Tàpies |
Des formes caduques ne peuvent pas servir des idées nouvelles. Quand les formes ne sont pas capables dagresser la société qui les reçoit, de la déranger, de linciter à la réflexion, de lui dévoiler son propre retard, quand elles ne sont pas en rupture, il ny a pas dart authentique. Devant une véritable uvre dart, le spectateur doit ressentir la nécessité dun examen de conscience, dune révision de son domaine conceptuel. Lartiste doit lui faire toucher du doigt les limites de son univers, et lui ouvrir des perspectives nouvelles. Il sagit là dune entreprise véritablement humaniste. Lorsque le grand public se trouve en parfait accord avec certaines formes artistiques, cest que ces formes, trop satisfaisantes, ont perdu toute virulence. Sans choc, il ne peut y avoir dart. Si une forme esthétique nest pas capable de dérouter le spectateur, et ne bouleverse pas sa façon de penser, ce nest pas une forme artistique pour aujourdhui. Puisquil sagit de construire une nouvelle vision de la réalité et de gagner peu à peu du terrain sur lobscurité qui nous entoure, nous ne pouvons pas nous satisfaire de la manipulation de formes usées, périmées : à un contenu nouveau doit nécessairement correspondre une forme nouvelle. Lartiste doit tout inventer ; il doit se lancer à corps perdu dans linconnu, rejetant tout préjugé, y compris, à mon sens, létude des techniques et lemploi des matériaux considérés comme traditionnels. Tous les conseils prodigués par ceux qui font profession de penser sur les problèmes de lart me semblent suspects, quils soient partie intégrante dun dirigisme étatique, quils proviennent de quelque Académie, ou quils soient tout simplement le fait des critiques. Je ne peux concevoir lartiste quen pleine aventure, allant détape en étape sans craindre de sauter dans le vide. A une époque ou fleurissent les interventionnismes de toutes sortes, il apparaît de plus en plus clairement que, pour lart, il ny a justement de vie quen dehors du monde des fonctionnaires. On conclut bien souvent que la société nest plus capable de lire les uvres quon lui propose. Il semble toutefois hors de doute que la communication reste possible entre tous ceux, créateurs et spectateurs, qui se trouvent dans la vie de lart, cest-à-dire dans la tradition artistique universelle. La preuve en est que le novateur nest jamais le grand incompris solitaire que certains donnent à voir ; même si la majorité, dont nous savons quelle est toujours à la traîne, ne voit pas le sens du travail de lartiste, il y a toujours des gens qui le comprennent et qui, peu à peu, font connaître son uvre et sétendre sa compréhension. Si lon se trouve dans la tradition universelle, la nouveauté est non seulement possible, mais encore indispensable pour sensibiliser le spectateur aux nouvelles voies sur lesquelles on sengage. Je serai donc toujours opposé à tout avis nous enjoignant, de quelque façon que ce soit, de mettre notre langage à la portée du peuple. Cest le peuple qui doit se hausser à notre niveau. Et cest laffaire de tous de lutter pour lui donner les moyens de cette ascension. Alors, ce qui a été à lorigine de problèmes si souvent débattus loriginalité, le style personnel, qui, à certains moments, semblaient être des caprices individualistes revient au premier plan mais ramené au rang de modestes composantes. Combinées à dautres, elles contribueront à donner une forme sensible à notre création. La majorité des gens serait en état de comprendre, malheureusement, il nen est presque jamais ainsi. Et cette proposition nest ni la faute de la majorité, ni celle de lartiste, qui ne travaillerait que pour une élite. Cette incompréhension nest imputable quau fait que la majorité ne dispose pas des moyens de cultiver sa sensibilité : ce nest pas seulement telle uvre qui lui est fermée, mais, aussi bien, toute autre manifestation culturelle. La société ne cesse de comploter contre léveil du plus grand nombre. Et lartiste, multipliant les escarmouches contre cette sujétion, doit sans cesse inventer pour la briser, de nouvelles formes dattaque. Quand je vois leffroi des gens qui se sentent chanceler devant les nouveautés radicales de notre époque parce quils voient ruiner des pans entiers de leurs idées chères, celles à labri desquelles ils peuvent vivre paresseusement et surtout, comme le disait Nietzsche, dormir tranquillement, je me