de Claudel et celle de Sartre. [Le sentiment du oui] Le premier, bien entendu, est un poète catholique. Mais ce nest pas le catholicisme ici qui mintéresse chez lui. Ce qui me frappe, cest la traduction continuelle chez lui, malgré le catholicisme tout autant que grâce à lui, dune certaine attitude fondamentale vis-à-vis du monde, attitude qui atteint à une pureté presque emblématique, et que jappellerai le mot nest pas de moi, mais je nen vois pas de meilleur le sentiment du oui [le mot est de Jules Monnerot] Un oui global, sans réticence, un oui presque vorace à la création prise dans sa totalité : Claudel na jamais eu très profondément le sentiment de la vallée de larmes. Un oui absolu, euphorique, à tout ce qui doit venir : aucune place chez lui, même dans lextrême vieillesse, pour le retour en arrière, le regret, le souvenir, la nostalgie rétrospective, la part de ce quil appelle ironiquement " le voyageur de la banquette arrière ". Ce qui la mené toute sa vie, ce qui a alimenté la chaudière congestive de cette puissante locomotive au cou de taureau, cest un appétit formidable dacquiescement, qui a des côtés grandioses et des côtés qui le sont moins, mais où il nest pas question de choisir : acquiescement à Dieu, à la création, au pape, à la société, à la France, à Pétain, à De Gaulle, à largent, à la carrière bien rentée, à la progéniture de patriarche, à la forte maison, comme il dit, quil a épousée par-devant notaire. [Le sentiment du non] Le second Sartre, représente, de manière non moins absolue, le sentiment du non un non inscrit dans laffectivité profonde plus encore sans doute que dans le système didées, un non à demi viscéral, dont Sartre a défini laccent dès le titre de son premier livre : La Nausée. Il a libéré en quelques années la plus forte charge de ressentiment quait accueilli depuis longtemps notre littérature, et ce ressentiment est total. Non opposé au monde matériel, à la nature obscène, proliférant comme un cancer, " désespérément de trop ", vomie : cest le thème central de La Nausée. Non aux autres, à la conscience et au regard dautrui : cest lenfer de Huis-Clos. Non à la société existante : cest le sens de toute son action journaliste et non, je crois bien, à toute société possible : Sartre est révolté encore plus que révolutionnaire : il est lexclu désigné davance de tous les groupements politiques de gauche, y compris de ceux quil a essayé de fonder. Non à la procréation, et non, à la sexualité : visqueuse, traîtresse, écurante. Non, même, à la gloire littéraire, le dernier refuge de lécrivain révolté : et non au malentendu qui fait quun livre survit à son auteur : tout livre se doit de mourir dès que sépuise la virulence du refus quil exprime. Dans cette uvre incontestablement forte, et même un moment percutante, mais consacrée tout entière à lexpectoration active immédiate, de la masse du donné sensible, on chercherait en vain un temps de repos, une rémission à lallergie généralisée, aux phénomènes aigus dintolérance. Certes cest bien le sentiment du non dans sa pureté qui sexprime ici. [Déclin du oui, déclin de la poésie] Une des preuves les plus apparentes de ce retrait généralisé dassentiment à la condition faite à lhomme et au monde dans lequel nous vivons me paraît être le dépérissement lent et continu de la poésie. Il y a quelques décades déjà depuis la flambée du surréalisme quelle ne se porte pas très bien ; ni dans le public qui ne la lit guère, ni dans les poètes, où les valeurs vraies de nos jours se comptent presque sur les doigts de la main. Il ny a guère à sen étonner. Il ny a pas, il ny a sans doute jamais eu de grand poète (et cest pourquoi les religions du salut au fond ne les aiment guère), de poète si sombre, si désespéré quil soit, sans quon trouve au fond de lui, tout au fond, le sentiment de la merveille, de la merveille unique que cest davoir vécu dans ce monde et dans nul autre. La poésie vibre par excellence dans ce sentiment du oui " porté au sommet dun instant que traversent frissons, battements dailes " et cest un sentiment dont notre époque est plus avare que dautres. Doù cette étrange poésie propre à notre temps, poésie de mauvaise conscience et de mauvaise foi poésie dont on dirait quelle a quelque chose à se faire pardonner, et qui se sent obligée de donner le change poésie critique, celle de Michaux ou de Queneau, poésie qui se change en critique de la poésie, en contestation de son droit même à être. Ce qui me plaît chez Breton, ce qui me plaît dans un autre ordre chez René Char, cest ce ton resté majeur dune poésie qui se dispense dabord de toute excuse, qui na pas à se justifier dêtre, étant précisément et dabord ce par quoi toutes choses sont justifiées. Mais leur ton même a pris quelques chose dinsolite et dailleurs, à côté deux, jen vois bien peu. [Dès la première page ] Dès les premières pages dun livre, lexercice de [l] instinct tranche péremptoirement les problèmes les plus complexes et les plus enchevêtrés (choix du ton, de la " distanciation " ou de la participation étroite ). La vérité est que la somme de décisions sans appel, brutales ou subtiles, quimplique toute première page, est à donner le vertige. La possibilité dintervention laissée à lauteur ne dépassant pas sensiblement par la suite celle que léducation peut exercer a posteriori au long des années sur une " nature " et sans doute est-il bon et sain, que le déclic initial, lacte de lengendrement, soit laissé dans un cas comme dans lautre, au physique comme au spirituel, à limpulsion aveugle, à laventurisme du pur désir. Le début dun ouvrage de fiction na peut-être au fond dautre objectif vrai que de créer de lirrémédiable, un point dancrage fixe, une donnée résistante que lesprit ne puisse plus désormais ébranler. Nul artiste ne peut rester tout à fait insensible, même sil passe outre, à ce vice de lincipit qui marque tous les arts de lorganisation de la durée : littérature, musique, à linverse des uvres plastiques dont lexécution, certes, sinsère elle aussi dans le déroulement du temps, mais qui, par leur achèvement, efface toute référence temporelle et se présentent, plus purement, comme un circuit fermé sur lui-même, sans commencement ni fin. Lenvie me démange quelquefois décrire contre ladulation contemporaine des arts plastiques, et tout particulièrement de la peinture. Sur le marché, la prééminence de celle-ci sur tous les autres arts sétale, écrasante. Il ne serait pas sans conséquence de se demander pourquoi, dans ce procès depuis si longtemps ouvert entre la parole et limage, les grandes religions monothéistes, Israël comme lIslam, ont jeté les Images au feu et nont gardé que le Livre. La parole est éveil, appel au dépassement ; la figure figement, fascination. Le livre ouvre un lointain à la vie, que limage envoûte et immobilise. Lune, de façon plus ou moins nette, renvoie invariablement à limmanence, lautre à la transcendance. Ce qui mintrigue quand je visite un musée, tout particulièrement quand les toiles y sont classées en fonction des écoles et dans lordre chronologique, cest laspect, la signification, essentiellement terminale des chefs duvre quil assemble, et qui, en les exaltant, frappent un à un de caducité (au sens le plus noble) les moments de lhistoire qui les ont produits, les laissant après eux inexprimablement périmés. Ce quun siècle dépose et lègue dans sa peinture, ce sont ses archives imaginaires les plus éblouissantes, mais archives toujours, classées et closes, et marquées dabord par laptitude à la pérégrination immobile au travers des siècles. Une mémorisation exaltée et arrêtée, contre laquelle le Temps lui-même ne prévaudra pas, cest le sentiment immédiat que nous communique tout grand tableau, avec cet air hautain et envoûtant quil a, comme le don juan de Baudelaire, dentrer indéfiniment dans lavenir à reculons : toute peinture dans son essence est rétrospective. De là sa relative insignifiance comme élément de civilisation actif : tous les ferments agissants que véhicule lart dune époque, cest la littérature qui les véhicule ; un tableau a pu