Mallarmé, poète
" Tout,
au monde, existe pour aboutir à un livre. " |
Lautoportrait. Né à Paris, le 18 mars 1842, dans la rue appelée aujourdhui passage Laferrière. Mes familles paternelle et maternelle présentaient, depuis la Révolution, une suite ininterrompue de fonctionnaires dans lAdministration de lEnregistrement ; et bien quils y eussent occupé presque toujours de hauts emplois, jai esquivé cette carrière à laquelle on me destina dès les langes. Je retrouve trace du goût de tenir une plume, pour autre chose quenregistrer des actes, chez plusieurs de mes ascendants : lun, avant la création de lEnregistrement sans doute, fut syndic des Libraires sous Louis XVI / /. Un autre écrivait des vers badins dans les Almanachs des Muses et les Etrennes aux Dames. Jai connu enfant, dans le vieil intérieur de bourgeoisie parisienne familial, M. Magnien, un arrière-petit-cousin, qui avait publié un volume romantique / / appelé Ange ou Démon. Je disais famille parisienne, tout à lheure, parce quon a toujours habité Paris ; mais les origines sont bourguignonnes, lorraines aussi et même hollandaises. Jai perdu tout enfant, à sept ans, ma mère, adoré dune grand-mère qui méleva dabord ; puis jai traversé bien des pensions et lycées, dâme lamartinienne avec un secret désir de remplacer, un jour, Béranger [poète, 1780-1857] parce que je lavais rencontré dans une maison amie. Il paraît que cétait trop compliqué pour être mis à exécution, mais jai longtemps essayé dans cent petits cahiers de vers qui mont toujours été confisqués, si jai bonne mémoire. Il ny avait pas, vous le savez, pour un poète à vivre de son art même en labaissant de plusieurs crans, quand je suis rentré dans la vie ; et je ne lai jamais regretté. Ayant appris langlais simplement pour mieux lire Poe, je suis parti à vingt ans en Angleterre, afin de fuir, principalement ; mais aussi pour parler la langue, et lenseigner dans un coin, tranquille et sans autre gagne-pain obligé : je métais marié et cela pressait. Aujourdhui, voilà vingt ans et malgré la perte de tant dheures, je crois, avec tristesse, que jai bien fait. Cest que, à part les morceaux de prose et les vers de ma jeunesse et la suite, qui y faisait écho, publiée un peu partout, chaque fois que paraissaient les premiers numéros dune Revue Littéraire, jai toujours rêvé et tenté autre chose, avec une patience dalchimiste, prêt à y sacrifier toute vanité et toute satisfaction, comme on brûlait jadis son mobilier et les poutres de son toit pour alimenter le fourneau du Grand uvre. Quoi ? Cest difficile à dire : un livre, tout bonnement, en maints tomes, un livre qui soit un livre, architectural et prémédité, et non un recueil des inspirations de hasard, fussent-elles merveilleuses Jirai plus loin, je dirai : le Livre, persuadé quau fond il ny en a quun, tenté à son insu par quiconque a écrit, même les Génies. Lexplication orphique de la Terre, qui est le seul devoir du poète et le jeu littéraire par excellence / / Voilà laveu de mon vice, mis à nu, cher ami, que mille fois jai rejeté, lesprit meurtri ou las, mais cela me possède et je réussirai peut-être ; non pas à faire cet ouvrage dans son ensemble (il faudrait être je ne sais qui pour cela !) mais à en montrer un fragment dexécuté, à en faire scintiller par une place lauthenticité glorieuse, en indiquant le reste tout entier auquel ne suffit pas une vie. Prouver par les portions faites que ce livre existe, et que jai connu ce que je naurai plus quà accomplir. Rien de si simple alors que je naie pas eu hâte de recueillir les mille bribes connues, qui mont, de temps à autre, attiré la bienveillance de charmants et excellents esprits ! Tout cela navait dautre valeur momentanée pour moi que de mentretenir la main : et quelque réussi que puisse être quelquefois un des morceaux ; à eux tous cest bien juste sils composent un album, mais pas un livre / /. Ces vers, ces poèmes en prose, outre les revues Littéraires, on peut les trouver, ou pas, dans les Publications de Luxe, épuisées Jai dû faire, dans des moments de gêne ou pour acheter de ruineux canots, des besognes propres et voilà tout, dont il sied de ne pas parler : mais à part cela, les concessions aux nécessités comme aux plaisirs nont pas été