rends compte que les efforts accomplis pendant tant dannées nont pas été vains. Si la peinture aujourdhui ne faisait pas trembler, ou, tout au moins, ne dérangeait pas beaucoup de gens, cela signifierait que nous avons échoué. Il doit en être ainsi. Mais par bonheur, si quelquun seffraye de ce que nous faisons de nouveau, ce nest justement pas lhomme qui, jeune desprit, est naturellement ouvert à la nouveauté : à la nouvelle physique, à la nouvelle logique, aux nouvelles théories des relations sociales, à la nouvelle morale et à la nouvelle psychologie. Avec lui, lartiste sentendra toujours. Il faut se garder de toujours demander à une uvre dart des solutions, ou même des allusions à des problèmes immédiats ou trop concrets. Lart traite plutôt de lignes générales et fondamentales, de schémas élémentaires, de visions globales. Si cette armature est solide, tout le reste peut facilement se ranger à sa place, comme les pièces dun puzzle une fois quon a deviné la figure quelles doivent former. Il y a des gens qui jugent orgueilleuse et hautaine cette conception de lart. Un tel jugement est radicalement faux. Lhomme de science se trouve souvent dans cette situation, et personne ne lui en fait grief. Pour éclairer mon propos, je citerai cette réponse de Bertrand Russel à une société protectrice des animaux qui lui demandait de sunir à sa campagne contre la chasse au renard en Angleterre ; elle me paraît éclairante : Entièrement daccord avec vous, disait-il. Mais je suis tellement pris par ma campagne pour linterdiction des armes atomiques que je ne peux moccuper de rien dautre. Et comme une guerre nucléaire tuerait probablement tous les animaux, il me semble que je lutte déjà pour votre cause. Le jour où existera une politique culturelle efficace et véritablement digne de ce nom, cest-à-dire une politique qui mette au service de nos besoins actuels, du progrès et de lenrichissement de notre esprit toutes les manifestations de la culture, anciennes et récentes, alors les artistes nouveaux cesseront dêtre mal compris. Cesseront aussi les jugements erronés que lon suggère au peuple : les artistes sont des cas, des personnages extravagants, des clowns. On comprendra alors limportance de leur rôle dans la société. Nous vivons, sur le plan culturel, les mêmes difficultés, quand certains chefaillons de village tentaient dempêcher les gens dapprendre à lire et à écrire, de peur quils deviennent moins faciles à tenir en main. Nous sommes horrifiés dentendre les classes dominantes encore affirmer, avec démagogie qui ne nous surprend plus, quil faut plutôt offrir au peuple des choses qui lui plaisent que trop dintellectualité. Avec le temps, on sapercevra de la décadence à laquelle nous a menés le retard accumulé au cours des dernières décennies, en ce qui concerne la formation de la sensibilité de notre société à toute culture. A moins de croire quil ny a pas de meilleure formation que la platitude des prix nationaux de Peinture, livides comme des cadavres, qui samoncellent depuis trente ans à lAcadémie des beaux-arts... Si on ne fait pas tout pour faciliter la diffusion et lenseignement dune véritable culture formatrice, si lon continue à considérer quil faut donner au peuple ce quil demande, il est évident que jamais ne se formera cette indispensable sensibilité. Le degré dindépendance et de liberté dont jouit lart actuel a produit aussi une tendance à la facilité, à lingéniosité gratuite et à la création de formes sans fonction, comme disait ironiquement Paul Klee, parlant de tous ces fils métalliques et ces triangles sur des planches, ces cercles sur des leviers, ces cylindres, ces sphères, ces cubes plus ou moins entrelacés, que lil absorbe aujourdhui pour les envoyer dans des estomacs plus ou moins tolérants ; ils se gorgent et avalent tout ; ils peuvent se féliciter de posséder un magnifique estomac. Tout cela peut conduire en particulier aux pires opportunismes et aux pièges les plus dangereux. Au nom de la liberté, tellement chantée, on a trouvé dinnombrables moyens de la restreindre. Au nom de lindépendance de lartiste, on a trouvé des moyens obliques de censure pour lasphyxier. Ceux-là mêmes qui avaient intérêt à divulguer les horreurs de la répression de style soviétique contre lart davant-garde lont rendue trop impopulaire. Aussi est-il difficile aux gardiens de lordre, malgré tout leur zèle, dattaquer