enchanter, au pur sens magique, des moments dune vie, il nen a jamais changé aucune (sinon celle des futurs peintres) : ce quont fait, ce que font pourtant dannées en années bien des livres qui ne sont pas des chefs-duvre. Parce que la littérature, et, dans la littérature, la fiction très particulièrement, est par essence proposition dun possible, dun possible qui ne demande quà se changer éventuellement en désir ou en volonté, et que le tableau ne propose rien : avec une majesté immobile, bloquée, à laquelle la littérature natteint pas, il figure invariablement un terminus. Il y aurait intérêt à réfléchir à tout ce qui sépare le " motif ", sur lequel le peintre travaille, du " sujet " quun romancier ou un poète sest mis en devoir de traiter. Impossible dépuiser les virtualités dun motif sans multiplier les angles de vue, sans, plus ou moins, tourner autour : les séries paysagistes de Claude Monet comme les visages à multiprofils de Picasso sont deux moyens opposés et convergents davouer à la fois et de surmonter la contradiction dun art plastique emmuré dans lespace à deux dimensions. La série, tout naturellement, est là en germe. Tout au contraire, ce qui en littérature se rapproche le plus dun tableau, la description, ne ressemble en rien à une série de prises de vues qui constamment se ressourcent à leur foyer. En littérature, toute description est chemin (qui ne peut mener nulle part), chemin quon descend, mais quon en remonte jamais, toute description vraie est une dérive qui ne renvoie à son point initial quà la manière dont un ruisseau renvoie à sa source : en lui tournant le dos et en se fiant les yeux presque fermés à sa seule vérité intime qui est léveil dune dynamique naturellement excentrée. La totale impossibilité de linstantané due à létalement dans le temps de lopération de lecture, laquelle à chaque instant élimine en même temps quelle ajoute fonde lantinomie propre à la littérature descriptive. Décrire, cest substituer à lappréhension instantanée de la rétine une séquence associative dimages déroulée dans le temps. Ayant toujours partie liée en profondeur avec les préliminaires dune dramaturgie, la description tend non pas vers un dévoilement quiétiste de lobjet, mais vers le battement de cur préparé dun lever de rideau. La peinture reste pour moi le monde qui ramène lattention sur son cur clos, sous la forme parfois dextases qui ont droit de se répéter sans se ressembler. La description, cest le monde qui ouvre ses chemins, qui devient chemin, où déjà quelquun marche ou va marcher. Quand on compare un film tiré dun roman au roman lui-même, la somme quasi infinie dinformations instantanées que nous livre limage, opposée à la parcimonie, à la pauvreté même des notations de la phrase romanesque correspondante, nous fait toucher du doigt combien lefficacité de la fiction relève parfois de près des méthodes de lacupuncture. Il sagit en effet pour le romancier non pas de saturer instantanément les moyens de perception, comme le fait limage, et dobtenir par là chez le spectateur un état de passivité fascinée, mais seulement dalerter avec précision les quelques centres névralgiques capables dirradier, de dynamiser toutes les zones inertes intermédiaires. Tout est bloqué, tout est inhibé, quand je vois projeter un film, de mes mécanismes dadmission et dassimilation, dautorégulation mentale et affective : ma passivité de consommateur atteint à son maximum. Ni du détail infime de la plus fugitive image il ne me sera fait grâce, ni dun quelconque raccourci, fût-il de quelques secondes, dans le rythme selon lequel le film mest administré. Pour mesurer le total refus de collaboration qui mest signifié quand jentre dans la salle obscure, il faudrait imaginer en musique (et la musique est de loin lart où la passivité requise de lauditeur atteint son comble) une uvre quon ne pourrait entendre que dans un enregistrement unique. Cette liberté, si essentielle pour faire vivre la relation de lamateur à luvre dart : la liberté de choisir, puis de faire varier à