Hugo |
| Il
y a des génies en effet. Il y a des hommes océans
en effet. Il ny a pas
dinégalité entre les artistes suprêmes. Lart suprême est la
région des Egaux. Le chef-duvre est adéquat
au chef-duvre. Comme leau qui chauffée
à cent degrés, nest plus capable
daugmentation calorique et ne peut sélever
plus haut, la pensée humaine atteint dans certains
hommes sa complète intensité. Eschyle, Job, Phidias,
Isaïe, Saint-Paul, Juvénal, Dante, Michel-Ange,
Rabelais, Cervantès, Shakespeare, quelques autres
encore, marquent les cent degrés du génie. Lesprit humain a une
cime. Cette cime est lidéal.
Dans chaque siècle, trois ou quatre génies
entreprennent cette ascension. Den bas, on les suit
des yeux. Ces hommes gravissent la montagne, entrent dans
la nuée, disparaissent, reparaissent. On les épie, on
les observe. Ils côtoient les précipices ; un faux pas
ne déplairait pas à certains spectateurs. Les
aventuriers poursuivent leur chemin. Les voilà haut, les
voilà loin, ce ne sont plus que des points noirs. Comme
ils sont petits ! dit la foule. Ce sont des géants. Ils
vont. La route est âpre. Lescarpement se défend.
A chaque pas un mur, à chaque pas un piège. A mesure
quon sélève le froid augmente. Il faut se
faire son escalier, couper la glace et marcher dessus, se
tailler des degrés dans la haine. Toutes les tempêtes
font rage. Cependant, ces insensés cheminent. Lair
nest plus respirable. Le gouffre se multiplie
autour deux. Quelques-uns tombent. Cest bien
fait. Dautres sarrêtent et redescendent. Il
y a de sombres lassitudes. Les intrépides continuent ;
les prédestinés persistent. La pente redoutable croule
sous eux et tâche de les entraîner ; la gloire est
traître. Ils sont regardés par les aigles, ils sont
tâtés par les éclairs ; louragan est furieux.
Nimporte, ils sobstinent. Ils montent. Celui
qui arrive au sommet est ton égal, Homère. Le répertoire des poètes. Lun, Homère, est
lénorme poète-enfant. /
/ Le monde naît,
Homère chante. /
/ Lautre, Job, commence le
drame. /
/ Lautre, Eschyle, illuminé par la
divination inconsciente du génie, sans se douter
quil a derrière lui, dans lorient la
résignation de Job, la complète à son insu par la
révolte de Prométhée ; de sorte que la leçon sera
entière, et que le genre humain, à qui Job
nenseignait que le devoir, sentira dans Prométhée
poindre le droit. /
/ Lautre, Isaïe, semble
au-dessus de lhumanité, un grondement de foudre
continu. Il est le grand reproche. Il éclaire ! Il crie
: silence ! Ce quil reproche à son temps,
lidolâtrie, lorgie, la guerre, la
prostitution, lignorance, dure encore. /
/
Lautre, Ezéchiel, est le devin fauve. Génie de
caverne, il fait au monde une annonce. Laquelle ? Le
progrès. Isaïe démolit ? Ezéchiel reconstruira !
/
/ Lautre, Lucrèce, cest une grande
chose obscure. /
/ Lautre, Juvénal, a tout ce
qui manque à Lucrèce, la passion, lémotion, la
fièvre, la flamme tragique, lemportement vers
lhonnêteté, le rire vengeur, la personnalité,
lhumanité. Linvective de Juvénal flamboie
depuis deux mille ans ! /
/ Lautre, Tacite,
cest lhistorien. A côté du poète
condamnant, se dresse lhistorien punissant.
Juvénal, tout-puissant poète, se disperse,
séparpille, sétale, tombe et rebondit,
frappe à droite, à gauche, cent coups à la fois, sur
les lois, sur les murs, sur les mauvais magistrats,
sur les méchants vers, sur les libertins et les oisifs,
sur César, sur le peuple, partout ; il est prodigue
comme la grêle ; il est épars comme le fouet. Tacite a
la concision du fer rouge. /
/ Lautre, Dante,
a construit dans son esprit labîme. Cela descend,
puis cela monte, architecture inouïe. En travers de
lentrée est étendu le cadavre de
lespérance. Tout ce que lon aperçoit
au-delà est nuit. Juvénal fustige avec des lanières,
Dante fouette avec des flammes ; Juvénal condamne, Dante
damne. Malheur à celui des vivants sur lequel ce passant
fixe linexplicable lueur de ses yeux. /
/
Lautre, Rabelais, cest la Gaule. Rabelais a
fait cette trouvaille, le ventre. Le serpent est dans
lhomme, cest lintestin. La poitrine où
est le cur a pour cap la tête ; lui, il a le
phallus. Le ventre étant le centre de la matière est
notre satisfaction et notre danger ; il contient
lappétit, la satiété et la pourriture. Rabelais
intronise une dynastie de ventres, Grandgousier,
Pantagruel, Gargantua. Rabelais est lEschyle de la
mangeaille. Il y a du gouffre dans le goinfre. /
/
Lautre, Cervantès, est, lui aussi, une forme de
moquerie épique. Dans Cervantès, un nouveau venu,
entrevu chez Rabelais, fait décidément son entrée :
cest le bon sens. On la aperçu dans Panurge,
on le voit en plein dans Sancho Pança. /
/
Lautre, Shakespeare, quest-ce ? On pourrait
presque répondre, cest la terre. Lucrèce,
cest lêtre ; Shakespeare, cest
lexistence. Lucrèce est, Shakespeare vit. On réprouve le poète par
où il est bon. Lex-" bon goût
", cet autre droit divin qui a si longtemps pesé
sur lart et qui était parvenu à supprimer le beau
au profit du joli, lancienne critique, pas tout à
fait morte, comme lancienne monarchie, constatent,
à leur point de vue, chez les souverains génies, que
nous avons dénombrés plus haut, le même défaut,
lexagération. Ces génies sont outrés. Ceci tient
à la quantité dinfini quils ont en eux. En
effet, ils ne sont pas circonscrits. Ils contiennent de
lignoré. Tous les reproches quon leur
adresse pourraient être faits à des sphinx. On reproche
à Homère les carnages dont il remplit son antre,
lIliade ; à Eschyle, la monstruosité ;
à Job, à Isaïe ; à Ezéchiel, à saint Paul, les
doubles sens ; à Rabelais, la nudité obscène et
lambiguïté venimeuse ; à Cervantès, le rire
perfide ; à Shakespeare, la subtilité ; à Lucrèce, à
Juvénal, à Tacite, lobscurité ; à Pathmos et à
Dante, les ténèbres. Aucun de ces reproches ne peut
être fait à dautres esprits très grands, moins
grands. Ils nont ni exagération, ni ténèbres, ni
obscurité, ni monstruosité. Que leur manque-t-il donc ?