de front les artistes dangereux. Aujourdhui la tactique de la répression repose sur le processus inverse. Ce quil faut, cest susciter la création. Que ce soit, en tout cas, lexcès, la prolifération et la surabondance qui se chargent détouffer ou daffaiblir la voix des meilleurs, de ceux qui pourraient être pour la société des guides sûrs. Sous combien de stupidités ne croulons-nous pas ! Combien de banalités napplaudit-on pas et ne prime-t-on pas sous couleur dart de rébellion ! Combien de confusions ne crée-t-on pas en noyant le véritable créateur sous un flot de tendances prétendument nouvelles ou, la démagogie sen mêlant, plus populaires, et qui ne sont que frivolités et fadaises inventées par lordre établi ! La machination la plus efficace consiste à promouvoir des choses qui dégradent sans cesse davantage le rôle que lartiste pourraient jouer dans la société. Il y a des lieux où chaque jour des bureaucrates sacquittent de cette tâche particulière. Et bien sûr, ceux qui sont investis de la plus haute autorité en matière de Beaux-Arts et qui devraient veiller à leur défense sont les moins intéressés à le faire. La Beauté est un beau souci. On pourrait dire la même chose de ceux qui contrôlent les moyens dinformation, et a fortiori des intérêts commerciaux qui se mêlent rapidement à tout cela. Tout ce monde, louant et suscitant sans relâche les spectacles les plus vides, fait au contraire tout son possible pour amener le public, la jeunesse en particulier, à un style de vie où la sensibilité et le goût auront la portion congrue. Il en résultera la persistance de lignorance et le retard du développement de nos capacités. Mais tout cela se fait évidemment au nom de la liberté de création, au nom de la culture et du progrès. Quon ne pense surtout pas que je préconise une protection officielle de lart. Nous ne savons que trop à quel degré de sclérose mène toute forme dautodéfense académique. Sans compter quon arriverait à un bien piètre résultat en se contentant de protéger les artistes sans fournir dautre part, à la société une véritable formation humaniste et surtout sans résoudre les problèmes du temps de loisir, des journées de travail, de lesclavage à des horaires épuisants et à des tâches abrutissantes, de tout cela qui bride le développement spirituel de lhomme. A une époque comme la nôtre, quand partout alentour règne en matière desthétique le dirigisme (souvent policier), quand il devient difficile de parler de sagesse, de spiritualité, de sensibilité ou dart de vivre sans provoquer le rire (ou la persécution, tant les valeurs se trouvent dénaturées), lartiste authentique doit nécessairement paraître un marginal, un solitaire, un étranger, retiré, non du monde, mais de ce monde. Dans certaines conjonctures politiques les artistes-poètes-érudits des Song ou des Ming nous ont aussi enseigné lart de se tenir écarté des choses officielles et de ne pas collaborer avec ce quon tient pour inacceptable. Dans leurs cabanes solitaires, ils conservaient leur indépendance, loin des fonctionnaires valets des anciens ou des nouveaux mythes inhumains ; retirés avec leurs uvres de choc contraires à toute convention et à toute valeur fausse, avec leurs manières désinvoltes et irrespectueuses des règles et des dogmes, armés seulement de la plus grande exigence de soumission à la nature des choses, des plus grandes aux plus petites, ils arrivaient à transformer et à secouer la conscience endormie de leurs contemporains. Peu à peu, ils gagnaient leur sympathie et se muaient en ce symbole indestructible de vérité et de liberté, encore vivant aujourdhui. Cest pour nous un devoir vital que de tourner le dos à bien des aspects du monde actuel, de les nier, de nous refuser à les accepter, sous quelque auréole prestigieuse ou sacrée quon nous les présente. Notre destin est en jeu : faire survivre lignorance et les mythes trompeurs, donc loppression, ou bien chercher la connaissance et le bonheur. Cette alternative vaut que nous lui consacrions toute notre vie ; elle vaut laventure et le risque de passer pour un illuminé, ou même pour un fou divine folie , comme ce fut le cas de certains artistes chinois, de Mi le Fou, ou de Pa ta chan jen qui sa vie durant fit semblant dêtre muet, ou dun admirable artiste de notre siècle. De tous ces hommes nous avons hérité un exemple, et la jouissance dune certaine liberté. Mais aujourdhui la lutte doit continuer sous dautres formes. Je suis certain que cette tradition est la seule que nous devions accepter les yeux fermés. Il ne faut pas cesser de lutter contre lignorance, et cest cette lutte qua menée la sagesse de tous les temps.
