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- Officiellement, je suis mort. Jai vécu trente-cinq ans dans la boue, et je sais que cela ne changera pas de mon vivant. Lhomme qui parle a fêté ses quatre-vingts ans il y a cinq jours, le 19 juillet 1980. Nous venons de marcher sous le soleil, allant de lune à lautre de ses sculptures, dans les jardins qui entourent son atelier et sa maison. Cest homme sappelle Arno Breker. Il continue : - Je suis un criminel, dit-on, parce que jai travaillé pour les nazis. En réalité, je nai rien à voir avec la politique. Je suis un artiste, et à cause de mon talent, jai reçu de grandes commandes. Un point, cest tout. Silence. - LAllemagne est coupable. LAllemagne a tort. Le vainqueur, lui, a toujours raison. Je ne peux plus exposer parce que je suis coupable. Depuis trente-cinq ans, je ne peux pas travailler comme je le voudrais parce que je suis coupable. Et si quelquun minjurie dans la presse ou ailleurs, il mest impossible de me défendre, car il nexiste pas de juge assez courageux pour me rendre justice. Pour mon gouvernement, je suis mort. Et pour tout le monde, je suis un homme qui a eu tort, un vaincu. Je suis un vaincu Comment parler dune uvre qui se rattache à une période historique devenue intolérable ? Je regarde le visage de celui qui sexplique : qua-t-il vu ? Les yeux gardent peut-être des traces, mais elles sont en eux invisibles. Et les mots sont maintenant si loin des faits Où trouver la certitude dès lors que lon a conscience de la relativité de toute vérité, et même que cette relativité est notre seule chance contre les divers totalitarismes ? Jécoute cet homme et mon doute sans arrêt se déplace, passant du passé au présent, de luvre à la vie, des paroles à lhistoire. Peut-être, en dautres époques, suffisait-il dêtre un artiste pour creuser entre soi et lévénement un écart qui garantissait linnocence. Je nen crois rien : lartiste doit éveiller le regard, et si lui-même ne voit pas clair, quel rôle peut jouer son uvre ? La notion dengagement a pas mal varié depuis la fin des années quarante. Lartiste ne sengage plus par son sujet, mais par sa manière de concevoir luvre. Le sujet lui-même est sans valeur. La politique nest plus une spécialité, un discours, une manifestation explicite, cest une façon de vivre, de peindre, décrire, de sculpter. Lexigence bien sûr, a grandi en proportion, comme si, à mesure que se délite la confiance dans la représentation assurée par lordre social, on pouvait de moins en moins transférer les responsabilités que lon confiait à cet ordre, et quil faille, par conséquent, les articuler désormais individuellement avec une justesse et une rigueur engageant toute lactualité. A ce point, la conscience de la relativité introduit le refus de la délégation : nous ne serons plus jamais innocents. Ecoutant Arno Breker, qui plaide non coupable tout en énonçant une surcharge de culpabilité, je suis à la fois sensible à la parole dun autre temps et au refus que lui oppose nécessairement le présent. Lhistoire nest pas fixe, elle est tout le temps réécrite, et ce mouvement est la vie même ; mais cette fluctuation nempêche pas que nous continuions à interpréter certains faits toujours de la même façon pour lutter contre le danger de loubli ou de la banalisation. Ainsi du nazisme et de son processus. La question initiale revient et revient : comment parler dune uvre qui est liée à cela ? La tentation première est de la dégager de linterprétation étroite qui la lie à son temps parce que cette interprétation na pas changé alors que tout changeait. En dautres termes, Arno Breker souffre dêtre maintenu dans une situation sans appel, quand le monde et lui-même ont beaucoup bougé depuis trente-cinq ans. Il y a quelque chose de tragique dans cette immobilité, et dans la révolte impuissante de Breker contre elle. Au début, jai cédé à la séduction qui venait de là, car elle faisait dArno Breker la victime de sa propre gloire, lui qui, pour avoir été un sculpteur exemplaire, était condamné à être le mort-vivant qui hante sa propre légende. Mais Arno Breker récuse lui-même cette figure : sil se veut exemplaire, ce nest pas dun destin, ni dune époque, mais dun art, il na pas servi un régime, il a servi la sculpture. Ici la sincérité de lhomme me touchait, mais en quoi la sincérité est-elle un critère quand on veut quitter le plan maudit des événements pour celui, soi-disant immuable, de lart ? Lart na besoin que dêtre crédible, cest son unique sincérité ; quant à lhomme, il ne suffit pas dêtre sincère pour être crédible. La précarité du présent nous contraint à une certaine brutalité : devant un camp dextermination, nul na le droit de dire : je ne savais pas, car cette excuse nappelle quune seule réplique : Cest de votre faute, si vous ne saviez pas. Vous navez pas voulu savoir. La sincérité du " je ne savais pas " est ainsi annulée par la crédibilité du " vous navez pas voulu savoir ". Reste à explorer les raisons de ce refus de savoir. Elles tiennent, je crois, dans le cas dArno Breker, au dévouement à lArt et à la certitude que ce dévouement produit. En écoutant Arno Breker, comme en lisant ses mémoires (Paris, Hitler et moi, Presses de la Cité, 1970), il ne fait