Cela. Cela, cest linconnu. Cela, cest
linfini. Si Corneille avait " cela ", il
serait légal dEschyle. Si Milton avait
" cela ", il serait légal
dHomère. Si Molière avait " cela ", il
serait légal de Shakespeare. Avoir, par
obéissance aux règles, tronqué et raccourci la vieille
tragédie native, cest là le malheur de Corneille.
Avoir, par tristesse puritaine, exclu de son uvre
la vaste nature, cest là le malheur de Milton.
Avoir, par crainte des prêtres, écrit trop peu de
scènes comme le pauvre de Dom Juan, cest
la lacune de Molière. Ne pas donner prise est une
perfection négative. Il est beau dêtre
attaquable. Creusez en effet le sens de ces mots posés
comme des masques sur les mystérieuses qualités des
génies. Sous obscurité, subtilité et ténèbres, vous
trouverez profondeur ; sous exagération, imagination ;
sous monstruosité, grandeur. Eloge de la lecture. Force gens, de nos jours,
volontiers agents de change et souvent notaires, disent
et répètent : la poésie sen va. Cest à
peu près comme si lon disait : il ny a plus
de roses, le printemps a rendu lâme, le soleil a
perdu lhabitude de se lever
Sil était
permis de mêler le contingent à léternel, ce
serait plutôt le contraire qui serait vrai. Jamais les
facultés de lâme humaine, fouillée et enrichie
par le creusement des révolutions, nont été plus
profondes et plus hautes. Et attendez un peu de temps,
laissez se réaliser cette imminence du salut social,
lenseignement gratuit et obligatoire, et
représentez-vous lincalculable somme de
développement intellectuel que contient ce seul mot :
tout le monde sait lire ? La multiplication des lecteurs,
cest la multiplication des pains. Le jour où le
Christ a créé ce symbole, il a entrevu
limprimerie. Voici un livre. Jen nourrirai
cinq mille âmes, cent mille âmes, un million
dâmes, toute lhumanité. Dans Christ faisant
éclore les pains, il y a Gutenberg faisant éclore les
livres. Un semeur annonce lautre. Quest-ce
que le genre humain depuis lorigine des siècles ?
Cest un liseur. Il a longtemps épelé, il épelle
encore : bientôt il lira. Lunivers sans le livre,
cest la science qui sébauche ;
lunivers avec le livre, cest lidéal
qui apparaît. Lidéal appliqué aux faits réels,
cest la civilisation. Or beaucoup
décrivants, peu de lisants, tel était le monde
jusquà ce jour. Ceci va changer.
Lenseignement obligatoire, cest pour la
lumière une recrue dâmes. Désormais tous les
progrès se feront dans lhumanité par le
grossissement de la région lettrée. Le diamètre du
bien correspond toujours à louverture des
intelligences. Tant vaut le cerveau, tant vaut le
cur. Le livre est loutil de cette
transformation. Une alimentation de lumière, voilà ce
quil faut à lhumanité. La lecture,
cest la nourriture. De là limportance de
lécole, partout adéquate à la civilisation. Le
genre humain va enfin ouvrir le livre tout grand.
Limmense bible humaine, composée de tous les
prophètes, de tous les poètes, de tous les philosophes,
va resplendir et flamboyer sous le foyer de cette énorme
lentille lumineuse, lenseignement obligatoire.