[Rien nest mesquin, 1970] " On nous pose souvent ces questions fatidiques : Quest-ce que ça représente ? Pourquoi avez-vous fait ces tâches, quavez-vous voulu dire ? Croyez-vous que ces raies, que les matériaux que vous employez, permettent au public de comprendre vos idées ? Généralement, nous ne répondons pas, car nous butons sur limpossibilité de résumer en quelques mots, difficiles à choisir, cela même que nous avons mûri durant de longues années. Ainsi la réponse de Mallarmé à la demoiselle qui, ayant pourtant fait l effort de passer plusieurs heures à le lire, ne lavait pas compris. Et puis, nous nous disons aussi que ce nest pas notre travail, quil y a pour cela des exégètes et des critiques dart. Mais devant linsistance de tant de gens de bonne foi, le remords nous prend et nous pousse à parler. Mais lentreprise présente encore dautres difficultés. Les questions quon nous pose portent généralement sur une uvre précise, ou même sur un détail, ou sur un signe. Or aujourdhui, je lai dit maintes fois, le sens dune uvre ne se trouve pour ainsi dire pas dans luvre elle-même, car celle-ci est en relation avec beaucoup dautres uvres, du même auteur ou dautres auteurs. Expliquer une uvre cest donc en quelque sorte faire lhistoire de lart contemporain. Et puis surtout, il faut considérer que si on nentre pas dans le jeu avec un état desprit particulier, il ny a pas dexplications qui vaillent et qui ne provoquent autre chose que de lennui. Ce dernier point est fondamental et constitue en réalité le premier pas de lanalyse. Il sagit dun état desprit semblable à celui qui est nécessaire pour assister à une séance de prestidigitation ou de magie. Limage des tours de passe-passe du magicien est dun grand secours pour expliquer les pouvoirs de lartiste, car dans un cas comme dans lautre, on trouve les mêmes problèmes de la présence et de lambiguïté entre le réel et lirréel. Et si on ne se laisse pas séduire par les tours de passe-passe qui constituent la convention appelée art, lexpérience ne vaut pas dêtre poursuivie. Les Orientaux en savent longs en cette matière. Les Japonais savent fort bien que pour quun objet dart remplisse sa fonction, il doit être entouré dune certaine solennité, dun certain mystère respectueux. Cest pourquoi ils gardent tous leurs objets cachés et ne les sortent que lorsquon est disposé à leur accorder lattention quils méritent. Alors apparaît tout dabord un coffret de bois, admirable dans sa simplicité, et quil faut contempler. Puis on en tire un paquet enveloppé dans un tissu précieux, plié et noué avec un art raffiné. Ladmiration accroît le mystère et la hâte de voir. Et lon éprouve lémotion de voir, comme pour la première fois, la pure existence des choses. Une nouvelle enveloppe, et après ce long suspens nous apparaît toute la beauté dune fragile porcelaine, éblouissante en sa simplicité. Lobjet est un cosmos, lunivers fait présence, et il faut, comme en un rite, lisoler de tout en le déposant sur une sorte dautel. Il faut sasseoir devant lui avec dévotion et méditer pour découvrir tout ce que son auteur y a mis dintimité et de grandeur, de sentiments et didéaux. Et puis la condition éphémère et fragile de la porcelaine (comme du papier ou de la soie des peintures orientales, comme lart du bouquet) a une grande importance, car elle stimule nos soins amoureux, notre attention vigilante ; elle nous incite à aimer les choses dans leur précarité, à comprendre quelles sont vouées à laltération. Supposons [donc] que nous [soyons] capables de faire le premier pas, dentrer dans une galerie ou dans un musée dans létat desprit que je viens de décrire. Sinon, il ne vaut pas la peine de continuer. Maintenant, considérons une de mes uvres. Nous allons prendre une uvre difficile, cela sera plus amusant, une uvre qui a été discutée et dont quelquun ma dit quen dépit dun préjugé favorable à mon égard, il lui était impossible dy voir quoi que ce soit. Il sagit dun tableau fait avec du crin végétal, des espèces de filaments de paille très frisés dont on se sert pour remplir les matelas. Il sintitule Paille et bois. Que le