aucun doute que son unique lien avec le régime nazi fut le goût quavait Hitler pour sa sculpture. Ce goût de Hitler motiva dénorme commandes, et ses commandes, indispensables pour un sculpteur monumental, suffirent à aveugler Arno Breker. Létrange est quelles continuent à le faire, Arno Breker, semble-t-il, ne se rendant pas compte de la réversibilité qui fait que, si le régime servit sa sculpture, cest que sa sculpture servait le régime. Il est très frappant, à ce propos, dentendre Arno Breker vous confier, non sans fierté : - Quand Hitler a vu mon projet pour la fontaine, il a tout de suite déclaré : désormais Breker ne doit plus travailler pour personne, il ne doit travailler que pour Berlin. Et à partir de ce moment, jai eu autant de commandes qua pu en avoir Phidias, ou quen ont eu les anciens Egyptiens. Arno Breker na vu que les possibilités qui lui étaient offertes, et il en a déduit quun régime capable de les lui offrir était un régime nécessairement favorable à lArt. Dès que lartiste croit que son uvre et lArt sont la même chose, il tombe dans le piège dune transcendance qui rachète son égocentrisme et le métamorphose en service rendu. Et sil arrive ensuite quon le retire de ce plan idéal pour le rendre à son époque, lartiste vit cela comme une chute et se prend pour une victime. Je note quen me montrant la photographie de lun de ses immenses ateliers dautrefois, Arno Breker explique : - On voit bien quil sagit dun atelier de sculpture et non pas dune tribune politique. Cest un vice de faire de moi un homme politique : si javais fait de la politique, je serai devenu ministre. Regardez ma sculpture, cest vicieux de maccuser dêtre un nazi. A cette époque-là, il est arrivé quelque chose unique dans lhistoire de lart quun gouvernement a donné toute liberté à un artiste. Hitler na jamais visité mon atelier, il ne lui est jamais venu à lidée de me suggérer un motif. La commande ne conditionnait pas mon art, elle était une commande et non pas lordre de faire ceci ou cela. Jai toujours essayé de représenter le sens par un symbole. Exemple : si je représente saint Martin, je montre celui qui partage, celui qui protège. Et les gens simples comprennent cela tout de suite. Hitler a vu que mes uvres pouvaient parler à tous. Il na fait que me donner les moyens de réaliser mes idées. Quand jai choisi de sculpter Apollon pour la grande fontaine, jai pensé à léternel retour, et cela navait absolument rien à voir avec la politique du jour. A lévidence, la seule faillite de ce raisonnement est quil suppose un absolu, qui est lArt, et quil ne limagine pas susceptible de la moindre dépendance. Quimporte lorigine de la commande pourvu que la commande soit, et dailleurs le commanditaire est magnifié par luvre dont son geste permet lexistence. Si lon va jusquau bout de cette relation, il ny a rien que limmortalité de lArt et un engagement dans cette immortalité qui nie tout le contenu actuel du mot " engagement ". Aussi, dans ce contexte, est-il dérisoirement pathétique dentendre Arno Breker faire le compte des gens quil a sauvés, de Dina Vierny, juive et communiste, à Picasso, sans parler des artistes allemands ramenés du front, des tyroliens protégés dune déportation en Bourgogne et des prisonniers français soustraits à leurs stalags pour devenir les assistants de luvre. Jécoute avec une attention quelque peu alarmée lénumération de ces preuves. Arno Breker a été acquitté par le tribunal chargé de dépister les anciens nazis, et son juge, un communiste réchappé du camp de concentration, lui a déclaré ladmiration quil vouait à son uvre. Cela ne suffit-il pas ? Non, car si lArt nest plus labsolu, il faut tout de même quil soit absolument quelque chose. La mort des dieux a ramené le pouvoir sur la terre ; elle y a également ramené le mal, mais lui seul paraît maintenant infini. Cet infini-là nous est dabord apparu dans lAllemagne hitlérienne, bien quil ait fait alors le même chemin plus à lEst. Contre ce mal, dont le génocide est lexpression, quil sagisse déliminer un peuple ou une catégorie dopposants, il ne reste peut-être que lArt non pas lart en soi, mais leffort quil exige et la compréhension quil suscite. Ce temps a besoin dartistes qui fassent pour la vie ce quils faisaient autrefois pour lArt. Ce qui déroute Arno Breker, cest que son acquittement ne lait pas réhabilité, alors quil a suffi pour en réhabiliter des milliers dautres. Il pourrait se flatter de cette position ; il en souffre, ne voyant pas que cette élection quil réclame pour lartiste lui échoit de cette manière, mais affectée dun sens négatif. Dans lAllemagne entièrement blanchie, où les criminels comme Schleyer deviennent des martyrs, il faut bien que subsiste un bouc émissaire, qui porte la faute de tous les autres, et cest Arno Breker. Sil avait été le plus coupable, il ne pourrait certainement pas remplir ce rôle ; sil était le plus innocent, il ne le pourrait sans doute pas non plus ; il fut seulement le plus visible, et cest au fond justice puisquil donnait à voir. Le paradoxe est que tout ce quil donnait à voir, ou presque, a été détruit, et, par conséquent devenu invisible. Ce quil reste de luvre ancienne dArno Breker est aujourdhui dans ses jardins, ou bien