Lhumanité lisant, cest lhumanité
sachant. Quelle niaiserie donc que celle-ci : la poésie
sen va ! On pourrait crier, elle arrive ! Le règne
du livre commence. Lécole est sa pourvoyeuse. Qui
oserait nier ceci ? Le cercle des lecteurs
sélargissant, le cercles des livres lus
saccroîtra. Or, le besoin de lire étant une
traînée de poudre, une fois allumé, il ne
sarrêtera plus, et, ceci combiné avec la
simplification du travail matériel et
laugmentation du loisir de lhomme, le corps
moins fatigué laissant lintelligence plus libre,
de vastes appétits de pensée séveilleront dans
tous les cerveaux ; linsatiable soif de connaître
et de méditer deviendra de plus en plus la
préoccupation humaine ; les lieux bas seront désertés
pour les lieux hauts, ascension naturelle de toute
intelligence grandissante ; on quittera Flaubas
et on lira lOrestie ; là on goûtera au
grand, et, une fois quon y aura goûté, on ne
sen rassasiera plus ; on dévorera le beau, parce
que la délicatesse des esprits augmente en proportion de
leur force ; et un jour viendra où, le plein de la
civilisation se faisant, ces sommets presque déserts
pendant des siècles, et hantés seulement par
lélite, Lucrèce, Dante, Shakespeare, seront
couverts dâmes venant chercher leur nourriture sur
les cimes. La mystérieuse production
des génies. La production des âmes,
cest le secret de labîme. Linné,
quelle ombre ! Quest-ce que cette condensation
dinconnu qui se fait dans les ténèbres, et
doù jaillit brusquement cette lumière, (un
génie) ? Quelle est la règle de ces
avènements-là ? Lhomme plus quhomme,
doù vient-il ? La suprême intelligence, qui est
ici-bas le grand homme, quelle est la force qui
lévoque, lincorpore et la réduit à la
condition humaine ? Quelle est la part de la chair et du
sang dans ce prodige ? Pourquoi certaines étincelles
terrestres vont-elles chercher certaines molécules
célestes ? Où plongent ces étincelles, où vont-elles
? Comment sy prennent-elles ? Quel est ce don de
lhomme de mettre le feu à linconnu ? Cette
mine, linfini, cette extraction, un génie, quoi de
plus formidable ! Doù cela sort-il ? Comment cela
se peut-il ? Pourquoi, à un moment donné, celui-ci et
non celui-là ? O forgeron du gouffre, où es-tu ? Les
qualités les plus diverses, les plus complexes, les plus
opposées en apparence, entrent dans la composition des
âmes. Les contraires ne sexcluent pas ; loin de
là, ils se complètent. Tel prophète contient un
scoliaste ; tel mage est un philologue. Nulle loi
saisissable dans cette obscurité. Nul système possible.
Les adhérences et les cohésions croisent pêle-mêle
leurs courants. A chaque instant des énigmes. Qui
regarde trop longtemps dans cette horreur sacrée sent
limmensité lui monter à la tête ! Quest-ce
que la sonde vous rapporte, jetée dans ce mystère ? Que
voyez-vous ? Les conjectures tremblent, les doctrines
frissonnent, les hypothèses flottent. Tout homme a en
lui son Pathmos. Il est libre daller ou de ne point
aller sur cet effrayant promontoire de la pensée
doù lon aperçoit les ténèbres. Sil
ny va point, il reste dans la vie ordinaire, dans
la vertu ordinaire, dans la foi ordinaire ou dans le
doute ordinaire ; et cest bien. Pour le repos
intérieur, cest évidemment le mieux. Sil va
sur cette cime, il est pris. Les profondes vagues du
prodige lui ont apparu. Nul ne voit impunément cet
océan-là. Désormais, il sera le penseur dilaté,
agrandi, mais flottant ; cest-à-dire le songeur.
Il touchera par un point au poète, et par lautre
au prophète. Lillimité entre dans sa vie, dans sa
conscience, dans sa vertu, dans sa philosophie. Qui a bu
boira, qui a songé songera. Il sobstine à cet
abîme attirant, à ce sondage de linexploré, à
ce désintéressement de la terre et de la vie, à cette
entrée dans le défendu, à cet effort pour tâter
limpalpable, à ce regard sur linvisible, il
y vient, il y retourne, il sy accoude, il sy
penche, il y fait un pas, puis deux, et cest ainsi
quon pénètre dans limpénétrable, et
cest ainsi quon sen va dans les
élargissements sans bords de la méditation infinie. Invitation à la sobriété. " Il est réservé et
discret. Vous êtes tranquille avec lui ; il nabuse
de rien. Il a, par-dessus tout, une qualité bien rare,
il est sobre. " Quest ceci ? Une
recommandation pour un domestique ? Non. Cest un
éloge pour un écrivain. Une certaine école dite "
sérieuse ", a arboré de nos jours ce programme de
poésie : sobriété. Il semble que toute la question
soit de préserver la littérature des indigestions.
Autrefois on disait : fécondité et puissance ;
aujourdhui lon dit : tisane. Vous voici dans
le resplendissant jardin des muses où
sépanouissent en tumulte et en foule à toutes les
branches ces divines éclosions de lesprit, partout
limage idée, partout les fruits, les figures, les
pommes dor, les parfums, les couleurs, les rayons,
les strophes, les merveilles, ne touchez à rien, soyez
discret. Cest à ne rien cueillir là que se
reconnaît le poète. Soyez de la société de la
tempérance. Voulez-vous faire lIliade,
mettez-vous à la diète ! Tous les Homères ont leur
Zoïle. " Ce courtisan grossier du
profane vulgaire. " Il faut prendre les génies
tels quils sont, en bloc. Ils pêchent par où ils
excellent. Quoi donc ! Pas de critiques ?
Non. Pas de Blâme ? Non. Vous expliquez tout ? Oui. Le
génie est une entité comme la nature, et veut, comme
elle, être accepté purement et simplement. Une montagne
est à prendre ou à laisser. Il y a des gens qui font la
critique de lHimalaya caillou par caillou.
LEtna flamboie et bave, jette dehors sa lueur, sa
colère, sa lave, sa cendre. Les critiques pèsent cette
cendre pincée par pincée. Pendant ce temps-là le
génie continue son irruption. Tout en lui a sa raison
dêtre. Il est parce quil est. Son ombre est
lenvers de sa clarté. Sa fumée vient de sa
flamme. Son précipice est la condition de sa hauteur.
Nous prenons les choses comme elles sont, nous sommes de
bonnes compositions avec ce qui est excellent, nous
consentons aux chefs-duvre, nous ne nous
servons pas de celui-ci pour chercher noise à celui-là.