fréquentes / /. Au fond je considère lépoque contemporaine comme un interrègne pour le poète, qui na point à sy mêler : elle est trop en désuétude et en effervescence préparatoire, pour quil ait autre chose à faire quà travailler avec mystère en vue de plus tard ou de jamais et de temps en temps à envoyer aux vivants sa carte de visite, stances ou sonnet, pour nêtre point lapidé deux, sils le soupçonnaient de savoir quils nont pas lieu. La solitude accompagne nécessairement cette espèce dattitude ; et, à part mon chemin de la maison (cest 89, maintenant, rue de Rome) aux divers endroits où jai dû la dîme de mes minutes, lycées Condorcet, Janson de Sailly enfin Collège Rollin, je vague peu, préférant à tout, dans un appartement défendu par la famille, le séjour parmi quelques meubles anciens et chers, et la feuille de papier souvent blanche. Mes grandes amitiés ont été celles de Villiers de lIsle-Adam, de Mendès et jai, dix ans, vu tous les jours mon cher Manet, dont labsence aujourdhui me paraît invraisemblable ! / / Voilà toute ma vie dénuée danecdotes, à lenvers de ce quont depuis si longtemps ressassé les grands journaux, où jai toujours passé pour très-étrange : je scrute et ne vois rien dautre, les ennuis quotidiens, les joies, les deuils dintérieur exceptés. Quelques apparitions partout où lon monte un ballet, où lon joue de lorgue, mes deux passions dart presque contradictoires, mais dont le sens éclatera et cest tout. Joubliais mes fugues, aussitôt que pris de trop de fatigue desprit, sur le bord de la Seine et de la forêt de Fontainebleau, en un lieu le même depuis des années : là je mapparais tout différent, épris de la seule navigation fluviale. Jhonore la rivière, qui laisse sengouffrer dans son eau des journées entières sans quon ait limpression de les avoir perdues, ni une ombre de remords. Simple promeneur en yoles dacajou, mais voilier avec furie, très-fier de sa flottille / / Au revoir, cher Verlaine. Votre main Lettre à Paul Verlaine, Paris, le 16 novembre 1885.
Les principes. Définition de la poésie. Cest un coup de poing, dont on a la vue, un instant, éblouie que votre injonction brusque : " Définissez la poésie. " Je balbutie meurtri : la poésie est lexpression, par le langage humain ramené à son rythme essentiel, du sens mystérieux des aspects de lexistence : elle doue ainsi dauthenticité notre séjour et constitue la seule tâche spirituelle. Lettre à Léo dOrfer, juin 1884. Lart ne doit pas procéder de but en blanc mais par allusions. Je crois que, quant au fond, les jeunes sont plus près de lidéal poétique que les Parnassiens [Leconte de Lisle, Théophile Gautier, Heredia, Ménard, Coppée, etc.] qui traitent encore leurs sujets à la façon des vieux philosophes et des vieux rhéteurs, en présentant les objets directement. Je pense quil faut, au contraire, quil ny ait quallusion. La contemplation des objets, limage senvolant des rêveries suscitées par eux, sont le chant : les Parnassiens, eux, prennent la chose entièrement et la montrent ; par là ils manquent de mystère ; ils retirent aux esprits cette joie délicieuse de croire quils créent. Nommer un objet, cest supprimer les trois quarts de la jouissance du poème qui est faite du bonheur de deviner peu à peu ; le suggérer, voilà le rêve. Cest le parfait usage de ce mystère qui constitue le symbole : évoquer petit à petit un objet pour montrer un état dâme, ou, inversement, choisir un objet et en dégager un état dâme, par une série de déchiffrements. [Lobscurité !] Cest, en effet, également dangereux, soit quelle vienne [lobscurité] de linsuffisance du lecteur, ou de celle du poète Mais cest tricher que déluder ce travail. Que si un être dune intelligence moyenne, et dune préparation littéraire insuffisante, ouvre par hasard un livre ainsi fait et prétend en jouir, il y a malentendu, il faut remettre les choses à leur place. Il doit y avoir toujours énigme en poésie, et cest le but de la littérature, il ny en a pas dautres, dévoquer les objets. Jabomine les écoles, et tout ce qui y ressemble ; je répugne à tout ce qui est professoral appliqué à la littérature qui, elle, au contraire, est tout à fait individuelle. Pour moi, le cas dun poète, en cette société qui ne lui permet pas de vivre, cest