caché dans les caves de quelques musées : rien nen est donc public, sauf des images et lidée quon sen fait. Le malheur dArno Breker est dans le décalage qui existe entre la notoriété de son uvre invisible et le refus de voir son uvre visible. Il y a là un déchirement que redouble linterdiction de redevenir public en sculptant des monuments. Depuis trente-cinq ans, Arno Breker, qui est avant tout un sculpteur monumental, et qui doit à ce caractère particulier de son talent sa place sous le IIIe Reich, na plus bénéficié en Europe daucune grande commande officielle. Lui qui avait besoin de travailler officiellement pour les lieux publics, il ne dispose plus que de son jardin et des salons privés où vont les bustes de ses riches et discrets amateurs. On pourrait ironiser en disant que sa liaison avec la dictature lui a valu dêtre ramené de léchelle monumentale à léchelle humaine, mais il sagit pour lui dune interruption tragique. Au bout du compte, il est assez probable quArno Breker ait plu à Hitler sans lui faire la moindre concession. Son rapport avec le dictateur ne se pose pas en terme de soumission, mais dexaltation. Et si ses justifications paraissent dérisoires, cest que parallèlement à elles, il peut continuer daffirmer : - Sous le régime national-socialiste, aucun artiste navait de souci, aucun ! chacun disposait des ressources nécessaires pour poursuivre son uvre. Ou bien : - Hitler avait donné lordre de ramener du front tous les gens de talent, afin quils aient la possibilité de continuer à travailler. Et moi, jétais celui qui était chargé de les faire revenir. Hitler voulait que la vie artistique continue. Il la voulu jusquà la fin. Ces affirmations, qui ne les croirait dictées par la nostalgie dHitler et de son régime ? Et pourtant, je crois quelles ne reflètent pas le moindre choix politique, mais toujours la même aberrante satisfaction artistique. Quattend de lEtat un artiste comme Breker ? Rien que des commandes et le soutien de son activité. Si ce soutien est assuré, lEtat remplit sa fonction de manière convenable, et lartiste bornera son sens critique à corriger quelques bavures en aidant, par exemple, des Juifs ou des prisonniers. Apporter des corrections humanitaires à lappareil politique, tel est le rôle de lartiste, dès lors que cet appareil reconnaît léminence de sa vocation. LEtat peut se tromper, lArtiste, quant à lui, participe de lordre suprême. En ce sens, il est fort possible quArno Breker nait jamais été hitlérien tout bonnement parce quHitler lui semblait être brékérien. Ayant posé cette formule et cru, un moment, quelle me satisfaisait, jai pensé : les phrases de Breker que je viens de citer, je les ai entendues de sa bouche, ce 24 juillet 1980, soit trente-cinq ans après la guerre. Jai également entendu Arno Breker me dire quen apprenant la vérité sur le régime nazi, il avait eu une crise cardiaque. Plus question par conséquent de plaider lignorance et de ne pas savoir que les artistes juifs, communistes et expressionnistes ont été interdits, poursuivis, liquidés. Alors comment prétendre encore ? - Sous le régime national-socialiste, aucun artiste navait de souci, aucun ! Chacun disposait des ressources nécessaires pour poursuivre son uvre. Que signifie cette affirmation en 1980 ? Ou bien quArno Breker na rien appris, rien compris, ou bien que, tout comme le régime quil servait, il ne considérait pas ces divers " dégénérés " comme des artistes. Et en tout cas, autant dire que, sous le IIIe Reich, il ny avait que des " bons " artistes puisque les " mauvais " navaient pas le droit dexister. Mais la situation sétant aujourdhui retournée, cest Arno Breker qui se trouve devenu le " mauvais " : peut-il, même sans ladmettre, recevoir la leçon ? Les protestations dArno Breker contre une interprétation politique de son uvre ne sont recevables que si lon oublie les circonstances dans lesquelles il la créée ; elles signifient que cette uvre est " bonne " en soi, et quelle naurait pas été différente dans une autre situation politique. QuHitler lait apprécié, sans que Breker ait rien fait pour cela, prouve simplement que sa force artistique était suffisante pour simposer à lui, comme à nimporte qui, et donc quelle est tout à fait indépendante du nazisme. Pour sen tenir là, il faudrait que lart soit pur, cest-à-dire quil nait dautre sens que lui-même. Et la condition pour quil en aille ainsi serait quil soit libre de toute référence. Mais lart est toujours accepté et dabord par le pouvoir en fonction de ses références. Il ne peut même pas être regardé en dehors delles ; il y trouve son approbation comme il y a trouvé son point de départ. Après avoir indiqué un rapport à lArt dont labsolutisme peut expliquer lattitude dArno Breker, il faut enfin déshabiller luvre de son idéal pour la voir telle quen elle-même, dans ce quelle représente et dans leffet quelle produit. Que voit-on en allant dune statue à lautre dans les jardins et dans latelier dArno Breker ? Quelle est la première impression ? Aucun doute, ce qui frappe immédiatement, cest lexaltation dune beauté virile qui inspire la force, lordre et léquilibre. la beauté est bien davantage le support de ces valeurs quune fin en elle-même. Peut-être le