Nous sommes bizarre à ce point que nous nous contentons
que cela soit beau. Nous ne reprochons pas
laiguillon à qui nous donne le miel. Nous
renonçons à notre droit de critiquer les pieds du paon,
le cri du cygne, le plumage du rossignol, la chenille du
papillon, lépine de la rose, lodeur du lion,
la peau de léléphant, le bavardage de la cascade,
le pépin de lorange, limmobilité de la voie
lactée, lamertume de locéan, les taches du
soleil. Je conviens quil est doux à un homme de se
sentir supérieur et de dire : Homère est puéril ;
Dante est enfantin. Cest un joli sourire à avoir.
Ecraser un peu ces pauvres génies, pourquoi pas ? Etre
labbé Trublet et dire : Milton est un
écolier, cest agréable. Quil a de
lesprit celui qui trouve que Shakespeare na
pas desprit ! Tous ces grands hommes sont
pleins dextravagance, de mauvais goût et
denfantillage. Quel beau décret à rendre !
Ces façons-là chatouillent voluptueusement ceux qui les
ont ; et, en effet, quand on dit : ce géant est petit,
on peut se figurer quon est grand. Chacun a sa
manière. Quant à moi, qui parle ici, jadmire
tout, comme une brute. Cest pourquoi jai
écrit ce livre. Admirer. Etre enthousiaste. Il ma
paru que dans notre siècle cet exemple de bêtiser
était bon à donner. Nespérez donc aucune
critique. Jadmire Eschyle, jadmire Juvénal,
jadmire Dante, en masse, en bloc, tout. Je ne
chicane point ces grands bienfaiteurs-là. Ce que vous
qualifiez défaut, je le qualifie accent. Je reçois et
je remercie. Je nhérite pas des merveilles de
lesprit humain sous bénéfice dinventaire.
Un chef-duvre est de lhospitalité, je
trouve beau le visage de mon hôte. Jadmire
Shakespeare. Falstaff mest proposé, je
laccepte. Jadmire le cri insensé : un rat !
Jadmire les calembours de Hamlet, jadmire les
carnages de Macbeth, jadmire les sorcières, "
ce ridicule spectacle ", jadmire
lil arraché de Glocester. Je nai pas
plus desprit que cela
Lécole est le foyer
du pédantisme. Quest-ce que le vulgaire ?
Lécole dit : cest le peuple. Et nous, nous
disons : cest lécole. Mais dabord
définissons cette expression, lécole. Quand nous
disons lécole, que faut-il sous-entendre ?
Indiquons-le. Lécole, cest la résultante
des pédantismes ; lécole, cest
lexcroissance littéraire du budget ;
lécole, cest le mandarinat intellectuel
dominant dans les divers enseignements autorisés et
officiels, soit de la presse, soit de létat ;
lécole, cest lorthodoxie classique et
scolastique à enceinte continue, lantiquité
homérique et virgilienne exploitée par des lettrés
fonctionnaires et patentés, une espèce de Chine
soit-disant Grèce ; lécole, cest toute la
science des pédagogues, toute la philosophie des
sophistes, toute la critique des magisters, toute la
férule des ignorantins, toute la religion des bigots,
toute la pudeur des prudes, toute la métaphysique des
ralliés, toute la vieillesse des petits jeunes gens qui
ont subi lopération, toute la flatterie des
courtisans, toute la diatribe des thuriféraires, toute
lindépendance des domestiques, toute la certitude
des vues basses et des âmes basses. Lécole hait
Shakespeare. Elle le prend en flagrant délit de
fréquentation populaire, allant et venant dans les
carrefours, " trivial ", disant à tous le mot
de tous, parlant la langue publique, accepté de ceux
quil accepte, applaudi par les mains noires de
goudron, acclamé par tous les rauques enrouements qui
sortent du travail et de la fatigue. Le drame de
Shakespeare est peuple ; lécole sindigne et
dit : vulgaire. Il y a de la démagogie dans
cette poésie en liberté ; lauteur de Hamlet
" sacrifie à la canaille ". Le poète est le soutien des
pauvres. Soit. Le poète " sacrifie
à la canaille ". Si quelque chose est grand,
cest cela. Il y a là au premier plan, partout, en
plein soleil, dans la fanfare, les hommes puissants
suivis des hommes dorés. Le poète ne les voit pas, ou,
sil les voit, il les dédaigne. Il lève les yeux
et regarde [les étoiles] ; puis il baisse les
yeux et regarde le peuple. Elle est tout au fond de
lombre, cette foule fatale, cette vaste et lugubre
souffrance amoncelée, cette vénérable populace des
déguenillés et des ignorants. Chaos dâmes. Cette
multitude de têtes ondule obscurément comme les vagues
dune mer nocturne. De temps en temps passent sur
cette surface, comme les rafales sur leau, des
catastrophes, une guerre, une peste, une favorite, une
famine. Cela fait un frémissement qui dure peu, le fond
de la douleur étant immobile comme le fond de
locéan. Le désespoir dépose on ne sait quel
plomb horrible. Cest donc la nuit. Cest, sous
de funèbres épaisseurs derrière lesquelles tout est
indistinct, la sombre mer des pauvres. Ces accablés se
taisent ; ils ne savent rien, ils ne peuvent rien, ils ne
demandent rien, ils ne pensent rien ; ils subissent. Ils
ont faim et froid. On voit leur chair indécente par les
trous des haillons. Toute cette ombre vivante et mourante
remue, ces larves agonisent, la mère manque de lait, le
père manque de travail, les cerveaux manquent de
lumière. Le groupe des petits est pâle ; tout cela
expire et rampe, nayant pas même la force
daimer. Et le poète écoute, et il entend ; et il
regarde, et il voit ; et il se penche de plus en plus, et
il pleure ; et tout à coup, grandissant dun
grandissement étrange, puisant dans toutes ces
ténèbres sa propre transfiguration, il se redresse
terrible et tendre au-dessus de tous les misérables, de
ceux den haut comme ceux den bas, avec des
yeux éclatants. Et il demande compte à grands cris. Il
ressemble à un grand vase plein dhumanité que la
main qui est dans la nuée secouerait, et doù
tomberaient sur la terre de larges gouttes, brûlure pour
les oppresseurs, rosée pour les opprimés. Ah ! Vous
trouvez cela mauvais, vous autres. Eh bien, nous le
trouvons bon, nous. Nous trouvons juste que
quelquun parle, quand tous souffrent. Les
ignorances qui jouissent et les ignorances qui subissent
ont un égal besoin denseignement. Sentretuer
à fait son temps. Cest à promulguer ces vérités
que le poète est bon. Pour cela, il faut quil soit
peuple ; pour cela il faut quil soit populace.