volonté langle dattaque dune uvre sur une sensibilité, le septième art, le dernier venu, nen laisse plus rien survivre. Tous les appareils délicatement actifs et réglables, par lesquels jai coutume dappréhender le monde extérieur, le film, dautorité, les met au point fixe, me bloquant dans mon fauteuil : le spectateur des salles obscures est un homme amputé de tous ses mécanismes physiques et mentaux daccommodation. Il y a dans lintimation que le cinéma adresse à ses adeptes : Fixez lécran, nous nous chargeons du reste, un excès de prévenance, méprisante et aliénante, qui fait les quatre cinquièmes du chemin au-devant de lusager. Le film est de toutes les uvres dart, celle qui laisse le moins carrière au talent de ses consommateurs (la principale différence quil tolère entre eux est la facilité de lecture plus ou moins grande apportée à son écriture elliptique). Un grand roman, un grand poème, comme un col alpestre dans une course cycliste, égrène pour commencer le peloton de son public (mais un jour viendra où les attardés rejoindront), un film rassemble plutôt le sien demblée (mais seulement pour le laisser maigrir peu à peu). Le phénomène, classique en littérature, de laccès progressif, ménagé par le temps, du public à un chef-duvre, ne joue guère pour le cinéma : pour lui ni Livre de Poche, ni Classiques Garnier : les années qui passent napportent pas de nouveaux points de vue sur lui, namènent pas au jour des virtualités inaperçues ; elles le démodent ; ce à quoi une cinémathèque ressemble le plus, cest certes par un côté à une bibliothèque, mais par un autre aussi à un musée de lautomobile. Dans un tel musée, on admire çà et là des merveilleux modèles, dont les formes et les trouvailles techniques semblent même parfois enjamber les années et pressentir lavenir, mais ladmiration quon leur accorde reste serve de la chronologie : ce qui est venu ensuite, même moins réussi, les déclasse formellement ; sinstaller à leur volant ne peut relever que du travestissement et de la parodie : tout en eux ressuscite autour deux agressivement leur époque en tant quelle est différente de la nôtre et à jamais datée, alors que le lecteur dun roman de qualité gomme automatiquement par sa lecture de tels anachronismes. En lisant en écrivant. La seule uvre véritablement aventureuse de notre époque est peut-être devant nous avec les livres de Breton, et nous ne pourrions en douter que si nous persistions à ne pas tenir compte du changement de signe qua subi à lépoque moderne la notion de laventure. Ce qui pour le Moyen-Âge était source denthousiasme, sentiment de lobstacle mieux que vaincu : volatilisé, cétait le triomphe imaginaire remporté sur les impossibilités matérielles alors toutes puissantes : cétait lattirail des tapis et des chevaux volants, des fées, des géants, des enchanteurs, des armes magiques. Ce monde ouvert, irrévélé, accumulant autour de lhomme ses grands bancs de brouillard, ce monde de la chance exorbitante quétait le monde des premiers âges sest brusquement coagulé sous nos yeux. Les impossibilités matérielles ont reculé dun coup au-delà de toute limite, laissant aujourdhui, même aux triomphes techniques les plus bouleversants, on ne sait quel arrière goût de " déjà vu " fastidieux en même temps le monde social où souvraient autrefois, exacerbées peut-être par la rigidité des barrières sociales, des chances véritablement fabuleuses (devenir prince devenir roi) sest sclérosé brusquement sous le poids étouffant de luniversel enregistrement de la police, des lois, des archives, des mécanismes dune réglementation envahissante qui déprécie tous les possibles à mesure quelle les multiplie banalement (il a pu être exaltant sans doute dimaginer Cendrillon devenant princesse : il ne lest plus, même pour des enfants). Notre conception de laventure a dû en conséquence changer entièrement de sens. Avec lexploration de la planète (lexploration de la matière na pas le même retentissement imaginatif) sest terminée lère de laventure diffuse et vaguante : celle des romans