le cas dun homme qui sisole pour sculpter son propre tombeau. Ce qui ma donné lattitude de chef décole, cest, dabord, que je me suis toujours intéressé aux idées des jeunes gens ; cest ensuite, sans doute, ma sincérité à reconnaître ce quil y avait de nouveau dans lapport des derniers venus. Car moi, au fond, je suis un solitaire, je crois que la poésie est faite pour le faste et les pompes suprêmes dune société constituée où aurait sa place la gloire dont les gens semblent avoir perdu la notion. Lattitude du poète dans une époque comme celle-ci, où il est en grève devant la société, est de mettre de côté tous les moyens viciés qui peuvent soffrir à lui. Tout ce quon peut lui proposer est inférieur à sa conception et à son travail secret. Lenfantillage de la littérature jusquici a été de croire, par exemple, que choisir un certain nombre de pierres précieuses et en mettre les noms sur le papier, même très bien, cétait faire des pierres précieuses. Eh bien, non ! La poésie consistant à créer, il faut prendre dans lâme humaine des états, des lueurs dune pureté si absolue que, bien chantés et bien mis en lumière, cela constitue en effet les joyaux de lhomme : là, il y a symbole, il y a création, et le mot poésie a ici son sens : cest, en somme, la seule création humaine possible. Et si, véritablement, les pierres précieuses dont on se pare ne manifestent pas un état dâme, cest indûment quon sen pare La femme, par exemple, cette éternelle voleuse [Le naturalisme ] Il me paraît quil faut entendre par là la littérature dEmile Zola, et que le mot mourra en effet, quand Zola aura achevé son uvre. Jai une grande admiration pour Emile Zola. Il a fait moins, à vrai dire, de véritable littérature que de lart évocatoire, en se servant, le moins quil est possible, des éléments littéraires ; il a pris les mots, cest vrai, mais cest tout ; le reste provient de sa merveilleuse organisation et se répercute tout de suite dans lesprit de la foule. Il a vraiment des qualités puissantes ; son sens inouï de la vie, ses mouvements de foule, la peau de Nana, dont nous avons tous caressé le grain, tout cela peint en de prodigieux lavis [dessin], cest luvre dune organisation vraiment admirable ! Mais la littérature a quelque chose de plus intellectuel que cela : les choses existent, nous navons pas à les créer ; nous navons quà en saisir les rapports ; et ce sont les fils de ces rapports qui forment les vers et les orchestres. Réponses à des enquêtes sur lévolution littéraire.
Échantillons expectorés dune uvre réputée hermétique.
Ce conte sadresse à lIntelligence du lecteur qui met les choses en scène, elle-même. Citation en exergue du poème Igitur ou la Folie dElbehnon. La nature a lieu, on ny ajoutera pas ; que des cités, les voies ferrées et plusieurs inventions formant notre matériel. Tout lacte disponible, à jamais et seulement, reste de saisir les rapports, entre temps, rares ou multipliés ; daprès quelque état intérieur et que lon veuille à son gré étendre, simplifier le monde. A légal de créer : la notion dun objet, échappant, qui fait défaut. Semblable occupation suffit, comparer les aspects et leur nombre tel quil frôle notre négligence : y éveillant, pour décor, lambiguïté de quelques figures belles, aux intersections. La totale arabesque, qui les relie, a de vertigineuses sautes en un effroi que reconnue ; et danxieux accords. Avertissant par tel écart, au lieu de déconcerter, ou que sa similitude avec elle-même, la soustraie en la confondant. Chiffration mélodique tue, de ces motifs qui composent une logique, avec nos fibres. Quelle agonie, aussi, quagite la Chimère versant par ses blessures dor lévidence de tout lêtre pareil, nulle torsion vaincue ne fausse ni ne transgresse lomniprésente Ligne espacée de tout point à tout autre pour instituer lIdée ; sinon sous le visage humain, mystérieuse, en tant quune Harmonie est pure. Surprendre habituellement cela, le marquer, me frappe comme une obligation de qui déchaîna lInfini ; dont le rythme, parmi les touches du clavier verbal, se rend, comme sous linterrogation dun doigté, à lemploi des mots, aptes, quotidiens. Avec véracité, quest-ce, les Lettres, que cette mentale poursuite, menée, en tant que le discours, afin de définir