lecteur ne perde pas courage en se rappelant que jai dit que lon comprend mieux les choses si on peut les rapprocher les unes aux autres ; il ne faut pas oublier que chaque uvre rend un son particulier, présente un caractère propre qui la distingue des autres. Je dis cela pour quon ait à lesprit que je parle dune uvre précise, donc dune partie de tout ce que jai dit au cours de ma vie de travail. Mais lentreprise reste cependant difficile, car jai utilisé la paille dans beaucoup de tableaux qui se complètent les unes les autres, la confrontation permettrait certainement de mieux comprendre celui qui nous occupe. Moi-même je crains que de les avoir à lesprit me fasse trop généraliser alors que je ne veux parler que de lun dentre eux. Jimagine que pour un spectateur non averti, la plus grande surprise doit être de se trouver face à cette espèce de tas de paille, dans un lieu, la salle dexpositions, où il y a encore peu de temps on allait voir des choses plus importantes. Si le spectateur a accepté de se livrer avec confiance à nos manipulations, il verra bien entendu que lartiste a voulu délibérément faire de l art (car cette paille est assemblée en un tableau, placé dans un lieu où lon présente habituellement de lart, et non entassée dans une grange) avec un matériau pauvre. Voilà donc une première piste : le magicien lartiste , ce traditionnel spécialiste qui sest toujours mêlé des choses les plus profondes de la vie et qui fut même considéré quelque temps comme inspiré par les dieux eux-mêmes, choisit de porter son attention sur la pauvreté élémentaire de la paille. Dautres fois, il a choisi la terre, la boue, lespace, le trou, les vestiges du feu, le morceau de carton, le mur, les détritus, le papier journal, le carton à gâteaux, les traces du vent, les empreintes du corps humain, les draps, lassiette brisée, les nuds, les coulures de la pluie, la marque dun pas, les poils, les cheveux, les grilles, les lézardes, les fils, les décombres, les coussins, les couvertures de soldat, le riz, et des centaines dautres choses. Aujourdhui, cest le tour de la paille. Que se passe-t-il donc ? Les anciens favoris des muses ne peignent donc plus de choses célestes ? Ceux qui avaient toujours traité les plus grandes solennités ne glorifient donc plus leurs maîtres ni ceux qui semblent jouir de leur protection ? Eh bien non. Les artistes, qui se considèrent comme les êtres les plus raffinés et les plus sensibles, ont cessé depuis des années de croire à tout cela. Ni dieux ni maîtres. Personne nest assez important pour eux, et ils voudraient que la société aussi le croie. En revanche, ils se prennent damour pour de la paille. Et maintenant, limagination du spectateur peut se mettre en branle et exercer ses droits Nous avons tous vu des brins de paille dans une étable. Mais ainsi déplacés, installés sur la scène des choses importantes, peut-être feront-ils, en déclenchant des mécanismes archétypiques, surgir à notre esprit les vieux mythes solaires, qui participent de ce quon appelle notre inconscient collectif, et qui ont toujours eu pour origine la paille dune étable. Létincelle des Véda qui jaillit du soleil et porte le feu à la terre grâce à la paille et au souffle du buf et de la mule qui lentretiennent. La plus haute sagesse incarnée dans le corps le plus humble. Jusquà la paille, mélangée au fumier : matières finales, doù par miracle, resurgissent lorigine et la force de la vie. Le cercle se forme. Réfléchir sur la paille ou sur le fumier est peut-être aujourdhui de quelque importance. Cest méditer sur les choses premières, sur lessence de la nature, sur lorigine de la force et de la vie Cest pour cela quil faut aussi se rappeler quil existe encore de par le monde beaucoup de grabats de paille, et que lartiste leur porte plus dintérêt quaux lits des dieux ou de leurs envoyés, ou quà ceux des riches qui les adorent. Car pour lartiste, cette origine, la source de la vie, lengrais qui féconde la terre, le sel de la terre, se trouve effectivement (je ne dis rien de nouveau) chez ceux qui luttent à la base, chez ceux qui dorment dans de misérables cabanes, sur de la paille, ou sur les grabats de nos innombrables prisons, ou dans lodeur de fumier des étables pour hérétiques ou des champs que les laissés pour compte de la société arrosent de leur sueur. Je ne dis pas cela par sentimentalisme, ni par goût artistique