Hardi donc à la promiscuité triviale, à la métaphore
populaire, à la grande vie en commun avec ces exilés de
la joie quon nomme les pauvres ! Il est nécessaire
que le souffle du peuple traverse ces toutes-puissantes
âmes. Le peuple a quelque chose à leur dire. Il est bon
quon sente dans Euripide les marchandes
dherbes dAthènes et dans Shakespeare les
matelots de Londres. La littérature est la
nourriture primordiale de la civilisation. Travailler au peuple, ceci est
la grande urgence. Lâme humaine, chose importante
à dire dans la minute où nous sommes, a plus besoin
encore didéal que de réel. Cest par le
réel quon vit ; cest par lidéal
quon existe. Exister, cest comprendre.
Exister, cest sourire du présent, cest
regarder lavenir par-dessus la muraille. Exister,
cest avoir la justice, la vérité, la raison, le
dévouement, la probité, la sincérité, le bon sens, le
droit et le devoir chevillés au cur. Exister,
cest savoir ce quon vaut, ce quon peut,
ce quon doit. Existence, cest conscience.
Caton ne se levait pas devant Ptolémée [tyran ?].
Caton existait. La littérature secrète de la
civilisation, la poésie secrète de lidéal.
Cest pourquoi la littérature est un besoin des
sociétés. Cest pourquoi la poésie est une
avidité de lâme. Cest pourquoi les poètes
sont les premiers [instituteurs] du peuple.
Cest pourquoi il faut, en France, traduire
Shakespeare. Cest pourquoi il faut, en Angleterre,
traduire Molière. Cest pourquoi il faut les
commenter. Cest pourquoi il faut avoir un vaste
domaine public littéraire. Cest pourquoi il faut
traduire, commenter, publier, imprimer, réimprimer,
clicher, stéréotyper, distribuer, crier, expliquer,
réciter, répandre, donner à tous, donner à bon
marché, donner au prix de revient, donner pour rien,
tous les poètes, tous les philosophes, tous les
penseurs, tous les producteurs de grandes âmes. Ce
redoutable et consolant Ezéchiel a toutes sortes de
passages singuliers, dun sens profond : Une
main fut envoyée vers moi. Elle tenait un rouleau, qui
était un livre. La voix me dit : mange ce rouleau.
Jouvris les lèvres et je mangeai le livre. Il fut
doux dans ma bouche comme du miel. Manger le livre,
cest, dans une image étrange et frappante, toute
la formule de la perfectibilité, qui, en haut, est
science, et, en bas, enseignement. Nous venons de le dire
: la littérature secrète de la civilisation.
En doutez-vous ? Ouvrez la première statistique venue. Il ny a pas de peuples
heureux sans liberté. Lidée démocratique subit
en ce moment lépreuve redoutable de la surcharge.
On essaye de lui faire porter le despotisme. Le peuple
na que faire de la liberté ; cétait le mot
dordre dune certaine école innocente et dupe
dont le chef est mort il y a quelques années. Ce pauvre
honnête rêveur croyait de bonne foi quon peut
rester dans le progrès en sortant de la liberté. Nous
lavons entendu émettre, probablement sans le
vouloir, cet aphorisme : la liberté est bonne pour les
riches. Ces maximes-là ont linconvénient de ne
pas nuire à létablissement des empires. Non, non,
non, rien hors de la liberté ! La servitude, cest
lâme aveuglée. Se figure-t-on un aveugle de bonne
volonté ? Cette chose terrible existe. Il y a des
esclaves acceptant. Un sourire dans une chaîne, quoi de
plus hideux ! Qui nest pas libre nest pas
homme ; qui nest pas libre ne voit pas ; ne sait
pas, ne discerne pas, ne grandit pas, ne comprend pas, ne
veut pas, ne croit pas, naime pas, na pas de
femme, na pas denfants, a une femelle et des
petits, nest pas. La liberté est une prunelle. La
liberté est lorgane visuel du progrès. Parce que
la liberté a des inconvénients et même des périls,
vouloir faire de la civilisation sans elle équivaut à
faire de la culture sans soleil ; cest là aussi un
astre critiquable. Aussi, écartons tout ce qui ressemble
au couvent, à la caserne, à lencellulement, à
lalignement. Recommencer la vieille servitude est
inepte. La chose, refaite à neuf, pourrait bien durer.