de la Table-Ronde comme celle de Robinson Crusoé. " Peut-on sortir de cette chambre que nous habitons tous ? " Cest à cette question que toute luvre de Breton entend faire face à sa manière, avec cette nouveauté capitale quil ne sagit plus dy répondre, comme on la trop souvent reproché à tort aux surréalistes, par une " évasion " aussi décevante, aussi creuse que tant dautres, mais par une sortie en force qui nous frappe par son caractère en même temps résolu et désespéré : il nest plus question de se donner le change à soi-même une fois encore, mais littéralement de passer ou de périr. Au premier plan de toutes les revendications de Breton revendications quil entend appuyer de démarches concrètes dont les livres ne sont que le procès-verbal figure celle de laffranchissement total de lhomme. On aurait grand tort les longs et passionnés démêlés de Breton avec le marxisme ont pu sur ce point prêter à léquivoque de donner au mot un sens social trop restrictif : cest de laffranchissement de lhomme de sa condition humaine tout entière quil est question, et seulement question. Assumant, certes, comme tout autre, cette condition humaine en tant quelle est humiliée par des inégalités sociales dont on peut raisonnablement envisager la disparition, Breton brûle aussitôt une étape pour tenter de forcer des limites millénaires et logiquement intangibles : celles qui désespèrent, depuis que " le monde est monde ", lhomme aux prises avec la mort (Arcane 17), avec la dégradation fatale de lamour (LAmour fou), avec limpossibilité de faire coïncider le rêve et la vie (Les Vases communicants), de communiquer par-delà la cellule étanche de la conscience individuelle, avec les autres consciences (Nadja) ou avec le monde (LAmour fou). Les procès-verbaux fiévreux que sont les livres de Breton figurent avant tout la consignation dune grande aventure métaphysique, entreprise avant tout inventaire, sans jeter les yeux derrière soi, comme dans une urgence panique en faisant flèche de tout bois et en mobilisant immédiatement les médiocres moyens de bord disponibles. A lavant-garde de cette vaste expédition philosophique que voit se rassembler notre époque en quête des ultimes raisons de vivre encore à la disposition de lhomme " tombé " dans le monde, le groupe surréaliste, pareil à ces troupes ardentes et démunies qui se ruaient vers la Terre Sainte très en avant de larmée des croisés, en a constitué la vague la plus effervescente en même temps que le plus brûlant témoignage : il a été quelque chose comme une croisade du cur. Longtemps considérée comme une activité de luxe, un phénomène marginal que tout disqualifiait par rapport à lactivité mentale rationnelle, la poésie, comme on le sait, tend à évoquer par le moyen dassociations verbales un système de rapports, de correspondances, inadmissible pour une mentalité logique, mais fait pour emporter ladhésion immédiate de la conscience affective. A la limite de son pouvoir, dans les cas deffervescence extrême, sobserve on ne la remarqué quassez récemment un phénomène singulier : les représentations réelles semblent soudain frappées datonie toute la charge affective dont nous disposons changeant de signe et se trouvant polarisée dun coup par la représentation poétique antagoniste, celle-ci emporte une adhésion si véhémente que nous nous sentons " ravis " que le contexte banal (cette chambre, cette table où nous lisons) nous paraît soudain privé en effet de la moindre importance. A y regarder de près, les poètes de tout acabit depuis longtemps avaient jugé de leur devoir détat de se lamenter avec décence sur la disparition de l " âge dor ". / / Le décisif changement de front quopérèrent, tournant le dos à ce mur de lamentations geignardes, Breton et les surréalistes, ils le firent en mettant leur pas dans ceux de Rimbaud. La marque laissée par lirruption géniale de Rimbaud dans la poésie française paraît bien consister en effet beaucoup plus quen un renouvellement technique fulgurant ou en la lumière jetée exemplairement sur la nature et