ou de faire, à légard de soi-même, preuve que le spectacle répond à une imaginative compréhension, il est vrai, dans lespoir de sy mirer. La Musique et les Lettres. Les masses populaires sont dautant plus inaccessibles aux Arts quils sont improductifs et dautant moins pénétrables aux artistes quils sont inutiles. Pas lieu de se trouver ensemble ; un contact peut, je le crains, nintervenir entre les hommes. " Je dis " une voix " que nous trimons, chacun ici, au profit dautres. " " Mieux ", interromprais-je bas, " vous le faites, afin quon vous paie et dêtre légalement, quant à vous seuls. " " Oui, les bourgeois, " jentends, peu concerné " veulent un chemin de fer. " " Pas moi, du moins " pour sourire " je ne vous ai pas appelés dans cette contrée de luxe et sonore, bouleversée autant que je suis gêné ". Ce colloque, fréquent, en muettes restrictions de mon côté, manque, par enchantement ; quelle pierrerie, le ciel fluide ! Toutes les bouches ordinaires tues au ras du sol comme y dégorgeant leur vanité de parole. Jallais conclure : " Peut-être moi, aussi, je travaille A quoi ? neût objecté aucun, admettant, à cause de comptables, loccupation transférée des bras à la tête. A quoi tait, dans la conscience seule, un écho du moins, qui puisse servir, parmi léchange général. Tristesse que ma production reste, à ceux-ci, par essence, comme les nuages au crépuscule ou les étoiles, vaine. Conflit. Lauteur, la chance au mieux ou un médiocre éblouissement monétaire, ce serait, pour lui, de même ; en effet : parce que nexiste devant les écrits achalandés, de gain littéraire colossal. La métallurgie lemporte à cet égard. Mis sur le pied de lingénieur, je deviens aussitôt, secondaire : si préférable était une situation à part. A quoi bon trafiquer de ce qui, peut-être, ne doit se vendre, surtout quand cela ne se vend pas. Quant au livre : Etalages. Mallarmé ne se range pas au camp des propriétaires mais des prolétaires. A lexprès et propre usage du rêveur se clôture, au noir darbres, en spacieux retirement, la Propriété, comme veut le vulgaire : il faut que je laie manquée, avec obstination, durant mes jours omettant le moyen dacquisition pour satisfaire quelque singulier instinct de ne rien posséder et de seulement passer, au risque dune résidence comme maintenant ouverte à laventure qui nest pas, tout à fait, le hasard, puisquil me rapproche, selon que je me fis, de prolétaires. Conflit. Laction décrire est désengagée. Plusieurs fois vint un Camarade, le même, cet autre, me confier le besoin dagir : que visait-il comme la démarche à mon endroit annonça de sa part, aussi, à lui jeune, loccupation de créer, qui paraît suprême et réussir avec des mots ; jinsiste, quentendait-il expressément ? / / Agir, sans ceci et pour qui nen fait commencer lexercice à fumer, signifia, visiteur, je te comprends, philosophiquement, produire sur beaucoup un mouvement qui te donne en retour lémoi que tu en fus le principe, donc existes : dont aucun ne se croit, au préalable, sûr. Cette pratique entend deux façons ; ou, par une volonté, à linsu, qui dure une vie, jusquà léclat multiple penser, cela : sinon, les déversoirs à portée maintenant dans une prévoyance, journaux et leur tourbillon, y déterminer une force en un sens, quelconque de divers contrariée, avec limmunité du résultat nul. / / Ton acte toujours sapplique à du papier ; car méditer, sans traces, devient évanescent [fugitif], ni que sexalte linstinct en quelque geste véhément et perdu que tu cherchas. Ecrire Lencrier, cristal comme une conscience, avec sa goutte, au fond, de ténèbres relative à ce que quelque chose soit : puis, écarte la lampe. / / Avec le rien de mystère, indispensable, qui demeure, exprimé, quelque peu. / / Je ne sais pas si lHôte perspicacement circonscrit son domaine deffort : ce me plaira de le marquer, aussi certaines conditions. Le droit à rien accomplir dexceptionnel ou manquant aux agissements vulgaires, se paie, chez quiconque, de lomission de lui et on dirait de sa mort comme un tel. Exploits, il les commet dans le rêve, pour ne gêner personne ; mais encore, le programme en reste-t-il affiché à ceux qui nont cure. / / Ainsi lAction, en le mode convenu, littéraire, ne transgresse pas le Théâtre ; sy