Quelques théoriciens, par ailleurs droits et sincères,
se signalent à force de craindre la dispersion des
activités et des énergies et ce quils nomment
" lanarchie " et en viennent à une
acceptation presque chinoise de la concentration sociale
absolue. Ils font de leur résignation une doctrine. Que
lhomme boive et mange, tout est là. Un bonheur
bête est la solution. Nous rêvons pour les nations
autre chose quune félicité uniquement composée
dobéissance. Que ces philosophes involontaires
dun despotisme possible y songent, endoctriner les
masses contre liberté, entasser dans les intelligences
lappétit et le fatalisme, une situation étant
donnée, le saturer de matérialisme, et sexposer
à la construction qui en sortirait, ce serait comprendre
le progrès à la façon de ce brave homme qui acclamait
un nouveau gibet, et qui sécriait : A la bonne
heure ! La satisfaction des besoins
élémentaires nest suffisante. Etre un estomac repu, un boyau
satisfait, un ventre heureux, cest quelque chose
sans doute, car cest la bête. Pourtant on peut
mettre son ambition plus haut. Certes, un bon salaire,
cest bon. Avoir cette terre ferme sous son pied, de
forts gages, est une chose qui plaît. Le sage aime à ne
manquer de rien. Assurer sa situation est dun homme
intelligent. Les gros émoluments font les teints frais
et les bonnes santés, on vit mieux dans les douces
sinécures bien appointées, être bien en cour, cela
assoit une famille et fait une fortune ; quant à moi, je
préfère à toutes ces solidités le vieux vaisseau
faisant eau. Il y a quelque chose au-delà de
sassouvir. Le but humain nest pas le but
animal. Un rehaussement moral est nécessaire.
Lhomme, à cette heure, tend à tomber dans
lintestin ; il faut replacer lhomme dans le
cur, il faut replacer lhomme dans le cerveau.
Le cerveau, voilà le souverain quil faut
restaurer. La question sociale veut, aujourdhui
plus que jamais, être tournée du côté de la dignité
humaine. Montrer à lhomme le but humain,
améliorer lintelligence dabord,
lanimal ensuite, dédaigner la chair, tant
quon méprisera la pensée, et donner sur sa propre
chair lexemple, tel est le devoir actuel,
immédiat, urgent, des écrivains. Cest ce que, de
tout temps, ont fait les génies. Pénétrer la lumière
de civilisation ; vous demandez à quoi les poètes sont
utiles : à cela, tout simplement. La littérature
nappartient pas aux lettrés. Jusquà ce jour il y a eu
une littérature de lettrés. En France surtout, la
littérature tendait à faire caste. Etre poète, cela
revenait un peu à être mandarin. Tous les mots
navaient pas le droit à la langue. Le dictionnaire
accordait ou naccordait pas lenregistrement.
Le dictionnaire avait sa volonté à lui. Figurez-vous la
botanique déclarant à un végétal quil
nexiste pas, et la nature offrant timidement à
lentomologie qui le refuse comme incorrect.
Figurez-vous lastronomie chicanant les astres. Nous
nous rappelons avoir entendu dire en pleine Académie
quon avait parlé français en France quau
dix-septième siècle, et cela pendant douze années ;
nous ne savons plus lesquelles. Sortons, il en est temps,
de cet ordre didées. La démocratie lexige.
Sortons du collège, du conclave, du compartiment, du
petit goût, du petit art, de la petite chapelle. La
poésie na pas de coterie. Luttons contre cette
tendance. Insistons sur ces vérités qui sont des
urgences. Les chefs-duvre recommandés par le
manuel au baccalauréat, les compliments en vers ou en
prose, les tragédies plafonnant au-dessus de la tête
dun roi quelconque, linspiration en habit de
cérémonie, les perruques-soleils faisant loi en
poésie, les Arts poétiques qui oublient La
Fontaine et pour qui Molière est un peut-être,
les langues bégueules, la pensée entre quatre murs,
tout cela, quoique lenseignement officiel et public
en soit saturé et rempli, tout cela est du passé. Telle
époque, dite grand siècle, et, à coup sûr, beau
siècle, nest autre chose au fond quun
monologue littéraire. Comprend-on cette chose étrange,
une littérature qui est un aparté ! Il semble
quon lise sur le fronton dun certain art : on
nentre pas. Quant à nous, nous ne nous
figurons la poésie que les portes toutes grandes
ouvertes. Lheure est venue darborer le Tout
pour tous. Ce quil faut à la civilisation,
grande fille désormais, cest une littérature de
peuple. Le peuple, cest-à-dire lhomme. Enseigner le peuple. Le progrès de lhomme par
lavancement des esprits ; point de salut hors de
là. Enseignez ! Apprenez ! Toutes les révolutions de
lavenir sont incluses, amorties, dans ce mot :
Instruction Gratuite et Obligatoire. Mangez le livre.
Cest par lexplication des uvres du
premier ordre que ce large enseignement intellectuel doit
se couronner. En haut les génies. Partout où il y a
agglomération dhommes, il doit y avoir, dans un
lieu spécial, un explicateur public des grands penseurs.
Qui dit grand penseur dit penseur bienfaisant. La
présence perpétuelle du beau dans leurs uvres
maintient les poètes au sommet de lenseignement.
Nul ne peut savoir la quantité de lumière qui se
dégagera de la mise en communication du peuple avec les
génies. Cette combinaison du cur du peuple avec le
cur du poète sera la pile de la civilisation. Ce
magnifique enseignement, le peuple le comprendra-t-il ?
Certes. Nous ne connaissons rien de plus haut pour le
peuple. Cest une grande âme. Etes-vous jamais
allé un jour de fête à un spectacle gratis ? Que
dites-vous de cet auditoire ? En connaissez-vous un qui
soit plus spontané et plus intelligent ?
Connaissez-vous, même, dans la forêt une vibration plus
profonde ? La cour de Versailles admire comme un
régiment fait de lexercice ; le peuple, lui, se
rue dans le beau éperdument. Il sentasse, se
presse, samalgame, se combine, se pétrit, dans le
théâtre ; pâte vivante que le poète va modeler. La
salle est comble, la vaste multitude regarde, écoute,
aime, toutes les consciences émus jettent dehors leur
feu intérieur, tous les yeux éclairent, la grosse bête
à mille têtes est là, elle caresse le beau, elle lui
sourit, elle est finement littéraire ; rien
négale les délicatesses de ce monstre. La cohue
tremble, rugit, palpite ; ses pudeurs sont inouïes ; la
foule est une vierge. Aucune pruderie pourtant, cette
bête nest pas bête. Pas une sympathie ne lui
manque ; elle a en elle tout le clavier, depuis la
passion jusquà lironie, depuis le sarcasme
jusquau sanglot. Les multitudes, et cest là
leur beauté, sont profondément pénétrables à
lidéal. Lapproche du grand art leur plaît,
elles en frissonnent. Pas un détail ne leur échappe. Et
là même où lhomme du peuple nest pas en
foule, il est encore bon auditeur des grandes choses. Il
a la curiosité saine. Lignorance est un appétit.