de la pauvreté, mais pour faire comprendre la naturalité première de la dialectique et la lutte de toutes les choses, y compris bien entendu, faut-il le rappeler, la lutte des classes. Dautant plus que le tableau que je suis en train de décrire est divisé en deux par un morceau de bois. Et deux. Les experts en symbolisme appliqué à lart encore queux, prudemment, en tirent rarement les conséquences valables pour la vie de tous les jours nous diraient certainement sur ce deux beaucoup plus de choses que moi : lopposition, le conflit, la réflexion, léquilibre (ou le déséquilibre en puissance), le créateur et la création, le blanc et le noir, le masculin et le féminin, le yin et le yang, la vie et la mort, le bien et le mal, le haut et le bas. Il y a effectivement dans le tableau un élément de division qui définit lespace du haut et lespace du bas. Ce sont deux espaces blancs. Blanc. La couleur de lorigine et de la fin, la couleur de ce qui est sur le point de changer de condition, du silence absolu qui, comme le disait Kandinsky, nest pas le silence de la mort, mais celui de la préparation de toutes les possibilités de la vie, de toutes les joies de la jeunesse. Deux espaces blancs pleins de tourbillons de paille qui semblent vouloir passer de lun à lautre. Deux gigantesques et jeunes chevelures qui sentremêlent, deux pubis qui se touchent. Le crin, terriblement embrouillé, accentue cette sensation de mouvement, dexpansion, véritable entrelacs de nerfs formant un nuage de tempête qui se meut ou se heurte à un autre, le monde den haut contre le monde den bas, et vice versa. Bien. Tout cela est évidemment tellement relatif ! Il y aura toujours quelquun pour dire : Que de fantaisie ! Il ny a pourtant là quune poignée de crin collée sur une toile blanche, avec un vulgaire morceau de bois au milieu ! Et nous ne pourrons que lui donner raison. Il a découvert le truc. De fait, tout le spectacle nest rien, à moins que nous ne voulions et que nous ne sachions y voir plus que ce quil y a. Mais lartiste ne se sent pas frustré pour autant, ni le magicien ridiculisé, et le prestidigitateur ne considère pas quil a échoué. Pourquoi ce spectateur positiviste serait-il justement le plus clairvoyant ? Quelles sont ses prérogatives pour ne pas laisser les autres imaginer librement ? Car devant les frisures voluptueuses de la paille divisée en deux, il y a effectivement dautres hommes, à commencer par lauteur lui-même, qui continuent à voir de plus en plus de choses, et que leur fantaisie entraîne de plus en plus haut. Et ces hommes affirment que tout le monde est embrouillé comme le crin, qui représente aussi des panaches de noblesse ou des lavettes de femmes de ménage, et aussi que tout est biparti : la lumière et lombre, la terre et le ciel, le positif et le négatif , le dualisme enfin, et la complémentarité, comme tous les processus cosmiques, comme la thèse et lantithèse, qui se fondent dans la synthèse, ou dans létreinte des amants. Que dans ce qui est primordial, dans ce quil y a de plus simple, dans la paille et même dans le fumier et dans la mort, que cela nous plaise ou non, il y a en puissance une nouvelle source de vie. Quil est essentiel de montrer cela. Que de cette lutte de nerfs antagoniques naît quelque chose de nouveau. Cest lacte sexuel, cest la révolte et cest lenfant Mais voilà que nous entendons nos protestataires se remettre à crier : Ce ne sont que des mots, issus de limagination dun magicien impuissant ! Il ny a pas là matière à tant de philosophie ! Cest lart de la prétention et de la vanité ! Et de fait, lauteur doit convenir une fois de plus quils ont raison. Et que cest peut-être pour cela justement, par hantise de la vanité, quil a décidé de faire un tableau avec de la paille. Car il ne croit plus quon puisse glorifier quoi que ce soit, hormis les choses les plus élémentaires, les plus pures, les plus immaculées, et même les plus innocentes à condition aussi, bien entendu, quelles soient toujours sur le point de sembraser et de recevoir létincelle du feu solaire dont nous parlions plus haut. Car il savère quil ny a que cela pour que le monde reste vivant. Que cest la vie. Et le peintre ne veut plus rien savoir des systèmes hiérarchiques ni des déguisements dont sentourent et saffublent ceux qui se croient importants et qui en réalité sont morts. Pour lui, il ny a quun peu de paille, et