limite, à la représentation immédiat évanouissement de lécrit. Finisse, dans la rue, cela, le masque choit, je nai pas à faire au poète : [si tu , fais-le et tu verras ] parjure ton vers, il nest doué que de faible pouvoir dehors, tu préféras alimenter le reliquat dintrigues commises à lindividu. A quoi sert de te préciser, enfant le sachant, comme moi, qui nen conservai notion que par une qualité ou un défaut denfance exclusifs, ce point, que tout, véhicule ou placement, maintenant offert à lidéal, y est contraire presque une spéculation, sur ta pudeur, pour ton silence ou défectueux, pas direct et légitime dans le sens que tout à lheure voulut un élan et vicié. / / [Lartiste sabstient ou se suicide]. Le suicide ou abstention, ne rien faire, pourquoi ? Unique fois au monde, parce quen raison dun événement toujours que jexpliquerai, il nest pas de Présent, non un présent nexiste pas. Faute que se déclare la foule, faute de tout. Mal informé celui qui se crierait son propre contemporain, désertant, usurpant, avec impudence égale, quand du passé cessa et que tarde un futur ou que les deux se remmêlent perplexement en vue de masquer lécart. Hors des premiers-Paris chargés de divulguer une foi en le quotidien néant et inexperts si le fléau mesure sa période à un fragment, important ou pas, de siècle [laps séculier]. Aussi garde-toi et sois là. La poésie, sacre ; qui essaie, en de chastes crises isolément, pendant lautre gestation en train. Publie. Le Livre, où vit lesprit satisfait, en cas de malentendu, un obligé par quelque pureté débat à secouer le gros du moment. Impersonnifié, le volume, autant quon sen sépare comme auteur, ne réclame approche de lecteur. Tel, sache, entre les accessoires humains, il a lieu tout seul : fait, étant. Le sens enseveli se meut et dispose, en chur, des feuillets. / / Toi, Ami, quil ne faut frustrer dannées à cause que parallèles au sourd labeur général, le cas est étrange : je te demande, sans jugement, par manque de considérants soudains, que tu traites mon indication comme une folie je ne le défends, rare. Cependant la tempère déjà cette sagesse, ou discernement, sil ne vaut pas mieux que de risquer sur un état à tout le moins incomplet environnant, certaines conclusions dart extrêmes qui peuvent éclater, diamantairement, dans ce temps à jamais, en lintégrité du Livre les jouer, mais et par un triomphal renversement, avec linjonction tacite que rien, palpitant en le flanc inscient de lheure aux pages montré, clair, évident, ne la trouve prête ; encore que nen soit peut-être une autre où ce [ceci] doive illuminer. Quant au livre : lAction restreinte. Lobscurité ne siège pas dans le poète mais dans la foule qui le renie. Tout écrit, extérieurement à son trésor, doit, par égard envers ceux dont il emprunte, après tout, pour un objet autre, le langage, présenter, avec les mots, un sens même indifférent : on gagne de détourner loisif [le poète], charmé que rien ne ly concerne, à première vue. Salut, exact, de part et dautre Si, tout de même, ninquiétait je ne sais quel miroitement, en dessous, peu séparable de la surface concédée à la rétine il [lécrit en question] attire le soupçon : les malins [les rusés ou les mauvais ?], entre le public, réclamant de couper court, opinent, avec sérieux, que, juste, la teneur est inintelligible. Malheur ridiculement à [au poète] qui tombe sous le coup [du soupçon], il est enveloppé dans une plaisanterie immense et médiocre : ainsi toujours pas tant, peut-être, que ne sévit avec ensemble et excès, maintenant le fléau. Il doit y avoir quelque chose docculte au fond de tous, je crois décidément à quelque chose dabscons, signifiant fermé et caché, qui habite le commun : car, sitôt cette masse [cette foule ?] jetée vers quelque trace que cest une réalité, existant, par exemple, sur une feuille de papier, dans tel écrit pas en soi cela qui est obscur : elle sagite, ouragan jaloux dattribuer les ténèbres à quoi que ce soit, profusément, flagramment. Sa crédulité [sa faculté de croire] vis-à-vis de plusieurs [plumitifs] qui la soulagent, en faisant affaire, bondit à lexcès : et le suppôt dOmbre [le vrai poète], deux désigné, ne placera un mot, dorénavant, qu(avec un secouement que çait été elle, lénigme), elle