Il a, du côté de la poésie, des ouvertures secrètes
dont il ne se doute pas lui-même. Plus le flambeau est
divin, plus il est fait pour cette âme [humble].
Nous voudrions voir dans les villages une chaire
expliquant Homère aux paysans. Que les auteurs, issus du
peuple, retournent au peuple. Trop de matière est le mal de
cette époque. De là un certain appesantissement. Il
sagit de remettre de lidéal dans lâme
humaine. Où prendrez-vous de lidéal ? Où il y en
a. Les poètes, les philosophes, les penseurs sont les
urnes. Lidéal est dans Eschyle, dans Isaïe, dans
Juvénal, dans Alighieri, dans Shakespeare. Jetez
Eschyle, jetez Isaïe, jetez Juvénal, jetez Dante, jetez
Shakespeare dans la profonde âme du genre humain. Versez
tous les esprits depuis Esope jusquà Molière,
toutes les intelligences depuis Platon jusquà
Newton, toutes les encyclopédies depuis Aristote
jusquà Voltaire. De la sorte, en guérissant la
maladie momentanée, vous établirez à jamais la santé
de lesprit humain. Vous guérirez la bourgeoisie,
vous fonderez le peuple. Quel but ! Faire le peuple ! A
qui sont les génies, si ce nest à toi, peuple ?
Ils tappartiennent, ils sont tes fils et tes pères
; tu les engendres et ils tenseignent. Ils font à
ton chaos des percements de lumières. Les génies
sortent de toi, foule mystérieuse. Donc quils
retournent à toi
Plaidoyer pour un art utile. Ah ! Esprits ! Soyez utiles !
Servez à quelque chose ! Ne faites pas les dégoûtés
quand il sagit dêtre efficaces et bons.
Lart pour lart peut être beau, mais
lart pour le progrès est plus beau encore. Rêver
la rêverie est bien, mais rêver lutopie est
mieux. Ah ! Il vous faut du songe ? Eh bien, songez
lhomme meilleur. Vous voulez du rêve ? En voici :
lidéal. Le prophète cherche la solitude, mais non
lisolement. Il débrouille et développe les fils
de lhumanité noués et roulés en écheveau dans
son âme ; il ne les casse pas. Il va dans le désert
pensé, à qui ? Aux multitudes. Ce nest pas aux
forêts quil parle mais aux villes. Ce nest
pas lherbe quil regarde plier au vent,
cest lhomme ; ce nest pas contre les
lions quil rugit, cest contre les tyrans.
Malheur à vous, pharaons ! Cest là le cri du
grand solitaire. Puis il pleure. Sur quoi ? Sur cette
éternelle captivité de Babylone. Il veille, le penseur
bon et sombre ; il épie, il guette, il écoute, il
regarde, oreille dans le silence, il dans la nuit,
griffe à demi allongée vers les méchants. Parlez-lui
donc de lart pour lart, à ce cénobite de
lidéal. Il a son but et il y va, et son but,
cest ceci : le mieux. Il sy dévoue. Il ne
sappartient pas, il appartient à son apostolat. Le
génie nest pas fait pour le génie, il est fait
pour lhomme. Au point où la question sociale est
arrivée, tout doit être action commune. Les forces
isolées sannulent, lidéal et le réel sont
solidaires. Lart doit aider la science. Ces deux
roues du progrès doivent tourner ensemble. Quelques purs
amants de lart, émus dune préoccupation qui
du reste a sa dignité et sa noblesse, écartent cette
formule, lart pour le progrès, le Beau
Utile, craignant que lutile ne déforme le beau.
Ils tremblent de voir les bras de la muse se terminer en
mains de servante. Selon eux, lidéal peut gauchir
dans trop de contact avec la réalité. Ils sont inquiets
pour le sublime sil descend jusquà
lhumanité. Ah ! Ils se trompent. Lutile,
loin de circonscrire le sublime, le grandit.
Lapplication du sublime aux choses humaines
produits des chefs-duvre inattendus. Quoi !
Lart décroîtrait pour sêtre élargi ! Non.