le rôle de limage en ce quil a, par rapport à la signification de la poésie, opéré un renversement complet de la perspective, qui ne fut compris quavec un surprenant retard. Au lieu de voir dans le sentiment poétique le résidu, au milieu dune société soumise aux normes de la raison, dune manière de vivre et de sentir condamnée, objet de discrets soupirs et de pieux regrets, Rimbaud linvoque au contraire comme un pressentiment, une sollicitation véhémente davoir à " changer la vie " pour la porter à la hauteur de la lancinante révélation. De lamentation nostalgique et de regret stérile, la poésie pour lui et par lui devient le sceau dune promesse, se fait appel, cri de ralliement, incitation [Illuminations]. Le pouvoir de happement extraordinaire dont témoignent presque continûment ses poèmes semble tenir à une perpétuelle mise en demeure leur ton dannonciation péremptoire, galvanisante, au souffle le plus évangélique (il nest pas question dentrer dans les vues suspectes de Claudel) qui ait jamais traversé la poésie française. Pour en douter, il faut ne sêtre jamais senti souffleter le visage du vent de cette diane furieuse, de cet adieu allègre, enragé à tout ce qui est, tout ce qui se voit frappé déjà, consumé dans le sillage de ce qui va être, par où sa poésie se situe au cur même de léveil, dans le climat de la plus profonde, de la plus ennuyeuse des aubes. Les interprétations douteuses du silence de Rimbaud où lon sest trop longtemps égaré ne doivent daucune manière faire perdre de vue que son " message " est avant tout lannonciation de la bonne nouvelle que le royaume de la poésie est en nous, devant nous, si nous savons le conquérir. Il nous met en demeure de franchir le pas décisif de la poésie condiment à la poésie levain. Il est le premier à concevoir franchement la poésie comme un appel à une manière de vivre une introduction à un mieux-vivre. Cest dans le prolongement même de lintuition de Rimbaud que sinsère, mais combien élucidée, systématisée, exacerbée, la conception que se fait Breton de la poésie. La poésie est devenue pour le surréalisme objet de culte. Nous pouvons comprendre le sens que comporte cette valorisation insolite de la poésie, deviner pour quelle raison les surréalistes étendent son domaine au-delà de toutes les limites quon lui assigne dordinaire. Le culte de la poésie sest renforcé en eux dans la proportion exacte où elle leur est apparue, de plus en plus clairement, comme un moyen de sortie, un outil propre à briser idéalement certaines limites. Dans la mesure même où elle sidentifie pour lui à un " esprit daventure au-delà de toutes les aventures ", Breton est perpétuellement tenté de déceler le surgissement partout où souvrent pour lui les failles par lesquelles on peut espérer déchapper à lhumaine condition. Elle triomphe dans la folie, étincelle dans le " hasard objectif ", dans la " trouvaille " brille de tous ses feux dans " lamour fou ", comme dans toute entreprise de libération de lhomme. Ce que Breton en vient finalement à baptiser " poésie ", cest tout fil dAriane dont un bout traîne à portée de sa main et promet de laider à sortir du labyrinthe. Est poésie tout ce qui " bouleverse ", tout ce qui " ravit ", du poème exaltant au " fait-glissade " et au " fait-précipice ", en passant par la méthode " paranoïaque-critique " et la grande hystérie irrémédiablement prose au contraire tout ce qui fait quon " y est " toujours. Libérée par cet angle de vision insolite de toutes ses attaches traditionnelles avec des problèmes dexpression verbale et de perfection formelle, la poésie, soudain bizarrement aventurée aux confins de préoccupations dordre proprement mystique est létat de grâce, méritée par une certaine manière de vivre, qui vient sublimer et transfigurer la volonté darrachement à la condition humaine. Dans le dictionnaire occulte du surréalisme, son nom véritable, cest : libération. André Breton
Les
idées sur lart et la littérature de Julien Gracq
tirées de : Texte établi par Jean-Michel Potiron le 11 janvier 2007. |