ne tranche, par un coup déventail de ses jupes : " Comprends pas ! " linnocent annonçât-il se moucher. / / Les individus, à son avis [de poète], ont tort, dans leur dessein avéré propre parce quils puisent à quelque encrier sans Nuit la vaine couche suffisante dintelligibilité que lui soblige, aussi, à observer, mais pas seule ils agissent peu délicatement, en précipitant à pareil accès la Foule (où inclus le Génie) que de déverser, en un chahut, la vaste incompréhension humaine. A propos de ce qui nimportait pas. / / Je sais, de fait, quils [les auteurs et les lecteurs indigents] se poussent en scène et assument, à la parade, eux, la posture humiliante ; puisque arguer dobscurité ou, nul ne saisira sils ne saisissent et ils ne saisissent pas implique un renoncement antérieur à juger. Le scandale quoique représentatif, sensuit, hors rapport Quant à une entreprise, qui ne compte pas littérairement La leur Dexhiber les choses à un imperturbable premier plan, en camelots, activés par la pression de linstant, daccord écrire, dans le cas, pourquoi, indûment, sauf pour étaler la banalité ; plutôt que tendre le nuage, précieux, flottant sur lintime gouffre de chaque pensée, vu que le vulgaire lest [vulgaire ? gouffre ?] ce à quoi on décerne, pas plus, un caractère immédiat. Si crûment quen place du labyrinthe illuminé par des fleurs, où convie le loisir, ces ressasseurs, malgré que je me gare dimage pour les mettre, en personne " au pied du mur ", imitent, sur une route migraineuse, la résurrection en plâtras [en ruine], debout, de linterminable aveuglement, sans jet deau à labri ni des verdures pointant par-dessus, que les culs de bouteilles et les tessons ingrats. Même la réclame hésite à sy inscrire. Lart de lEcrit se rapproche de la Musique, or la Musique est inconvertissable en mots. / / La Musique, à sa date, est venue balayer cela / / Je sais, on veut à la Musique, limiter le Mystère ; quand lécrit y prétend. Les déchirures suprêmes instrumentales, conséquence denroulements transitoires, éclatent plus véridiques, à même, en argumentation de lumière, quaucun raisonnement tenu jamais ; on sinterroge, par quels termes du vocabulaire sinon dans lidée, écoutant, les traduire, à cause de cette vertu incomparable. Une directe adaptation avec je ne sais [quoi], dans le contact, le sentiment glissé quun mot détonnerait, par intrusion. Lécrit, envol tacite dabstraction, reprend ses droits en face de la chute des sons nus : tous deux, Musique et lui, intimant une préalable disjonction, celle de la parole, certainement par effroi de fournir au bavardage. / / Mallarmé conteste les diffamateurs qui laccusent dobscurité. Le débat / /, reste de grammairiens. Même un infortuné [un malheureux poète] se trompât-il à chaque occasion, la différence avec le gâchis en faveur couramment ne marque tant, quun besoin naisse de le distinguer de dénonciateurs : il récuse linjure dobscurité pourquoi pas, parmi le fonds commun, dautres dincohérence, de rabâchage, de plagiat, sans recourir à quelque blâme spécial et préventif ou encore une, de platitude ; mais, celle-ci, personnelle [propre] aux gens qui, pour décharger le public de comprendre, les premiers simulent lembarras. Je préfère, devant lagression, rétorquer que les contemporains ne savent pas lire Sinon dans le journal ; il dispense, certes, lavantage de ninterrompre le chur de préoccupations. Lire Cette pratique Ce que le déchiffrement de la lecture signifie. Appuyer, selon la page, au blanc [la page de garde], qui linaugure [qui louvre] son ingénuité [sa propre candeur, sa propre absence de préjugés], à soi, oublieuse même du titre qui parlerait trop haut : et, quant saligna, dans une brisure, la moindre [brisure], disséminée, le hasard vaincu mot par mot, indéfectiblement le blanc revient, tout à lheure gratuit, certain maintenant, pour conclure que rien au-delà et authentiquer le silence Virginité [le blanc] qui solitairement, devant une transparence du regard adéquat, elle-même sest comme divisée en ses fragments de candeur, lun et lautre, preuves nuptiales de lIdée. Lair ou chant sous le texte, conduisant la divination dici là, y applique son motif en fleuron et cul-de-lampe invisibles. Le Mystère dans les lettres.