un deux. Un deux qui est un un. Et tout le monde a le droit, sil le désire, de lui dire quil est un farceur, que tout est faux, que cest une illusion. Car lui aussi en est convaincu. Cest une porte qui mène à une autre porte. Lart, fut-il excellent, sera toujours une manifestation de la mayá, de lillusion universelle. La vérité que nous cherchons ne se trouve pas dans un tableau : elle napparaîtra que derrière la dernière porte, que seul leffort personnel du spectateur lui permettra de franchir. Le voile qui nous cache la vérité sera dautant plus épais, nous aurons dautant plus de mal à trouver le chemin que le tableau est important, que les personnages quil représente sont importants, quil y a de nombreuses couches de peinture et de couleur. Et alors, on peut penser quil vaut mieux tourner le dos à notre monde et sasseoir sur une chaise, comme dans un rêve que ma raconté un jour ma femme. Une chaise flottant dans la blancheur de lespace infini ; et tout à coup, regarder en bas et ressentir une émotion intense et sublime (ma femme en fut émue aux larmes) en voyant disséminées çà et là de petites choses, rien, quelques fragiles débris, des fétus de paille Et seulement à la lumière de cette blancheur intérieure, qui paraît monter des profondeurs pour nous révéler notre essence, il nous semble retrouver la force nécessaire pour redécouvrir la beauté, que nous pensions définitivement bannie du monde : cette terre arrosée, cette femme embrassant une petite fille, décrits par un poète ami [Joan Brossa], son miroir suspendu au mur qui, dans le meilleur des tours de passe-passe, réfléchit en nous, transmutée, la lumière même du monde qui continue à rouler. Mais nous entendons encore quon nous interpelle : A supposer même que toute cette folie soit vraie, de quel profit est-ce pour les hommes, que vous affirmez tant aimer ? Et la Justice ? Et la Liberté ? Et nous ne pouvons que répondre quen effet, que tout cela est fort important. Et rappeler une fois de plus, dussions-nous les répéter mille fois, les termes dans lesquels Paul Klee écrivait pendant la première guerre mondiale à son ami Franz Marc, qui luttait sur le front, pour lui expliquer quà ses yeux les choses les plus petites et les plus banales étaient plus grandes que les actes héroïques : Peut-être est-il difficile pour un guerrier en campagne de comprendre que je suis en train de peindre de petites aquarelles et de jouer du violon. Dire quà moi cela me paraît si important ! Comme le Moi dune façon générale ! Dans une autre lettre, il précisait que le Moi voulait dire le moi divin, en tant que centre universel. Dans le monde de lart et de la poésie authentiques, plus personne aujourdhui ne croit aux dieux. Mais quon le veuille ou non, ces agnostiques restent marqués par la confusion des affaires dOrphée et de celles de Prométhée, des affaires du séducteur enchanteur de la nature, qui va déchec en échec, de celui qui poursuit des idéaux quon ne peut atteindre que par une renonciation totale, et des affaires du dieu de la révolte, de la volonté dintellectualité, qui, en fin de compte, préfère toujours la terre aux vagues des esprits. Mais quon maccorde que je nai rien dissimulé. Jai toujours dit que laffaire me paraissait très importante, mais jai dit aussi, dès le début, que ce nest pas une affaire sérieuse, dans le sens que donnent à ce mot ceux qui se croient sages, trop sages. Car lart est une sorte de jeu et, comme peut-être pour toutes les choses humaines, ce nest que par la voie de linnocence que nous pourrons réellement en saisir le sens le plus profond. Mais, je le redis, je suis convaincu que cette innocence particulière de lart et de la poésie est bien moins gratuite et inoffensive que ne limaginent les doctes. Elle fait partie intégrante du mode de pensée revendiqué déjà par lauteur des 7 manifestes Dada. En effet, selon Tzara, cest une façon de penser qui reproduit, à un niveau supérieur, certaines formes mythiques et rituelles de la pensée primitive, cest-à-dire non dirigée ; cela doit mener à la libération réelle de lesprit et à laccomplissement de la nature humaine, dont une mauvaise organisation sociale et morale au profit dune minorité la systématiquement éloignée. Les idées sur lArt dAntoni Tàpies (1923- ?), tirées de son recueil : La pratique de lart (1955-1970) Texte établi par Jean-Michel Potiron le 29 novembre 2007. |