Prométhée, que Breker me présente comme " gueulant les dieux ", incarne-t-il la révolte, mais en vue de quelle domination ? Tout illustre une conception sportive de lhumanité, qui ne laisse de place quà lathlète ou à la belle robustesse du vainqueur. Alors, comment ne pas constater quaujourdhui comme hier, Hitler pourrait toujours séprendre de luvre dArno Breker et comment ne pas se demander quelle est la signification de ce constat ? LArt donne forme, et le fait quil atteigne la perfection de cette forme nest en rien un alibi ou une excuse ; au contraire, car la perfection exalte lidée que la forme suggère, et dans cet élan sefface à son profit. Lart donc, nest quune séduction de plus, une séduction suprême, et cest le pouvoir quhonore en lui la commande hitlérienne. Ici, sentant létrangeté grandissante de luvre qui moccupe, il faut bien que je me demande quel genre de séduction elle exerce sur moi ? Pourquoi écrire à propos de Breker ? Parce que me répugne également le manichéisme qui fait de lAutre le mauvais contre lequel se fortifient les certitudes du bon. Cette position, caractéristique dune attitude politicienne, déchaîne fatalement la violence car elle en légitime davance tous les excès en excluant de lAutre ce qui me ressemble pour ny souligner quun comportement incompréhensible et, bientôt, sous-humain. Mais si lAutre, avant dêtre un adversaire, est un semblable que je comprends, ne suis-je pas en train de dénoncer chez lui les raisons qui pourraient, un jour, mamener à lui ressembler ? Il ny a plus de salut ; il ny a que la recherche dun sens interminable, qui ne saurait sarrêter à nous, et cest pourquoi nul nest plus innocent. Pas même lart, dont le moins quon puisse en attendre est quil sache qui il sert. Quil le sache surtout quand le service rendu est dautant plus efficace quil demeure voilé ou ambigu. Lart qui sert le pouvoir na pas lhabitude de laffirmer : il prétend servir sa propre cause en étant accessible à tous. Et il considère comme respect du peuple cette soi-disant transparence. En réalité, nest transparente que la chose qui ne pose pas de questions. Il ne faut pas que le peuple puisse sinterroger sur la signification, car, en le faisant, il risquerait de sinterroger sur lordre des choses et de devenir lui-même producteur de sens, au lieu de se contenter de ce qui est établi. Lart abstrait est interdit en URSS comme lart " dégénéré " était interdit dans lAllemagne nazie. Il fut un temps où lart et lart officiel pouvaient sans doute se confondre dans la recherche dune beauté satisfaisante pour tous, mais rien ne peut plus nous satisfaire, qui nappelle dabord notre participation en nous questionnant. La sculpture moderne le fait à travers des formes où elle se met elle-même en question ; ces formes ne sont pas rassurantes ; elles ne confortent pas la vision ni les règles admises. Arno Breker, par contre, continue à ciseler des statues correspondant à limage que la majorité des gens se fait de la sculpture, et cest la raison qui, fondamentalement, le rend aimable au pouvoir. Quil le fasse avec talent ou même, parfois, avec plus que du talent, ne change rien à sa position : cela rend seulement plus irrésistible son ascension officielle. Et cette ascension, en effet, aurait eu lieu sous nimporte quelle dictature pour peu que celle-ci ait la volonté de répandre lillusion dun art accessible à tous. Cette évidence est justement ce qui ma fait choisir de parler de luvre de Breker : elle est exemplairement adaptée à remplir un rôle officiel sous nimporte quel régime décidé à imposer une représentation exclusive. Dans une société libérale, la classe dirigeante peut tolérer lexistence dune avant-garde artistique parce quelle sarrangera toujours pour récupérer la liberté de lartiste au profit de ses intérêts : dans un pays totalitaire, la classe dirigeante doit au contraire imposer un art officiel parce quelle détient la seule vérité applicable dans tous les domaines, de lart à léconomie. Lart officiel ne doit pas inquiéter ; il lui faut séduire par une aisance du métier qui projette limage de la perfection. La capacité extrême dArno Breker à remplir ce rôle est démontrée par sa réussite sous le IIIe Reich ; elle lest également et cest la raison pour laquelle je la trouve exemplaire à cause des propositions de Staline transmises par Molotov. La chose est vérifiable. Arno Breker, en réponse à une question, me la raconte : - Jai vu Molotov en 40. Il avait demandé à me rencontrer sans dire ce quil me voulait. Jai été invité à une réception chez Hitler. Molotov sest approché de moi et ma dit : je vous apporte le salut de Staline, votre plus grand admirateur. Staline ma ordonné de vous transmettre ceci : Dites à Monsieur Breker que la Russie na jamais eu de sculpteur. Elle a eu de grands écrivains, de grands musiciens, de bons peintres, pas de sculpteurs. Le peuple est enchanté de ce que vous faites. Il faut que vous acceptiez de travailler pour la Russie Et Molotov ma expliqué que Staline voulait me commander un relief de quarante mètres sur trois. Jai répondu quil métait impossible daccepter une telle commande dans les circonstances actuelles. Plus tard, cinq ou six semaines après la défaite, et juste quelques