Le manifeste originel
Mallarmé, contre lArt pour tous, prône un art garanti des suffrages de la foule par les raffinements outrés de la forme. Toute chose sacrée et qui veut demeurer sacrée senveloppe de mystère. Les religions se retranchent à labri darcanes dévoilés au seul prédestiné : lart a les siens. La musique nous offre un exemple. Ouvrons à la légère Mozart, Beethoven ou Wagner, jetons sur la première page de leur uvre un il indifférent, nous sommes pris dun religieux étonnement à la vue de ces processions macabres de signes sévères, chastes, inconnus. Et nous refermons le missel vierge daucune pensée profanatrice. Jai souvent demandé pourquoi ce caractère nécessaire a été refusé à un seul art, au plus grand. Celui-là est sans mystère contre les curiosités hypocrites, sans terreur contre les impiétés, ou sans le sourire et la grimace de lignorant et de lennemi. Je parle de la poésie. Les Fleurs du mal, par exemple, sont imprimées avec des caractères dont lépanouissement fleurit à chaque aurore les plates-bandes dune tirade utilitaire, et se vendent dans des livres blancs et noirs, identiquement pareils à ceux qui débitent de la prose du vicomte du Terrail ou des vers de M. Legouvé. Ainsi les premiers venus entrent de plain-pied dans un chef-duvre, et depuis quil y a des poètes, il na pas été inventé, pour lécartement de ces importuns, une langue immaculée, des formules hiératiques dont létude aride aveugle le profane et aiguillonne le patient fatal ; et ces intrus tiennent en façon de carte dentrée une page de lalphabet où ils ont appris à lire ! Ô fermoirs dor des vieux missels ! ô hiéroglyphes inviolés des rouleaux de papyrus ! Quadvient-il de cette absence de mystère ? Comme tout ce qui est admirablement beau la poésie force ladmiration ; mais cette admiration sera lointaine, vague, bête, elle sort de la foule. Grâce à cette sensation générale, une idée inouïe et saugrenue germera dans les cervelles, à savoir, quil est indispensable de lenseigner dans les collèges, et irrésistiblement, comme tout ce qui est enseigné à plusieurs, la poésie sera abaissée au rang dune science. Elle sera expliquée à tous également, égalitairement, car il est difficile de distinguer sous les crins ébouriffés de quel écolier blanchit létoile sibylline. Et de là, puisque à juste titre est un homme incomplet celui qui ignore lhistoire, une science, qui voit trouble dans la physique, une science, nul na reçu une solide éducation sil ne peut juger Homère et lire Hugo, gens de science. Un homme, je parle dun de ces hommes pour qui la vanité moderne, à court dappellations flatteuses, a évoqué le titre vide de citoyen, un citoyen, et cela ma fait penser parfois, confesser, le front haut, que la musique, ce parfum quexhale lencensoir du rêve, ne porte avec elle, différente en cela des arômes sensibles, aucun ravissement extatique : le même homme, je veux dire le même citoyen, enjambe nos musées avec une liberté indifférente et une froideur distraite, dont il aurait honte dans une église, où il comprendrait au moins la nécessité dune hypocrisie quelconque, et de temps à autre lance à Rubens, à Delacroix, un de ces regards qui sentent la rue. Hasardons, en le murmurant aussi bas que nous pourrons, les noms de Shakespeare ou de Goethe : ce drôle redresse la tête dun air qui signifie : " Ceci rentre dans mon domaine. " Cest que, la musique étant pour tous un art, la peinture un art, la statuaire un art, - et la poésie nen étant plus un (en effet chacun rougirait de lignorer, et je ne sais personne qui ait à rougir de nêtre pas expert en art), on abandonne musique, peinture et statuaire aux gens de métier, et comme lon tient à sembler instruit, on apprend la poésie. Il est à propos de dire ici que certains écrivains, maladroitement vaillants, ont tort de demander compte à la foule de lineptie de son goût et de la nullité de son imagination. Outre qu" injurier la foule, cest sencanailler soi-même, " comme dit juste Baudelaire, linspiré doit dédaigner ces sorties contre le Philistin : lexception, toute glorieuse et sainte quelle soit, ne sinsurge pas contre la règle, et qui niera que labsence didéal ne soit la règle ? Ajoutez que la sérénité du dédain nengage pas seule à éviter ces récriminations ; la raison nous apprend encore quelles ne peuvent être quinutiles ou nuisibles : inutiles, si le Philistin ny prend garde ; nuisibles, si, vexé dune sottise qui est le lot de la majorité, il