Un service de plus, cest une beauté de plus. Mais
on se récrie. Entreprendre la guérison des plaies
sociales, amender les codes, dénoncer la loi au droit,
contrôler les registres dinscription de la police,
rétrécir les dispensaires, sonder le salaire et le
chômage, goûter le pain noir du pauvre, chercher du
travail à louvrière, confronter aux oisifs du
lorgnon les paresseux du haillon, jeter bas la cloison de
lignorance, faire ouvrir des écoles, montrer à
lire aux petits enfants, attaquer la honte,
linfamie, la faute, le crime, le vice, prêcher la
multiplication des abécédaires, améliorer la nutrition
des intelligences et des curs, donner à boire et
à manger, réclamer des souliers pour les pieds nus, ce
nest pas laffaire de lart. Oui,
lart cest lazur, mais je le répète,
un service de plus, cest une beauté de plus. Dans
tous les cas, où est la diminution ? Entrer en
collaboration avec le laboureur, le vigneron et le
maraîcher, cela nôte pas au ciel une étoile. Ah
! Limmensité ne méprise pas lutilité, et
quy perd-elle ? Laurore est-elle moins
magnifique, a-t-elle moins de pourpre et moins
démeraude, subit-elle une décroissance
quelconque, parce que, prévoyant la soif dune
mouche, elle secrète soigneusement dans la fleur la
goutte de rosée dont à besoin labeille ? Nous ne sommes pas arrivés
au bout du progrès humain. Nous ne sommes pas au but. La
concorde condensée en félicité, la civilisation
résumée en harmonie, cela est loin encore. Il reste
autour de nous une quantité suffisante desclavage,
de sophisme, de guerre est de mort pour que lesprit
de la civilisation ne se dessaisisse daucune de ses
forces. Tout le droit divin nest pas dissipé. La
civilisation nen a pas fini avec les octroyeurs de
constitutions, avec les propriétaires des peuples, et
avec les hallucinés légitimes et héréditaires, qui
saffirment majestés par la grâce de Dieu, et se
croient sur le genre humain droit de manumission. Il
importe de faire un peu obstacle, de montrer au passé de
la mauvaise volonté, et dapporter à ces hommes,
à ces dogmes, à ces chimères qui sobstinent,
quelque empêchement. Il y a des Polognes égorgées à
lhorizon. Tout mon souci, disait un poète
contemporain mort récemment, Musset, cest la
fumée de mon cigare. Moi aussi, jai pour souci une
fumée, la fumée des villes qui brûlent là-bas. Les poètes ne sont pas bons
à rien. Il y a eu, ces dernières
années, un instant où limpassibilité était
recommandée aux poètes comme condition de divinité.
Etre indifférent, cela sappelait être olympien.
Où avait-on vu cela ? Lisez Homère. Les olympiens ne
sont que passion. Ils combattent sans cesse. Lun a
un arc, lautre une lance, lautre une épée,
lautre une massue, lautre la foudre. Il y en
a un qui force les léopards à le traîner. Un autre, la
sagesse, a coupé la tête de la nuit hérissée de
serpents et la clouée sur son bouclier. Tel est le
calme des olympiens. Leurs colères font rouler des
tonnerres dun bout à lautre de lIliade
et de lOdyssée. Lart sert le progrès. La révolution, toute la
révolution, voilà la source de la littérature du
dix-neuvième siècle. La révolution a forgé le
clairon, le dix-neuvième siècle le sonne. Les
écrivains et les poètes du dix-neuvième siècle ont
cette admirable fortune de sortir dune genèse,
darriver après une fin du monde,
daccompagner une réapparition de lumière,
dêtre les organes dun recommencement. Ceci
leur impose des devoirs inconnus à leurs devanciers, des
devoirs de réformateurs intentionnels et de
civilisateurs directs. Ils ne continuent rien ; ils
refont tout. A temps nouveaux, devoirs nouveaux. La
fonction des penseurs aujourdhui est complexe :
penser ne suffit plus, il faut aimer ; penser et aimer ne
suffit plus, il faut agir ; penser, aimer et agir ne
suffit plus, il faut souffrir. Posez la plume, et allez
où vous entendez la mitraille. Voici une barricade ;
soyez-en. Voici lexil ; acceptez. Voici
léchafaud ; soit. Tels sont les besoins actuels du
progrès. Les serviteurs des grandes choses urgentes ne
seront jamais assez grands. Rouler des idées, amonceler
des évidences, étager des principes, voilà le
remuement formidable. Mettre le droit sur la vérité ;
escalader cela ensuite, et détrôner les usurpations au
milieu des tonnerres ; voilà luvre.
Lavenir presse. Demain ne peut pas attendre.
Lhumanité na pas une minute à perdre. Vite,
vite, dépêchons, les misérables ont les pieds sur le
fer rouge. On a faim, on a soif, on souffre. Ah !
maigreur terrible du pauvre corps humain ! Le parasitisme
rit, le lierre verdit et pousse, le gui est florissant,
le ver solitaire est heureux. Détruire ce qui dévore,
là est le salut. Il y a trop dindigence, trop de
dénuement, trop dimpudeur, trop de nudité, trop
de lupanars, trop de bagnes, trop de haillons, trop de
défaillances, trop de crimes, trop dobscurité,
pas assez décoles, trop de petits innocents en
croissance pour le mal ! Le grabat des pauvres filles se
couvre tout à coup de soie et de dentelles, et
cest là la pire misère ; à côté du malheur il
y a le vice, lun poussant lautre. Une telle
société veut être secourue. Cherchons le mieux. La
civilisation veut marcher ; essayons les théories.
Essayer nest pas adopter. Mais avant tout et
surtout, prodiguons la lumière. Tout assainissement
commence par une large ouverture de fenêtres. Ouvrons
les intelligences toutes grandes. Aérons les âmes.
Vite, vite, ô penseurs. Faites respirer le genre humain.
Versez lespérance, versez lidéal, faites le
bien. Que rien ne soit perdu. Que pas une force ne
sisole. Tous à la manuvre ! La vaste urgence
est là. Plus dart fainéant. La poésie ouvrière
de civilisation, quoi de plus admirable ! Le rêveur doit
être un pionnier ; la strophe doit vouloir. Le beau doit
se mettre au service de lhonnête. Je suis le valet
de ma conscience ; elle me sonne, jarrive.
Stimuler, presser, gronder, réveiller, suggérer,
inspirer, cest cette fonction, remplie de toutes
parts par les écrivains, qui imprime à la littérature
de ce siècle un si haut caractère de puissance et
doriginalité. Rester fidèle à toutes les lois de
lart en les combinant avec la loi du progrès, tel
est le problème ! Victor Hugo
(1802-1885) Texte et
sous-titres établis par Jean-Michel Potiron, |