jours après ma sortie de la maladie de cur, jai eu la visite de deux officiers américains ; ils mont dit : on va vous emmener à Moscou, car vous devez aller travailler chez Staline, à Moscou. Jai répliqué que javais une maladie de cur et que jétais incapable de faire de grands travaux Je regrette aujourdhui de ne pas avoir travaillé pour Staline. Je le regrette parce quil a laissé la culture intacte. Oui , cest la vérité, il na pas touché aux arts. Jai eu aussi des offres de Peron et de Franco, mais je regrette seulement Staline. Dommage ! Ceût été un beau résultat de la dialectique que le sculpteur dHitler devienne celui de Staline. Et la démonstration que lart officiel est partout le même, comme sont partout les mêmes les idéologies totalitaires, car, sil leur arrive de se combattre, cest uniquement parce quelles veulent toutes sétablir absolument. Il est significatif quArno Breker pense encore, en 1980, que Staline " na pas touché aux arts ", mais pourquoi les deux dictateurs lont-ils également jugé " bon " ? Javais cru que la réponse à cette question ferait surgir leurs points communs, et quelle suffirait à définir lart officiel. Ce nest pas si simple. Jai parlé de la séduction et de la transparence, mais sil est indispensable, en effet, que lart officiel plaise au lieu de faire réfléchir, cet art est loin dêtre homogène comme il mavait semblé à première vue. Ou plutôt, il nest homogène quen tenant compte dun clivage par rapport auquel ses uvres se répartissent en deux catégories. Pour illustrer ce clivage, le plus simple est de comparer deux uvres dont les titres appellent dailleurs le rapprochement : La Camaraderie (1937) de Josef Thorak, qui fut le premier sculpteur adopté par le régime hitlérien, et Les Camarades (1940) dArno Breker. Le groupe de Josef Thorak représente deux hommes debout, lun légèrement en arrière de lautre. Ils se tiennent par la main droite, et la jambe gauche du second croise en avant la jambe droite du premier. Leur nudité souligne la puissance de leur musculature, cependant leurs corps sont moins athlétiques que violemment tendus et gonflés par une force prête à affronter le monde entier. Les jambes sont lourdes et la poitrine large : ces hommes tiennent à la terre, et lon sent quen dressant sur elle leur verticalité, ils en soulèvent toute lobscure et brutale épaisseur. La facture rude, massive, et dun réalisme qui, visiblement, préfère lévidence à lallusion. Le groupe de Breker représente également deux hommes : celui qui est en arrière tient lautre dans ses bras, et celui-ci, bras ballants, tête penchée, corps relâché, jambes traînantes est mort. Le porteur, quauréolent les plis envolé dun manteau, a la bouche ouverte pour un cri de défi ; son attitude, farouche et décidée, exprime un élan dramatique, en même temps quune grande vigilance à légard du corps abandonné de son camarade. La nudité de ce dernier est celle du jeune éphèbe : elle suggère une beauté que lapproche de la destruction rend encore plus précieuse, et par rapport à laquelle la seconde figure offre limage dune ardeur révoltée doublée dune tendresse protectrice. Rien de brutal dans lensemble, cest seulement le drame qui outre les rapports. Et le traitement en est allusif, avec un réalisme qui a ses références dans la culture et non dans la vision directe. Breker cherche le symbole ; Thorak fait limage. Le premier doit sa séduction à un néo-classicisme dont le spectateur est flatté de reconnaître les signes ; le second exerce une attirance qui ne permet aucun recul : il veut dire " la vérité " dans sa réalité immédiate. Avec bien sûr des nuances, ces deux options règlent les deux courants de lart officiel : une figuration néo-classique, qui semble sappuyer sur toute lhistoire de lart et en tirer une imposante nécessité ; une figuration directement réaliste, qui tantôt va vers limage photographique, et tantôt vers un vérisme quelque peu stylisé, mais qui veut toujours se faire prendre pour une saisie fidèle de la réalité. La figuration néo-classique imite la nature avec la volonté de lui ajouter lintelligence ; la figuration réaliste copie la nature pour lui prendre et sadjuger sa vérité. Les régimes totalitaires sont évidemment plus soucieux de " vérité " que dintelligence, aussi le réalisme a-t-il demblée leur préférence : avec lui, pas de problème, tout le monde " comprend ". Pourquoi tout le monde comprend-il ? Cest très simple, mais jamais dit : tout le monde comprend parce quil ny a rien à comprendre. On rabat automatiquement luvre sur ses référents, ou linverse, et on croit en avoir pénétré le sens. Ce tour de passe-passe permet de faire croire quen sachant ce que la représentation représente, on sait lessentiel de lart et de la réalité, mais elle permet également de montrer la réalité telle que le pouvoir veut quelle soit en faisant comme si elle était représentée telle quelle est. Ainsi le réalisme socialiste est-il peuplé de Travailleurs, de Soldats, de Paysans et de Mères dans tous les états de la maternité vigilante ou éplorée, sans parler des Fusillés et autres Martyrs du genre bons camarades. La figuration néo-classique est un peu moins directement illustrative parce que ses référents sont moins " réels " : elle tire ses sujets de la mythologie ou fait en sorte quils tendent à en constituer une. Tout cela suppose une médiation plus complexe, encore que lintelligence quelle requiert puisse faire illusion : un Apollon ou un Prométhée ne sont après tout pas plus difficiles à comprendre quun Ouvrier ou un Paysan. Leur supériorité vient probablement de ce quils font plus riche Arno Breker put lemporter sur tous ses confères officiels parce quil savait modeler ses statues avec un réalisme que son parfait métier et sa culture lui permettaient de métamorphoser. Oui, son Dyonisos, son Messager, son Humilité copient la beauté naturelle de tel ou tel athlète bien réel, mais lexécution transforme le portrait : il devient un symbole qui a le vif du naturel tout en faisant " figure ", cest-à-dire que le personnage réel devient lincarnation dune idée réalisée. Cet art de capter grâce au volume une certaine lumière, qui donne de la présence à la forme et y créé, à la fois, le simulacre de la vie et celui de la vie dans la vie quest la pensée, a permis à Breker quelques grandes réussites : la tête en bronze du Jeune Romanichel (1928), le marbre du Guerrier blessé (1937-40), le bronze encore de La Femme au Turban (1977) et tant de bustes - Le capitole, les musées, Michel-Ange, voilà, cétait mon chemin, [enchérit Breker]. Oui, mon chemin, le mien. Hitler ma seulement donné ensuite les moyens de travailler, de réaliser mes idées. Si javais su ce qui se passait sous ce régime, je naurais pas pu continuer, jaurais perdu linnocence nécessaire à mon travail. - Mais vous avez su depuis - Ecoutez, si lon avait traité lindustrie comme on me traite, moi, lAllemagne serait ruinée, elle nexisterait plus. Les américains sont venus chercher Braun pour quil leur fasse des fusées, et moi, on me traite comme un criminel. Personne na remarqué que Staline mavait demandé de faire chez lui le même genre de sculpture que javais fait ici sans rien changer Que le nom de lautre commanditaire revienne encore est évidemment significatif, mais que luvre soit " bonne " pour deux régimes opposées ne garantit pas, contrairement à ce que croit Breker, quelle est vide de sens politique. Breker pourtant ne voit pas la ressemblance entre Hitler et Staline : il les croit ennemis et néprouve que la nostalgie des grands hommes qui lui auraient permis " de réaliser ses rêves ". Comment Breker aimerait-il une démocratie qui le réduit au silence ? En lécoutant, jassiste au renversement de quelques mots que je croyais stables. Ainsi, quand Arno Breker mexplique quà une certaine date il na pu se rendre à Paris à cause de l" invasion ", je comprends soudain que ce mot désigne pour lui ce que jai toujours appelé la " Libération ". Breker parle français, et pourtant nous ne parlons pas la même langue. Voyons-nous les mêmes choses ? Jen doute car le visible, lui aussi, est une langue. Arno Breker, qui a toujours fait des choses visibles, enrage quelles ne soient pas vues comme il les voit. Il se bat depuis trente-cinq ans pour que lon partage sa vision, mais je crains bien que ceux qui la partagent nentrent pas plus dans sa vue que ceux qui la refusent. Combien y a-t-il de langues dans une langue ? Et combien de regards possibles sur une seule chose ? Ceux qui considèrent Arno Breker comme " le Michel-Ange du XXe siècle " ne voient probablement en lui que lancien sculpteur du national-socialisme ; ceux qui le rejettent comme un " pompier " le voient sans doute pareillement. Les regards opposés nopposent que des idées : ils ne sont pas clairs. Qui voit clair ? En vivant nous entrons dans un malentendu fondamental : le plus beau jour nous rapproche de la fin du jour ; en créant, nous entrons dans une ambiguïté semblable : luvre sera incomprise comme elle sera comprise, et cette inséparable contradiction est sa chance puisquelle fait indispensablement partie de son éventuel avenir. Cela dit, on maccusera sans doute, à propos dArno Breker, de navoir dénoncé la compromission de lartiste au nom de lart que pour mexcuser davoir écrit sur Arno Breker. Il y a des noms qui, en devenant des titres, vous font condamner sans que lon prenne la peine de vous lire. Récemment, on na pas craint de me faire dire le contraire de ce que je dis à propos de lURSS. Je cherche cependant à écrire pour voir. Je cherche une langue qui éclaircisse la vue, et non pas qui soit le reflet dune idéologie toute faite. Arno Breker a souvent raconté, depuis cinquante ans, ce qui lui est arrivé, une nuit, à Florence, au début des années trente devant le David de Michel-Ange. Je lui dois de le rapporter ici : - Jai compris, cette nuit-là, que jen avais fini de travailler pour le commerce et les gens riches, de sculpter des objets pour passer vénalement de mains en mains, duvrer pour des collectionneurs jaloux, et que ma vocation serait, vaille que vaille, de travailler lart, pour la place publique, pour le peuple, pour tout le monde. Vaille que vaille. Pourquoi Arno Breker ? Parce que, vaille que vaille, il faut affronter dans la sincérité de chacun, et dans la sienne propre, ce qui la fait mentir, et affronter également dans la vérité générale ce qui finit par devenir une idée toute faite. Il faut affronter dans notre camp