sempare des poètes et grossit larmée des faux admirateurs. Jaime mieux le voir profane que profanateur. Rappelons-nous que le poète (quil rythme, chante, peigne, sculpte) nest pas le niveau au-dessous duquel rampent les autres hommes ; cest la foule qui est le niveau, et il plane. Sérieusement avons-nous jamais vu dans la Bible que lange raillât lhomme, qui est sans ailes ? Il faudrait quon se crût un homme complet sans avoir lu un vers dHugo, comme on se croit un homme complet sans avoir déchiffré une note de Verdi, et quune des bases de linstruction de tous ne fût pas un art, cest-à-dire un mystère accessible à de rares individualités. La multitude y gagnerait ceci quelle ne dormirait plus sur Virgile des heures quelle dépenserait activement et dans un but pratique, et la poésie, cela quelle naurait plus lennui, faible pour elle, il est vrai, limmortelle, dentendre à ses pieds les abois dune meute dêtres qui, parce quils sont savants, intelligents, se croient le droit de lestimer, quand ce nest point la régenter. A ce mal, du reste, les poètes, et les plus grands, ne sont nullement étrangers. Voici. Quun philosophe ambitionne la popularité, je len estime. Il ne ferme pas les mains sur la poignée de vérités radieuses quelles enserrent ; il les répand, et cela est juste quelles laissent un lumineux sillage à chacun de ses doigts. Mais quun poète, un adorateur du beau inaccessible au vulgaire, ne se contente pas des suffrages du sanhédrin de lart, cela mirrite, et je ne le comprends pas. Lhomme peut être démocrate, lartiste se dédouble et doit rester aristocrate. Et pourtant nous avons sous les yeux le contraire. On multiplie les éditions à bon marché des poètes, et cela au contentement des poètes. Croyez-vous que vous y gagnerez de la gloire, ô rêveurs, ô lyriques ? Quand lartiste seul avait votre livre, coûte que coûte, eût-il dû payer de son dernier liard la dernière de vos étoiles, vous aviez de vrais admirateurs. Et maintenant cette foule qui vous achète pour votre bon marché vous comprend-elle ? Déjà profanés par lenseignement, une dernière barrière vous tenait au-dessus de ses désirs, celle des sept francs à tirer de la bourse, et vous culbutez cette barrière, imprudents ! Ô vos propres ennemis, pourquoi (plus encore par vos doctrines que par le prix de vos livres, qui ne dépend pas de vous seuls) encenser et prêcher vous-mêmes cette impiété, la vulgarisation de lart ! Vous marcherez donc à côté de ceux qui, effaçant les notes mystérieuses de la musique, cette idée se pavane par les rues, quon ne rie pas, en ouvrent les arcanes à la cohue, ou de ces autres qui la propagent à tout prix dans les campagnes, contents que lon joue faux, pourvu que lon joue. Quarrivera-t-il un jour, le jour du châtiment ? Vous aussi, lon vous enseignera comme ces grands martyrs, Homère, Lucrèce, Juvénal ! Vous penserez à Corneille, à Molière, à Racine, qui sont populaires et glorieux ? Non, ils ne sont pas populaires : leur nom peut-être, leurs vers, cela est faux. La foule les a lus une fois, je le confesse, sans les comprendre. Mais qui les relit ? les artistes seuls. Et déjà vous êtes punis : il vous est arrivé davoir, parmi des uvres adorables ou fulgurantes, laissé échapper quelques vers qui naient pas ce haut parfum de distinction suprême qui plane autour de vous. Et voilà ce que votre foule admirera. Vous serez désespérés de voir vos vrais chefs-duvre accessibles aux seules âmes délite et négligés par ce vulgaire dont ils auraient dû être ignorés. Et sil nen était déjà ainsi, si la masse navait défloré ses poèmes, il est certain que les pièces auréolaires dHugo ne seraient pas Moïse ou Ma fille, va prier , comme elle le proclame, mais le Faune ou Pleurs dans la nuit. Lheure qui sonne est sérieuse : léducation se fait dans le peuple, de grandes doctrines vont se répandre. Faites que sil est une vulgarisation, ce soit celle du bon, non celle de lart, et que vos efforts naboutissent pas comme ils ny ont pas tendu, je lespère à cette chose, grotesque si elle nétait triste pour lartiste de race, le poète ouvrier. Que les masses lisent la morale, mais de grâce ne leur donnez pas notre poésie à gâter. Ô poètes, vous avez toujours été orgueilleux ; soyez plus, devenez dédaigneux. Hérésies artistiques : lart pour tous.
Les
Idées sur lArt de Stéphane Mallarmé tirées de
sa correspondance et de son uvre complète.
Textes et sous-titres établis par Jean-Michel Potiron le 20 février 2004. |