ce qui ressemble au camp adverse, et qui nous dicte des positions justifiées davance. Tout cela, non pas pour se retirer dans une situation détachée, mais pour cheminer à travers la " collaboration " puisque nos idées ont tendance à collaborer au maintien dun ordre dont le confort obscurcit les yeux. Contre cela, un seul moyen : se démoraliser. Je redoute un monde où Arno Breker serait une valeur indiscutable, et je redoute également un monde où il serait interdit de parler de lui. En écrivant à propos dArno Breker, je minterroge sur mes raisons de le réduire au silence, et de my réduire aussi, tout en contestant ces raisons du fait même que cest à partir de lui que jécris cela. Arno Breker et lArt officiel, Bernard Noël, 1981 Loutrage aux mots, Bernard Noël La censure bâillonne. Elle réduit au silence. Mais elle ne violente pas la langue. Seul labus de langage la violente en la dénaturant. Le pouvoir [occidental] fonde son libéralisme sur labsence de censure, mais il a constamment recours à labus de langage. Sa tolérance est le masque dune violence autrement oppressive et efficace. Labus de langage a un double effet : il sauve lapparence, et même en renforce le paraître, et il déplace si bien le lieu de la censure quon ne laperçoit plus. Autrement dit, par labus de langage, le pouvoir se fait passer pour ce quil nest pas : un pouvoir non contraignant, un pouvoir " humain ", et son discours officiel, qui étalonne la valeur des mots, les vide en fait de sens doù une inflation verbale, qui ruine la communication à lintérieur de la collectivité, et par-là même la censure. Peut-être pour exprimer ce second effet, faudrait-il créer le mot SENSURE, qui par rapport à lautre indiquerait la privation de sens et non la privation de la parole. La privation de sens est la forme la plus subtile du lavage de cerveau, car elle sopère à linsu de sa victime. Et le culte de linformation raffine encore cette privation en ayant lair de nous gaver de savoir. [Lhomme gavé dinformation ne fait pas la différence, et bientôt il devient indifférent.] Ce processus fait partie de la paupérisation actuelle... Loutrage aux mots, Bernard Noël, 1977 La Castration mentale Notre culture est menacée. Cette menace, je crois, est dune espèce nouvelle. Je vais essayer de dire pourquoi . Il nexiste aucune illusion de liberté ni sous le pouvoir absolu, ni sous les régimes totalitaires. Cette illusion nest vivace que sous les régime libéraux, et cest pourquoi justement notre culture est en péril. Elle est en péril parce que, pour la première fois dans lhistoire, les hommes et les femmes vont disposer du temps de se cultiver et, en se cultivant, de répondre par eux-mêmes, par leurs choix personnels, à ce besoin général qui porte le nom de " culture ". Alors il devient urgent pour le pouvoir, non plus de contrôler la culture mais de la fabriquer, de faire prendre pour la culture des produits susceptibles de rapporter un maximum dargent : ça, cest le premier temps, celui dans lequel nous sommes et susceptibles, dans un deuxième temps, de façonner un public propice, un public soumis. Déjà, la valeur culturelle ne se définit plus en terme de qualité ou de quantité. Le meilleur produit culturel nous fait-on croire est celui qui a été consommé par le plus de gens : on comptabilise la consommation pour tendre au consommateur un miroir où la qualité a son visage. En somme, on veut le séduire avec ses propres traits. Mais on se garde bien de lui dire que la valeur culturelle na dautre critère, dans lintimité de chacun, que lamour éprouvé dans son propre cur. On fabrique lamour du consommateur à coups de pourcentages, comme sil ne pouvait tomber amoureux que de celui ou de celle quaime tout le monde. Bien des fois, jai entendu dire : 1 % découte ce nest rien Mais, ai-je fini par réclamer, cest combien de gens ? Et selon les époques, on ma répondu : 300 000, 400 000. Est-il possible que 400 000 personnes soient à peu près personne ? Léconomie associe vitalité et accélération : elle génère ainsi la précipitation vers sa propre fin, mais ne veut pas le savoir. Le sens lui est donc intolérable puisquil ne saurait se présenter à elle autrement que pour la mettre en question. Au besoin de sens, cest son propre mouvement quelle oppose en guise de sens. Pour cela, il lui suffit de tout ramener à limmédiat en conférant à lactualité une vitesse qui lui tient lieu de présence : la consommation du défilé devient lillusion de la réflexion une illusion dautant plus forte quelle est insignifiante. Linvention géniale du pouvoir économique est de nous combler avec le trou quil creuse en nous et dinstaller là un spectacle, qui nous donne à consommer béatement notre propre mort. Nous voici à la fois la bouche et le tombeau où circule un cortège dombres qui nous suffit depuis que les stupéfiants médiatiques ont anesthésié tout élan social, toute révolte, toute pensée personnelle. Ce petit exposé schématique paraîtra sans doute exagérément pessimiste sil na pas réussi à faire entendre que la privation de sens est indolore, imperceptible et invisible. Nous navons lhabitude que de pouvoirs nettement situés dont les contraintes nous demeurent extérieures ; nous ne savons rien dun pouvoir fuyant, insituable et insinuant, qui se mêle insaisissablement à notre intériorité. Ce pouvoir-là est fort dune force inconnue parce que son emprise sur nous échappe. Les structures de la langue sont formatives, et elles conditionnent la manière dont nous réfléchissons tout ce qui alimente le sens. Ainsi, tout ce qui nous paraît originalement saisi par nous-mêmes est dabord façonné par la langue et ne devient nôtre quau prix de la métamorphose, par le travail, des réceptions communes en création personnelle. En somme, chacun de nous se prend tout naturellement pour un récepteur unique alors quil reçoit de la même manière que beaucoup dautres la diffusion de la même émission. Cette naïveté est heureuse tant quelle permet à chacun de croire quil invente son activité, ses relations, son amour ; elle est très dangereuse dès quun pouvoir dispose des moyens de manipuler le champ de la réception et sintroduit dans la majorité des têtes sans quaucune ne sen aperçoive, persuadées quelles sont toutes, bien au contraire, den avoir constamment la maîtrise. Règne cette chose infiniment subtile qui est une contrainte sans oppression, une contrainte imperceptible et qui simmisce en nous à la faveur de notre ouverture, de notre écoute, bref de notre appétit de communication. Le libre-échange sait que la propagande est incapable de lui procurer une adhésion sans appel parce que la propagande ne sert quau remplacement dune opinion par une autre. Ladhésion parfaite qui lui est nécessaire ne peut résulter que du remplacement de la pensée indépendante et personnelle par un système extérieur, mais si bien assimilé quil donne lillusion dêtre issu du plus intime de lindividu. Dés lors, sous le vernis dune culture libre et universelle, il va sagir de semparer à la fois de la totalité du champ culturel et de la totalité de lespace mental des acteurs culturels transformés en simples consommateurs. Le mécanisme de cette transformation est si simple dans son principe , on peut le résumer de la façon suivante : tout acte culturel exigeait depuis toujours un certain effort effort de compréhension, dapprentissage, découte dont le mouvement conduisait à léchange et au plaisir. La consommation culturelle nexige au contraire quun peu de passivité. Le spectacle y tient lieu dactivité mentale. Une activité qui nest que de lagitation et qui aboutit peu à peu à décourager la réflexion au profit dun appétit dévorateur de son propre non-sens Récemment, jécoutais une pièce de Sophocle, Antigone, et quelque chose soudain ma saisi pensant au vieux destin qui plane sur le théâtre occidental, je me suis dit quil avait eu pour manifestation le droit de vie ou de mort Le pouvoir avait pour preuve de sa qualité absolue le droit de condamner à mort. Le pouvoir médiatique institue un tout autre absolu qui va devenir sa preuve universelle, cest le droit de dispenser la mort mentale. Limage est le bourreau délicat qui crève les yeux mentaux sans crever les yeux physiques. Cest que les décervelés sont désormais beaucoup plus rentables que les cadavres parce quils sont serviles et excellents consommateurs La castration mentale, Bernard Noël, 1997 Le corps ne tire plus sa valeur dêtre un porte-esprit. Incontestablement, on vit mieux, mais pourquoi vit-on ? La castration mentale, Bernard Noël, 1997 Pour toucher le plus grand nombre, il faut viser au plus bas. Il ny a pas de " demande supposée du public ", il y a seulement la volonté de créer cette demande à partir de lidée supposée que cette demande sera basse. Le Sens la Sensure, Bernard Noël,1996. A toutes les conversations au coin du feu télévisées, chacun devraient répondre par un colis de merde expédiée au grand merdeux de lElysée. Qui récupérerait ce langage-là ? Loutrage aux mots, Bernard Noël, 1997 Publicité, journalisme, bestsellers, qui passent pour de lécriture et qui nen sont pas. La pornographie, Bernard Noël, 1996 Jécris, mais poser un mot après lautre nest pas forcément de lécriture. La castration mentale, Bernard Noël, 1997 Un rien nous ramène à lordre, et parfois même larme que nous avions cru braquer contre lui : partout est à luvre une puissance de récupération fantastique. Et dabord en nous. Dans le contexte de lordre, on ne peut, en dialoguant avec cet ordre, que le servir. Tel qui faisait de lanti a soudain tellement de pour quil devient un pouvoir comme un autre. Toujours du truc dans lanti-truc. Que faire alors ? Loutrage aux mots, Bernard Noël, 1977 Pouvoir tout dire est justement lun des très subtils détours de la Sensure. Le Sens la Sensure, 1996 La permissivité actuelle autorise à tout dire parce que tout ne veut plus rien dire. Il ne sagit plus d " empêcher " les écrivains par la contrainte mais par la dilution insensible du sens de leur travail dans le mouvement de la consommation des produits culturels. Le monde du décervelage est un monde inconnu. On assassine encore beaucoup, il est probable quon le fera de moins en moins dès quon saura et discrètement ne tuer que les têtes. Le monde du décervelage est un monde inconnu. La castration mentale, Bernard Noël, 1997 Les
idées sur lArt de Bernard Noël, tirées de
ses uvres complètes, notamment : Textes établis par Jean-Michel Potiron, le 8 février 2008 |